Hommage

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André Chastel est mort le 18 juillet 1990. Jusqu'à ces derniers mois, il avait gardé une grande activité et demeurait très présent au Collège même. Beaucoup d'entre nous arrivent mal à se persuader qu'il a disparu. Sachant l'affection qu'il suscitait, on estimera peut-être que la distance n'est pas encore rétablie, qui permettrait de porter sur son œuvre un jugement impartial. Je n'hésiterai pourtant pas à dire que nous venons de perdre celui qui fut pour notre temps le plus important des historiens d'art — en France, et non seulement en France —, comme Focillon l'avait été pour la première moitié du siècle.

Aux yeux de certains, la vie d'André Chastel se résumera dans l'exemple et le modèle d'une grande carrière universitaire. Né à Paris en 1912, il avait fait ses études au collège Notre-Dame et au lycée Louis-le-Grand. Il entra à l'École normale en 1933 et passa l'agrégation des lettres en 1937. Professeur au lycée du Havre, il fut bientôt mobilisé, fait prisonnier, envoyé en Allemagne, et enfin libéré. Il retrouva un poste de professeur à Paris en 1943, à Chartres en 1944, et devint en 1945 assistant à la Sorbonne. L'assistanat était alors une charge très lourde et toute provisoire. Nommé ensuite au lycée Marcelin-Berthelot, puis au lycée Carnot, il mit au point une thèse de doctorat qu'il soutint en 1950.

Aussitôt il obtint un poste de directeur d'études à l'École pratique des Hautes Études, poste qui lui fut si cher qu'il tint à le conserver, en dépit de toutes ses charges, jusqu'en 1978. Quand Pierre Lavedan quitta sa chaire d'histoire de l'art moderne et contemporain à la Sorbonne, en 1955, quelques amis poussèrent André Chastel à se porter candidat : il fut élu, à quarante-trois ans, malgré le prestige de concurrents plus âgés, qui ne lui pardonnèrent jamais. Il allait demeurer quinze ans à l'Institut d'Art, jusqu'à son élection en 1970 au Collège, où il se sentit très heureux, et qu'il n'a pas quitté jusqu'à cet été, même si la retraite l'avait atteint en 1984.

Entre-temps, il avait obtenu les plus hautes distinctions : l'élection à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1975, le Grand prix national des Arts et Lettres en 1978, pour ne pas parler de la dignité de commandeur de la Légion d'Honneur. Si l'on ajoute qu'à cette réussite se joignaient l'élégance et l'irrésistible rayonnement qu'il avait dans sa jeunesse, la prestance que vous lui avez connue jusque dans ses derniers jours, et en tous temps une bienveillance ouverte à quiconque la sollicitait ; si l'on évoque aussi une épouse elle-même critique d'art et écrivain délicat, bien connue pour avoir tenu longtemps une rubrique au Monde, qui lui a donné trois fils très aimés et qui a partagé sa passion pour la propriété de Ravine, où tous deux se plurent à marier quelque chose de la poésie toscane à la vieille et noble terre de Dordogne, on aura là, en effet, l'existence modèle d'un grand universitaire, avec sa dignité morale, son équilibre, son harmonie et la juste part faite aux travaux scientifiques et aux tâches d'enseignement.

Voilà sans doute l'image que beaucoup conserveront d'André Chastel, tantôt avec envie, tantôt avec admiration et reconnaissance. Cette image est véridique. On me permettra d'en évoquer aussi une autre, qui risque d'être trop vite oubliée. J'en ai été, personnellement et de bout en bout, le témoin ; et j'ai pu constater qu'elle était, sinon plus vraie, au moins plus importante. C'est l'image d'un homme d'action, ayant le goût et le don de bâtir, souffrant des échecs et recommençant avec obstination, cachant les efforts, la fatigue, la peine morale et parfois la douleur physique sous l'apparence du calme, et d'une sorte de flegme britannique qui exprimait, à la vérité, moins sa nature que sa pudeur et le constant souci de rester maître de lui-même.

André Chastel aimait profondément l'art, sous toutes ses formes. Il avait la conviction que c'est l'une des plus hautes expressions de l'esprit humain, et croyait qu'une existence peut lui être dévouée. Il lui dévoua la sienne. Or il était de ceux qui jugent que la foi est peu sans les œuvres.

