Destructionis destructio (suite) : existence et vérité (12 février 2018)

Selon J. Bouveresse, la définition foucaldienne de l’histoire critique de la pensée par l’« émergence des jeux de vérité » neutralise la distinction frégéenne entre être-vrai et être-tenu pour vrai, en ramenant le premier au second. Après avoir rappelé les thèses de Frege sur le Troisième domaine, on s’est concentré sur la notion foucaldienne d’alèthurgie comme manifestation / production de la vérité, et sur l’ambiguïté du terme « produire » (une chose / un témoignage). On a évoqué ensuite les thèses des conférences de Rio de Janeiro sur La vérité et les formes juridiques (mai 1973) : passage de l’épreuve judiciaire (médiévale) à l’enquête, distinction entre « opérateur de droit » et « opérateur de vérité » (apophantique), et souligné que la question du sujet de l’action en tant que Wer-Frage (question QUI ?) prolongeait l’opération apophantique d’Aristote dans l’ordre judiciaire. De là, on s’est intéressé à l’opposition entre relativisme foucaldien et réalisme aristotélicien brossée par J. Bouveresse. La thèse de Foucault sur la vérité (notée ici TF/TF*) s’analyse en TF : ce n’est pas parce que le dit du dire-vrai est vrai que le dire-vrai peut être dit « vrai » ; c’est parce que le dire-vrai est vrai que son dit peut être dit « vrai » et TF* : la vérité n’est pas la cause, mais l’effet de la connaissance. Selon Bouveresse, TF s’oppose directement à Aristote, Métaphysique, Θ 10, 1051b7-10 (« Ce n’est pas parce que nous pensons d’une manière vraie que tu es blanc, que tu es blanc, mais c’est parce que tu es blanc, qu’en disant que tu l’es, nous sommes dans la vérité »). On peut faire la même critique en s’appuyant sur Γ 7, 1011b 26. C’est ce que fait Bouveresse en esquissant une comparaison entre Foucault et Hacking. On doit toutefois noter que beaucoup de choses dépendent ici des traductions. Comme on l’a montré, les traductions de Kirwan et de Ross utilisées par Hacking ne disent pas la même chose que celle de Tricot, ni que celle de B. Cassin et M. Narcy dans La décision du sens, traduction et commentaire de Métaphysique, Γ. Selon Hacking Aristote et Austin se rejoignent sur deux points : « Ils parlent de ce qu’on dit, et ils parlent de l’adjectif “vrai” ». Pour Bouveresse, ce n’est pas le cas de Foucault : celui-ci parle « la plupart du temps de l’expression “dire-vrai”, considérée comme un tout et dans laquelle “vrai” ne fonctionne pas vraiment comme un adjectif, mais plutôt comme une sorte d’adverbe ». On a noté que, en ces termes, Foucault semblait soutenir une théorie adverbiale de la vérité du type de celles présentées dans notre séminaire de 2015 sur Les fonctions psychiques. On a conclu en soulignant que la confusion entre l’être-vrai et le tenir-pour-vrai imputée à Foucault via Frege ouvrait sur la problématique médiévale de l’assentiment (assensus).

 La deuxième heure a permis d’aborder le bannissement du Sophiste. Selon Foucault (leçon du 6 janvier 1971), le principal acteur n’en est pas Platon, mais Aristote. Platon a « liquidé » les Sophistes, leur philosophie et leur « règle de vie » purement « chrématistique », tournée vers le succès et le gain. Aristote a préservé les sophismes, qu’il a inclus pour mieux les maîtriser. Foucault dit peu de choses du destin des sophismes après Aristote. Il évoque en quelques lignes les Insolubilia et les sophismata médiévaux, en s’appuyant principalement sur The Development of Logic de William et Martha Kneale (1962). Il ignore les travaux d’histoire de la logique médiévale, qui prennent pourtant exactement leur essor aux confins des années 1960-1970, aux Pays-Bas (L.M. De Rijk), au Danemark (J. Pinborg, S. Ebbesen), aux USA (N. Kretzmann) et en Italie (A. Maierù). Il s’intéresse exclusivement à l’opposition entre opération apophantique et opération sophistique ou « éristique » (du grec ἔρις, « dispute »). Le cours du 13 janvier 1971 définit l’opération apophantique comme le « geste sans cesse renouvelé par lequel le rapport d’un énoncé à la réalité, à l’être, à la vérité est dénoué au niveau de l’événement énonciatif et reporté à ce qui est dit dans l’énoncé et au rapport entre ce qui est dit et les choses elles-mêmes ». Cette formule est une version étendue de l’événement intervenu « entre Hésiode et Platon » : le déplacement de la vérité de l’acte d’énonciation à l’énoncé lui-même. Les pages que Foucault consacre à la liquidation en deux temps du sophiste et de la sophistique montrent qu’il a une conscience claire des réquisits de ce que Bouveresse appelle le « réalisme ». La domination qui s’exerce sur le personnage du Sophiste dans le dialogue éponyme de Platon a un double point d’appui : 1) « l’affirmation qu’on accède à la vérité dans une discussion que l’on mène avec soi-même dans son propre esprit » ; 2) l’affirmation, liée à la précédente, que « dire faux, c’est dire que ce qui est n’est pas » (Sophiste 263D). Ce sont ces deux affirmations que l’on retrouve déplacées et intériorisées chez Aristote, dans la Métaphysique, Γ [7], « quand il définit l’énoncé vrai par le fait de dire que ce qui est est et que ce qui n’est pas n’est pas », et dans les Seconds Analytiques, « quand il dit que le syllogisme et la démonstration n’ont pas affaire au discours extérieur mais à celui qui se tient dans l’âme » (I, 10, 76b24-27). On a conclu la séance en pointant les quatre phénomènes ayant selon Foucault « donné fondement à la science et à la philosophie occidentales dans leur développement historique » : 1) « l’exclusion de la matérialité du discours », 2) « l’émergence d’une apophantique donnant les conditions auxquelles une proposition peut être vraie ou fausse », 3) « la souveraineté du rapport signifiant signifié », 4) « le privilège accordé à la pensée comme lieu d’apparition de la vérité ».