Hommage

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Monsieur l'Administrateur, mes chers collègues,

Étudiant, j'ai suivi les cours de Monsieur André Bareau. Lorsque j'entrai au CNRS, il y devint mon directeur de recherches. Candidat à la chaire d'histoire du bouddhisme nouvellement créée au Collège de France, il me fit l'honneur de me demander d'y être présenté en seconde ligne. Douze ans plus tard il vous proposa de créer une chaire à mon intention. Il m'y fit élire et nous partageâmes dix ans durant le même bureau. Il me revient aujourd'hui de prononcer son éloge funèbre, un peu comme il revient au fils aîné d'une famille hindoue d'allumer le bûcher de son père. Il avait dû faire de même, dans les mêmes conditions, pour Monsieur Jean Filliozat. Ceci pour vous dire, mes chers collègues, que dans le petit monde de l'indianisme les filiations académiques ont parfois la valeur des filiations par le sang. Les Indiens appellent cela une paramparā, une succession, une lignée dont chaque point est un maître, qui fut d'abord un élève. Mais à la différence de certains maîtres indiens, mes maîtres à moi, et Monsieur Bareau en particulier, n'ont jamais exigé ni l'imitation, ni l'obéissance, ni le moindre service. Monsieur Bareau était un guru qui ne demandait jamais rien et donnait tout.

Né le 31 décembre 1921 à Saint-Mandé dans une famille modeste, il passa le concours de l'École Normale d'Auteuil en 1938. Il fut nommé instituteur à La Varenne-Saint-Hilaire en 1941. Il commença alors des études supérieures. Préparant une licence de philosophie à la Sorbonne, il y découvrit aussi le sanskrit et le pᾱli. Avec l'accord de sa femme, également institutrice, et de sa famille, il prit deux ans de congé sans solde pour rédiger, sous la direction de Monsieur J. Filliozat, un mémoire de l'École Pratique des Hautes Études sur la notion bouddhique palie d'asaṅkhata, littéralement d'incomposé, ce que l'on appelle en philosophie occidentale l'absolu. Le mémoire fut soutenu en 1947 et lui permit d'entrer au CNRS. Quatre ans plus tard, il avait élargi son enquête aux textes bouddhiques sanskrits, tibétains et chinois et soutenait sa thèse principale L'Absolu en philosophie bouddhique. Évolution de la notion d'asaṃskṛta (1951). Ces quelques années de la guerre et de l'après-guerre, que la dureté des temps ne rendit pas toujours faciles, furent aussi celles des grandes joies, joies de la famille, joies des découvertes intellectuelles, joies de la rencontre et des amitiés nouées avec des maîtres et des condisciples exceptionnels. Toute la personnalité de Monsieur Bareau s'y marque à plein : un extrême attachement à une famille très unie où l'entraide familiale était tout naturellement pratiquée ; l'empreinte très forte de l'École Normale républicaine et laïque et de son métier d'instituteur dont il était très fier et dont il avait fait siennes les valeurs éthiques ; une très grande ardeur au travail et la capacité de concevoir un travail de grande ampleur et de le terminer ; le goût de la philosophie, qui se développa rapidement pour inclure celui de l'histoire de la philosophie, puis de l'histoire des idées et enfin de l'histoire tout court, c'est-à-dire toute entière ; la fidélité à des maîtres et à des amis qui effectivement donnaient tout et ne demandaient rien.

