Destructionis destructio (suite) : existence et vérité (5 février 2018)

Dans la première des Leçons sur la volonté de savoir (9 décembre 1970), Foucault se donnait comme objectif l’histoire d’une « double transformation » : (1) la naissance du « discours philosophico-scientifique », autrement dit, de la philosophie et (2), les rendant possibles : la « liquidation » de la « sophistique » au profit de l’« apophantique ». Ce qui se mettait ainsi en place en 1970/71, dans le premier cours du Collège de France, n’annonçait en rien les publications sur l’histoire de la sexualité, engagées en 1976 avec La Volonté de savoir, pour s’achever en janvier 2018 avec Les Aveux de la chair. Il y allait, en effet, principalement d’une critique d’Aristote. L’expression « volonté de savoir » parallèle à la « volonté de puissance » imposant à la fois une référence directe à Nietzsche et, indirecte, à l’interprétation heideggérienne de Nietzsche, le cours de Foucault nouait deux fils : l’un aristotélicien, l’autre heideggérien. Poursuivant la déconstruction du « Grand récit » heideggérien, nous avons, en 2018, principalement suivi le premier, en nous concentrant sur l’idée foucaldienne de « partage violent du vrai et du faux », l’un des éléments du « système d’exclusion » censé régir la volonté de savoir, « en tant qu’elle exerce elle-même un rôle d’exclusion sur le discours ». Il y a, de fait, pour Foucault un événement dans l’histoire de la vérité, qui coïncide avec la naissance de la philosophie, la rend possible, et lui donne forme : le « déplacement de la vérité », qui s’opère dans le monde grec entre le VIe et le Ve siècle avant J.-C. Après un rappel des emprunts de Foucault aux « analystes anglais », Austin et Searle, permettant d’articuler la distinction de L’Archéologie du savoir entre phrases, propositions, énoncés, et « speech acts », on a évoqué l’analyse de ce « déplacement de la vérité », présenté dans le cours de 1970 comme le déplacement opéré par Platon de l’acte d’énonciation vers l’énoncé lui-même, puis, presque au bout du parcours, en 1982-83, dans Le Gouvernement de soi et des autres, l’analyse de la « dramatique du discours vrai », définie comme celle des « faits de discours qui montrent comment l’événement même de l’énonciation peut affecter l’être de l’énonciateur » qui a le courage de dire vrai. On a ainsi été amené à distinguer les thèses platoniciennes de 1983 sur le « réel de la philosophie » tirées de la relecture foucaldienne de la Lettre VII, requérant de la philosophie et du philosophe lui-même de n'être pas simplement discours, λόγος, mais travail, ἔργον, plein acte de véridiction, et les thèses platonico-aristotéliciennes sur le logos, analysées en 1970-71, comme fondant la « logique »

Dans les leçons des 6 et 13 janvier 1971, Foucault évoque les deux opérations distinctes, mais complémentaires, opérées par Platon avec la liquidation des sophistes, puis Aristote, avec la pérennisation des sophismes. C’est dans l’analyse de cette pérennisation qu’il glisse quelques remarques sur le Moyen Âge. Cette analyse répète elle-même le geste d’exclusion de la logique médiévale opéré par Kant, affirmant que depuis Aristote la logique « n’avait pu faire un seul pas en avant ». Concernant l’événement du « déplacement de la vérité », on a montré que Foucault déplaçait lui-même sur le personnage du sophiste un élément central de l’analyse de la fonction du poète dans l’œuvre qui porte en sous-main ses analyses – le livre « jamais cité » de Marcel Detienne, Les Maitres de vérité dans la Grèce archaïque, paru chez Maspero en 1967 : le fait d’exercer un pouvoir, celui de « dire la vérité ». Après avoir évoqué les vers 27-28 de la Théogonie où Hésiode mentionne les « réalités » (ἔτυμα) factuelles, puis les « vérités » (ἀληθέα) proférées, on a repris en détail les éléments de la vérité (ἀλήθεια) poétique selon Detienne : une vérité « assertorique », « fondamentalement différente de notre conception traditionnelle » ; une vérité qui ne consiste ni dans « l’accord de la proposition et de son objet », ni dans celui « d’un jugement avec les autres jugements », car, dans la Grèce archaïque, l’opposé de la vérité n’est pas le « faux », mais l’oubli (Λήθη). On a abordé ensuite la critique de Detienne par Bernard Williams, puis commencé, sur cette base, l’examen de la critique de Foucault par J. Bouveresse. On s’est arrêté à ce propos sur la notion d’alèthurgie, introduite dans le cours de 1979-1980 sur le Gouvernement des vivants comme « l’ensemble des procédés possibles, verbaux et non verbaux, par lesquels on amène à jour ce qui est posé comme vrai, par opposition au faux, au caché, à l’indicible, à l’imprévisible, à l’oubli », puis, ayant rappelé le principe foucaldien stipulant qu’il n’y a « pas d’exercice du pouvoir sans une alèthurgie », on a présenté deux critiques de J. Bouveresse : 1) Foucault ne prend pas en considération l’usage ordinaire du langage ; 2) il ne considère jamais « la question de la vérité a parte rei, mais toujours uniquement a parte veridictionis et plus précisément a parte veridicentis ». Cette dernière formule a été l’occasion de revenir sur la distinction entre « véridicteur », « vérifacteur» (truthmaker) et « vériporteur » (truthbearer), puis de souligner le rôle de la « véridiction » dans la sémiotique du discours et la sémantique textuelle d’A.J. Greimas, parties intégrantes du champ de présence de Foucault, au moment où celui-ci met en place son travail sur le dire-vrai et la parrêsia.