Hommage

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André Caquot était né le 24 avril 1923 à Épinal. Les études furent d'emblée son affaire : ses maîtres du secondaire auprès de qui il s'était montré un lycéen surdoué n'avaient pas de doute sur sa réussite et il entra, de fait, premier au concours de l'ENS de la rue d'Ulm en 1944, où son séjour dura de 1946 à 1949. Ce sont les langues qui eurent tout de suite ses faveurs, bien sûr, vu l'époque, les langues classiques anciennes. Il choisit pour la sortie de Normale l'agrégation de grammaire, où il ne pouvait qu'être à nouveau premier.

À côté de ces « obligations d'École », il avait néanmoins déjà commencé l'apprentissage des études sémitiques anciennes. À cette époque les meilleurs maîtres se trouvaient à l'École Pratique des Hautes Études, IVe et Ve sections : avec Isidore Lévy, Édouard Dhorme, Charles Virolleaud, Marcel Cohen, James G. Février, ou André Dupont-Sommer. Dhorme et Dupont-Sommer devaient aller ultérieurement au Collège de France.

Les langues sémitiques se caractérisent, à la différence des idiomes indo-européens, par une exceptionnelle clarté morphologique, due à une très grande stabilité phonétique et les structures verbales se correspondent nettement de langue à langue, ce qui fait que beaucoup de formes ou de termes akkadiens du IIIe millénaire av. le Christ sont toujours compris par les Bédouins actuels. Pour qui a le goût des langues, en apprendre une dans le domaine sémitique apporte la tentation naturelle de faire au moins un tour chez les autres. Pour André Caquot le tour se transforma en périple. Il avait très vite dominé l'hébreu et ses langues sœurs, l'araméen du Ier millénaire avant l'ère chrétienne et les autres araméens ; il y joignit la lecture des classiques arabes et les différentes sortes d'éthiopien.

C'était le moment où la recherche française venait de faire grâce à Charles Virolleaud une percée spectaculaire en déchiffrant les tablettes retrouvées en Syrie sur le site de l'antique Ougarit, près de Lattaquié. Elles utilisaient le plus vieil alphabet au monde pour noter non seulement une langue sémitique nouvelle des XIVe et XIIIe siècles av. notre ère, du genre dit « occidental », mais surtout pour enregistrer des mythes ouest-sémitiques dont les récits et même les expressions étaient autant de précurseurs de la Bible.

Au même moment, une autre découverte inattendue devait fournir à André Caquot un inépuisable sujet de recherches : celle faite à Khirbet Qoumrân, près des bords de la mer Morte, des restes d'une bibliothèque de plusieurs centaines de rouleaux — ou fragments de rouleaux — hébreux et araméens, de la fin du Second Temple.

Ougarit et Qumrân : ces deux nouveaux corpus ouest-sémitiques devaient rester le champ privilégié des recherches d'André Caquot pendant sa longue carrière scientifique, jusqu'à ses tout derniers moments.

André Caquot n'a pas été qu'un grand lecteur de livres et il sut avoir en Orient un contact direct avec les pays de langues sémitiques ainsi qu'avec les états actuels de ces dernières. Paradoxalement, cependant ce grand lecteur de la Bible ne visita jamais, à ma connaissance, le pays qu'elle décrit. Son expérience de l'Orient débuta lorsqu'il fut nommé pensionnaire à l'Institut Français d'Archéologie de Beyrouth de 1949 à 1952, puis membre de la Mission Archéologique Française en Éthiopie en 1953-1954. Ces deux séjours lui donnèrent la pratique des langues dont il lisait couramment les littératures. Mais, il eut toujours un intérêt particulier pour les textes anciens et les aspects classiques de ces langues sémitiques : il avouait ne trouver d'intérêt à l'archéologie que dans sa dimension de pourvoyeuse d'inscriptions, surtout s'il s'agissait de textes littéraires, avec l'espérance qu'ils traiteraient de sujets religieux, son véritable domaine de recherche.

Il était dans l'ordre des choses qu'en 1951 il obtienne le titre d'élève diplômé à la Ve Section de l'École Pratique des Hautes Études, dite des Sciences religieuses.

C'est dans la même section que, à 32 ans, il obtint en 1955 la chaire « Religions sémitiques comparées », qu'il cumula de 1957 à 1960 avec la fonction de chargé d'enseignement de l'histoire des religions à la Faculté de Théologie protestante de l'Université de Strasbourg, puis, de 1964 à 1968, avec celle de chargé d'enseignement de l'hébreu et de l'histoire de la religion d'Israël à la Sorbonne.

En 1972, quand son maître André Dupont-Sommer arrêta son enseignement au Collège de France, il lui succéda dans la chaire d'Hébreu et Araméen, une des plus anciennes de cette maison, particulièrement illustrée au XIXe s. par Ernest Renan. Au même moment, la bibliothèque de l'Institut d'Études Sémitiques déménageait de la Sorbonne au Collège de France et lui permettait d'y organiser un important centre scientifique.

André Caquot devait occuper cette chaire jusqu'en 1994 ; il y poursuivit ses recherches dans ses domaines de prédilection, la Bible hébraïque, les manuscrits de Qoumrân, la littérature intertestamentaire attestée en particulier par des manuscrits éthiopiens, les textes mythologiques ougaritiques et les principaux documents de l'épigraphie ouest-sémitique. Il anima également tout le domaine de l'Orientalisme, assumant la présidence de la Société Asiatique, de la Société des Études juives, de la Société des Études Renaniennes et de la Société des Études Samaritaines, tandis qu'il tint très longtemps le rôle de secrétaire de la Société d'Histoire des Religions. Au CNRS, il dirigeait en même temps l'équipe de recherche mixte d'Études sémitiques. Il fut, en 1992, le président du XIVe Congrès de l'International Organization for the Study of the Old Testament.

