Traverser les frontières

Représenter la guerre

Personnalité invitée : Jean-Michel Frodon

Représenter la guerre

Représenter la guerre

Kippour (2000), extraits

Durant la guerre de Kippour en 1973, je faisais partie d’une équipe de sauvetage. Pour nous, l’ennemi c’était la mort : il fallait sauver des gens. Lorsque notre hélicoptère a survolé le territoire syrien, j’ai vu des villages, des jeeps, des bases, et c’est à ce moment-là que le missile nous a touché et que notre hélicoptère s’est écrasé. De sauveteurs, nous sommes devenus des victimes. J’avais commencé à filmer avec une petite caméra Super 8 pendant la guerre, mais j’ai mis 27 ans avant de pouvoir réaliser un film de fiction sur cette expérience. En 27 ans, ce qui n’était qu’un traumatisme personnel a pris une dimension symbolique. Israël est un pays bizarre : à chaque fois que vous pensez avoir réglé votre relation avec lui, vous réalisez que la réalité s’est déplacée, qu’elle est en transformation permanente. Je suis conscient de n’être qu’un individu à l’intérieur de ce grand mécanisme, peut-être un témoin, presque dans le sens hitchcockien du terme : au sens de témoin d’un crime. Je ne parlerai pas en termes de mission, mais il y a quelque chose que je dois traduire à travers mon propre regard. En même temps, Israël est un pays très touchant, il y a quelque chose de réel et direct, les choses sont très brutes, pas camouflées, plutôt assez exposées. Tout cela mérite un regard fort.

Personnalité invitée : Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon a été directeur de la rédaction des Cahiers du cinéma de 2003 à 2009, après avoir été journaliste et critique au journal Le Monde. Il est actuellement professeur associé à Sciences-Po Paris et enseigne à l'université Saint Andrews en Écosse. Il a été commissaire associé de l’exposition Chris Marker, les 7 vies d’un cinéaste qui a eu lieu à la Cinémathèque française du 3 mai au 29 juillet 2018. Il rédige régulièrement des critiques de films accessibles sur son blog : www.slate.fr/source/jean-michel-frodon

En 2009, Il a publié avec Amos Gitaï et Marie-José Sanselme l'ouvrage Genèses (éditions Gallimard), qui revient, étape par étape, sur la genèse des films d'Amos Gitaï, sur leur maturation, les tours et les détours d'un processus de création singulier, à travers le point de vue de chacun des trois auteurs.

Kippour (2000)

« Le principe de filmage de la guerre dans Kippour est simple, limpide. Privilégier la durée réelle […] faire de la caméra une personne supplémentaire qui marche à côté des soldats, court, elle aussi, derrière les autres pour grimper dans l’hélico sur le point de décoller […]. Le spectateur est à l’intérieur de la guerre tout en restant à l’extérieur du groupe, les accompagnant à distance. Jamais le film n’alimente chez le spectateur le fantasme de faire corps avec eux. » (Charles Tesson, Cahiers du Cinéma, n° 549, septembre 2000)