Ses maîtres, nos collègues Jean Filliozat et Paul Demiéville, lui avaient fait découvrir les exigences de l'étude du bouddhisme à la française dont S. Lévi avait ici même donné le premier exemple et formulé les règles : dès lors que les textes bouddhiques les plus anciennement attestés le sont dans des versions postérieures de plusieurs siècles à la disparition du Buddha, aucune école bouddhique, quelle que soit l'antiquité dont elle se targue ou le prestige dont on la pare, ne peut prétendre être l'unique et fidèle héritière de l'enseignement du maître disparu. Il n'y a pas de hiérarchie de valeur entre les sectes ; l'une des tâches de l'historien du bouddhisme est d'essayer de comprendre par quel mécanisme elles se sont constituées, comment elles procèdent les unes des autres et ce qu'elles ont conservé de la doctrine du fondateur. Les méthodes sont celles de l'histoire ordinaire, mais l'expansion du bouddhisme font qu'elles exigent en outre la connaissance de langues multiples. Pour reconstituer l'histoire non écrite du bouddhisme, il faut en effet scruter les restes archéologiques, utiliser le témoignage des inscriptions, rechercher dans la littérature indienne non bouddhique les éléments qui permettront de mieux cerner l'origine et l'originalité des Saintes Vérités (ārya-satya) du bouddhisme, mais aussi, comme en linguistique historique, pratiquer la méthode comparative : en mettant en parallèle toutes les versions conservées d'un même texte, en établir la filiation, isoler la partie commune supposée être la plus ancienne (mais qui ne l'est pas toujours), déceler les ajouts, les transformations et essayer de les expliquer. Or ces versions sont en moyen-indien (pāli et autres prakrits), en sanskrit, en chinois ou en tibétain ; l'érudition indigène, birmane, singhalaise, indo-népalaise, chinoise, tibétaine, japonaise a créé et crée encore des œuvres qui sont de précieux outils d'approche et de compréhension ; et depuis le XIXe siècle l'érudition occidentale, de langue anglaise, mais aussi russe, allemande et bien sûr française, a produit des travaux dont la connaissance est nécessaire. Le spécialiste du bouddhisme doit savoir manier la plupart de ces langues et pouvoir se débrouiller en ce qui concerne les autres. Monsieur Bareau est l'un des derniers maîtres du bouddhisme à avoir fait cet indispensable effort. Seuls le mongol et le russe lui étaient entièrement demeurés étrangers : ils avaient peu d'importance pour les sujets dont il s'occupait de préférence.

Ses grandes qualités lui attirèrent rapidement la reconnaissance académique. Il fut nommé Directeur d'Études à la IVe section de l’École Pratique des Hautes Études en 1956 et fut élu titulaire de la chaire d'Étude du Bouddhisme du Collège de France le 7 mars 1971. Sa production ne faiblit jamais. Sa bibliographie, encore incomplète, mentionne les titres de 13 livres et 114 articles, sans compter de très nombreux comptes-rendus et notes de lecture. On y trouve de nombreux textes de vulgarisation : comme la plupart des orientalistes, il jugeait de son devoir de donner au public une image aussi exacte que possible du domaine qu'il étudiait ; son extrême gentillesse ne lui aurait d'ailleurs pas permis de se dérober aux très nombreuses sollicitations dont il était accablé. L’œuvre proprement scientifique continue et développe ses premiers travaux. Étudiant la notion d'asaṃskṛta dans le bouddhisme ancien, Monsieur Bareau avait pu en constater la relative variabilité. Il fallait expliquer, et, pour cela, d'abord connaître le point de départ, l'enseignement original du Maître, puisqu'il est admis qu'il y eut un maître et que celui-ci, sans jamais en donner un exposé systématique, prêcha une doctrine qu'il prétendait être originale.

Il fallait aussi comprendre la façon dont cet enseignement avait été transmis, c'est-à-dire savoir comment la communauté monastique primitive s'était constituée, essayer d'en connaître la composition primitive, savoir comment et pourquoi elle s'était divisée, dès avant la mort du Maître semble-t-il aujourd'hui, en groupes aux vues légèrement divergentes que l'on appelle en français, d'un terme qui ne convient pas tout à fait à la réalité indienne, des sectes. Les deux problèmes sont liés ; je ne les sépare ici que pour la commodité de l'exposé. Monsieur Bareau publia ainsi une série d'études qui font toujours autorité sur les sectes du bouddhisme ancien, leur localisation, leur origine, leur importance numérique et doctrinale. En même temps il cherchait à déterminer la valeur historique des indications que leurs textes nous avaient transmises, d'où d'autres études, restées fondamentales, sur la date de la disparition du Maître (les bouddhistes disent : du nirvāṇa), sur la réalité des premiers conciles bouddhiques censés avoir fixé sa parole ou avoir été le lieu des premiers schismes et finalement sur ce que nous pouvons réellement savoir de la vie du fondateur. Quelques articles aussi, à l'origine écrits à la demande d'élèves ou de collègues, sur des édifices bouddhiques, en particulier un texte essentiel, rédigé longtemps avant le sujet devînt à la mode, sur la construction du stūpa, et d'autres traitant de la localisation, de l'aspect ou de l'importance de sites mentionnés dans les textes bouddhiques anciens. Le thème revint souvent dans les dernières années de son enseignement, tant il est vrai que pour Monsieur Bareau l'histoire du bouddhisme ancien ne pouvait se comprendre sans la connaissance des conditions matérielles de l'époque et en particulier de la géographie historique.