Dès 1977, il fut élu membre ordinaire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres au fauteuil d'Henri-Irénée Marrou, et l'illustre compagnie trouva en lui un collaborateur assidu, qui aimait à intervenir après les communications, dispensant remarques et interventions érudites. Il en fut le président en 1986.

Il reçut naturellement tous les honneurs et les distinctions qui sont dispensés à l'un des principaux représentants de l'Université française, même si par tempérament il cherchait plutôt à éviter foules et assemblées, même brillantes. Son refus du culte de la personnalité le poussa à repousser jusqu'au bout l'idée même d'un volume d'hommages de ses élèves.

En fait, il ne préférait à ses chères études que le plaisir d'enseigner, partageant savoir acquis et progrès des connaissances. Aussi, même après sa retraite du Collège de France, poursuivit-il plusieurs années un enseignement à Angers à l'Université Catholique de l'Ouest, rassemblant autour de lui un petit groupe de jeunes disciples qui désiraient étudier le judaïsme d'époque hellénistique et romaine et c'est à cette institution privée qu'il a légué le principal de sa bibliothèque personnelle.

Il est impossible d'évoquer ici tous ses travaux et publications, au sein desquels les livres furent pourtant rares, et ainsi toujours manquante la fameuse thèse à laquelle pourtant sa génération se soumettait longuement. On garde l'idée que chez lui le plaisir d'apprendre et de transmettre un savoir, il faut dire extraordinairement divers, primait de beaucoup l'envie de produire d'amples synthèses. Il nous a donc laissé surtout des articles fondamentaux, mais relativement courts.

C'était d'ailleurs l'état d'esprit des maîtres de l'orientalisme ancien de la première partie du XXe siècle, où l'on exerçait une très grande acribie philologique en vue de produire des traductions extrêmement élaborées, plutôt que de vastes ensembles où le bon sens pouvait ressentir une impression de vertige. Cela était dû à la conscience aiguë d'accéder à des terres nouvelles où il importait avant tout de procéder à des reconnaissances préalables et à des inventaires. La situation a beaucoup changé, peut-être pas toujours pour le bien de la recherche.

Il se méfiait en tout cas beaucoup des idées générales à la Renan, qu'il s'agisse de philosophie ou de théologie, et, plus que son maître André Dupont-Sommer, il hésitait devant la restitution de textes sans parallèles. Son approche biblique s'appuyait sur une comparaison lexicale étendue aux diverses langues sémitiques anciennes — qu'il maîtrisait personnellement dans leur diversité — et aux traductions en grec lorsqu'il s'agissait de mots rares.

À l'encontre de l'exégèse actuelle, sa familiarité avec la littérature ougaritique lui avait donné le sens de l'Antiquité ; il avait ainsi le sentiment du caractère ancien d'une partie de la Bible, même si ces rédactions avaient ensuite été revues et réécrites, lors de rééditions plus récentes. Ainsi son commentaire des Livres de Samuel (1994), résumé d'une collaboration à la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB) et fruit d'un enseignement de plusieurs années au Collège de France, montre qu'il tenait compte d'une rédaction de l'œuvre en plusieurs étapes.

Il me manque, néanmoins, la compétence pour tenir sur l'œuvre d'André Caquot des propos qui dépasseraient la simple admiration et puissent être autre chose que l'écho des témoignages qui lui ont déjà été rendus par des savants plus autorisés. Je lui garde, depuis mon propre domaine de spécialité, une grande reconnaissance d'avoir su donner, grâce à une féconde collaboration avec son collègue et très proche ami de la IVe Section de l'EPHE, Maurice Sznycer, une traduction des mythes ougaritiques bien plus cohérente et utilisable que la plupart des versions en vernaculaires modernes, souvent marquées au sceau de la déraison. Lui-même, à ses cours dont j'ai pu être l'auditeur, souriait souvent d'un comparatisme débridé qui faisait interpréter les textes ougaritiques à grands coups de dictionnaires arabes, alors que la lecture même du texte ougaritique, après collation, devait être changée : il s'amusait de tant de science sur un texte inexistant !

Je sais aussi, par une fréquentation personnelle, à quel point sa curiosité était toujours en éveil, prête à s'ouvrir à d'autres domaines, comme le montrent ses dernières recherches sur la traduction arabe de la Bible par Saadiah Gaon, mais je le surprenais aussi en train de lire cursivement pour son plaisir des livres écrits en des langues bien loin de ses domaines de spécialité.

La saga d'André Caquot raconte qu'il consacrait chaque été à l'apprentissage d'une langue nouvelle. Un été le vit aborder l'étude du japonais.

André Caquot est de ces savants qui ne sont pas remplacés, car avec eux disparaît une part du savoir humain : sans doute par réserve, mais aussi par manque de temps, il ne nous a pas tout transmis de ce qu'il avait constaté au cours de ses immenses pérégrinations dans les littératures.

De l'homme, ceux qui ici ont eu l'avantage de l'avoir pour collègue gardent certainement le souvenir de sa politesse à l'ancienne et de sa facilité de rapports.

De la personne privée je sais peu. Il n'était pas de mise à l'époque d'avoir accès au monde privé de nos maîtres.

 

Le 20 mars 2005
Jean-Marie Durand

P.-S. Merci à mon collègue et ami, André Lemaire, directeur à la IVe Section de l'EPHE, correspondant de l'Institut, un des principaux élèves du maître disparu, qui m'a permis de mieux rédiger cette notice.