Armand Gauz

Quand le 14 octobre 1856, naît le petit Louis-Gustave Binger à Strasbourg, il est déjà un concentré des contradictions qui traversent la France de cette époque : son père est catholique et lorrain, sa mère est protestante et alsacienne. Son père émigre à Paris à la recherche de moyens de subsistance pour sa famille et y meurt très jeune dans la désillusion et l’indigence. Le jeune Louis-Gustave est élevé par sa sœur qui a contracté un beau mariage avec un médecin de la bourgade de Niederbronn, en Lorraine. C’est là-bas qu’il verra à l’âge de 14 ans les premières cavalcades des officiers aux casques à pointe et aux selles frappées du « G » du kaiser Guillaume de Prusse. Louis-Gustave qui ne s’exprime bien que dans un patois protogermain verra sa « francité » encore plus bouleversée par la défaite de Sedan. L’Alsace et la Lorraine deviennent Allemandes et le jeune Binger devient un émigré sur sa terre natale parce qu’il a pris l’option pour la nationalité française.

Binger s’engage dans l’armée et y suit avec grand zèle une instruction qui va l’emmener au régiment colonial de Toulon. Lui qui n’a pas la « francité » évidente a une envie particulièrement rageuse de la démontrer à tous et partout. Il ne rate pas la première occasion qui se présente à lui et se retrouve sous-officier aux camps de disciplinaires de la Madeleine à Dakar où la France embastille loin de ses frontières un ramassis de « tatoués », de « joyeux » et de repris de justice auxquels on espère donner une discipline nouvelle pour les campagnes militaires en pays nègres. Avec la « colonne Dodds », il participe à la soumission de la Casamance et du Cayor du Damel Latt-Dior. Son avancement rapide dans l’armée et ses connaissances en géographie lui valent de s’occuper de missions topographiques dans le Haut-Sénégal. Et Binger qui se met à rêver d’exploration, de devenir un héros comme les Savorgnan de Brazza, les Stanley, dont les récits d’aventures couvrent les gazettes. Les terres à « découvrir » ne manquent pas. Pour lui, le rêve sera de trouver la ligne de répartition des eaux entre la boucle du Niger et l’océan atlantique dans le golfe de Guinée. Il paraît qu’elle se trouve sur les montagnes ceinturant Kong, une grande cité commerciale dont René Caillé fait état dans ces carnets de voyage.

Grâce à Faidherbe, dont il devient officier d’ordonnance, Binger réussit à financer son rêve : il trouvera Kong et en profitera pour joindre les possessions françaises du Sahel avec celles de la forêt inexplorée dont Grand-Bassam et Assinie sont les points d’attache sur la côte de l’ivoire…

Binger réussira sa mission après un voyage de plus de deux ans. En 1893, il sera nommé comme premier gouverneur de la jeune colonie de Côte d’Ivoire. La première capitale de Côte d’Ivoire s’appelle Bingerville. Quand il meurt à l’Isle d’Adam en 1936, hommage lui est rendu en frappant ces mots sur la stèle de sa tombe au cimetière du Montparnasse : « Explorateur de la Boucle du Niger, a donné la Côte d’Ivoire à la France ».

Louis-Gustave Binger, un homme à la francité houspillée par son histoire personnelle et par la grande histoire, est le responsable de l’invitation au Collège de France, d’un Côtedivoirien, par un homme congolais qui y donne un cours magistral grâce à la complicité historique d’un italien à la francité tardive…

En 2015, la France a célébré le centenaire d’un sémiologue hors pair, un grand penseur de sa société contemporaine, Roland Barthes, éminent professeur au Collège de France. Né en 1915 à Cherbourg, les premières histoires que Barthes a sûrement entendues, ce sont celles de son grand-père qui l’adorait et le faisait danser sur ses genoux. La mère de Roland Barthes s’appelait Henriette, Henriette Binger. Je ne suis donc pas le premier à répercuter dans le sein du Collège de France les rêves de Kong de Binger…