Spécialiste du bouddhisme ancien, Monsieur Bareau savait l'importance des textes que les communautés monastiques avaient préservés au fil des siècles en les psalmodiant chaque jour, en les recopiant sans cesse, en les inscrivant sur la pierre et dans le métal, en les cachant lorsque c'était nécessaire, textes que les moines non indiens vinrent chercher en Inde au prix de longs et dangereux voyages et qu'ils traduisirent avec soin au long des siècles. Mais il savait aussi qu'un texte, si ancien soit-il, ne s'interprète pas seulement par les méthodes de la philologie. Il avait beaucoup interrogé les moines singhalais de passage à Paris, le vénérable Walpola Rahula en particulier, il avait fréquenté les communautés bouddhiques de Ceylan et d'Indochine, visité les sites anciens et arpenté, dans des conditions parfois difficiles, les routes de l'Inde. Pour avoir voyagé avec lui, je sais que c'était un homme de terrain, un marcheur infatigable regardant ses cartes, scrutant le paysage et capable, s'il le fallait, de dormir à même la terre le ventre à moitié vide sans songer à se plaindre. Quand il parlait d'un site historique du bouddhisme ancien, il l'avait souvent lui-même visité, sources et cartes en main, pour essayer de restituer le paysage ancien et comprendre la façon dont on y vivait. Mais il n'aurait jamais eu l'idée de poser à l'explorateur, au grand voyageur ou à l'aventurier.

Sa façon d'écrire elle-même était modeste. Sous sa plume, tout est simple et paraît aller de soi. En réalité Monsieur Bareau s'attaquait à quelques-uns des problèmes les plus difficiles et les plus importants de l'histoire de l'Inde, de ceux qui font encore débat dans l'historiographie occidentale et dont la communauté bouddhique elle-même commence à saisir l'importance : date du Buddha et historicité des épisodes de sa vie, remaniements du canon censé conserver sa parole, nature et filiation des sectes. Depuis trente ans, on ne peut sérieusement écrire sur ces sujets sans recourir à l'étude comparative et critique des sources qu'il en a donnée.

Quant aux historiens de l'Inde, il leur faudra très rapidement regarder de près ses Recherches sur la biographie du Buddha : en démontrant que la légende bouddhique s'est pour l'essentiel constituée à partir du IIIe siècle avant notre ère, plus d'un siècle après la disparition du Maître, il a interdit aux historiens de l'Inde de se servir des détails qu'on y trouve pour reconstituer l'histoire de l'Inde aux VIe et Ve siècles avant notre ère, comme ils le font presque tous depuis le XIXe siècle.

Modeste à l'excès, Monsieur Bareau fuyait les titres, les honneurs et les positions dites de pouvoir : c'est par sens du devoir qu'il accepta d'être un temps membre du Comité National du CNRS, Directeur d'une équipe de recherches du CNRS ou Directeur de l'Institut de Civilisation Indienne du Collège de France. Il aimait passionnément l'enseignement ; il était toujours prêt à aider et encourager les étudiants et les jeunes chercheurs. Ce n'était pas un de ces historiens qui considèrent que l'histoire du bouddhisme se réduit à celle de ses origines : il comprenait la légitimité des recherches poursuivies dans une autre optique que la sienne et aurait même eu tendance à leur attribuer plus d'intérêt qu'aux siennes propres. Et si un jeune chercheur travaillant sur des sujets qu'il avait traités apportait des arguments nouveaux, qui mettaient en doute ses propres conclusions, il en éprouvait une sorte de jubilation intellectuelle, heureux avant tout de voir que sur aucun sujet le dernier mot n'avait été dit et que l'effort de compréhension commencé par Eugène Burnouf et Sylvain Lévi se poursuivrait après lui.

Monsieur Bareau était un homme profondément bon. Ses dernières années furent difficiles et douloureuses, mais il ne se plaignit jamais. Privé de la parole, il accueillit ses derniers visiteurs avec un sourire qui semblait leur dire qu'il les aimait et qu'il s'excusait de leur faire de la peine. Ses obsèques protestantes furent placées sous l'égide de la phrase de Luc, « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ». Monsieur Bareau fut un homme de paix et de bonne volonté.

Gérard Fussman