Dans l'avant-guerre et au début de l'après-guerre, l'histoire de l'art était au plus bas en France. Refermée sur des conceptions hexagonales, déformée par les visées idéologiques ou politiques, elle avait perdu sa rigueur scientifique sans pour autant aiguiser son intuition. Le patrimoine français était mis au saccage. André Chastel a parlé lui-même de son irritation de jeune homme devant « cette espèce d'analphabétisme artistique » qui régnait « dans la masse comme dans la classe dirigeante » et où « la bonne conscience » s'accommodait de « la force épaisse des conventions ». Il allait consacrer sa vie à lutter contre cette situation, mais à sa manière, qui était moins de critiquer que de construire.

Un hasard lui avait fait accorder la chronique artistique du Monde avant même qu'il ne fût professeur à l'École des Hautes Études. Son style sensible, sa pensée claire et sa vaste culture lui obtinrent vite une audience exceptionnelle. Il commença aussitôt la bataille, cherchant à ouvrir l'attention des Français aux manifestations et aux méthodes des autres pays, essayant de leur faire comprendre l'art du passé et l'art du présent. L'une de ses fiertés était d'avoir le premier désigné Nicolas de Staël à la gloire ; une de ses peines secrètes fut de devoir, dans les années 1970-1980, cesser l'éloge d'un art contemporain tourné désormais vers des expressions qu'il ne pouvait plus aimer ni estimer.

Sa nomination à la Sorbonne, en 1955, lui ouvrit une nouvelle tribune, mais en même temps lui désigna un autre champ d'action. L'enseignement de l'histoire de l'art était exsangue. Sa première tâche fut de le développer. En moins de quinze ans, par des efforts incessants et que les circonstances favorisèrent, il obtint la création de postes dans presque toutes les universités, couvrant chaque partie de la carte l'une après l'autre. Il ne put faire établir un enseignement d'histoire de l'art dans les lycées ni une agrégation, en dépit de promesses répétées ; mais il ranima l'Association des professeurs d'histoire de l'art, l'organisa, la dota d'une revue scientifique, l’Information d'histoire de l'art, chercha même à créer une fédération européenne qui fît pendant à la « College Art Association » américaine : c'est ainsi qu'en 1967 les professeurs français tinrent leur réunion annuelle à Cologne. 1968 brisa net cet élan. Ce fut pour lui une profonde amertume. Mais ce qui existait déjà restait acquis.

Le patrimoine ne le préoccupait pas moins. Il ne lui suffisait pas de soutenir de toutes les manières, et notamment dans les colonnes du Monde, les efforts des Musées et des Monuments Historiques. Quand Malraux devint ministre de la Culture, il mit tout en œuvre pour le persuader de fonder un « Inventaire général des monuments et richesses d'art de la France » en profitant des exemples étrangers. Malraux fut séduit. La réussite du projet, le plus cher de tous ceux qu'il nourrissait, fut la récompense d'une patience et d'efforts infinis. Là aussi, province après province, il recomposait la France, et la fondation d'un nouveau centre régional était toujours pour lui une nouvelle victoire et une nouvelle fête. Hélas, j'ai vu avec impuissance, et combien de tristesse, les efforts sournois et tenaces de l'administration pour lui arracher son œuvre, transformer une entreprise enthousiaste en une lourde machine inefficace, et détruire sous ses yeux, sinon l'organisme, au moins l'esprit.

En regard de cette action au niveau national, il donnait lui-même l'exemple de la collaboration internationale par des liens soigneusement entretenus avec les milieux scientifiques d'Angleterre, d'Amérique, d'Allemagne, et naturellement d'Italie, son pays d'élection. Il n'était pas moins fier d'être membre de l'Accademia dei Lincei à Rome, de la British Academy à Londres, de la Bayerische Akademie à Munich, que de l'Institut de France. Introduit au Comité International d'Histoire de l'Art par Marcel Aubert, il en devint le secrétaire scientifique en 1961. Cette vénérable institution, troublée par la guerre et les bouleversements européens, n'avait même plus la liste exacte de ses membres. En quelques années elle fut dotée de statuts, d'un règlement, de rencontres régulières. Par son prestige personnel, André Chastel força des pays comme l'Angleterre ou l'Espagne, qui s'étaient détournés d'elle, à participer activement, n'hésitant pas à s'opposer à ses amis américains quand ceux-ci cherchèrent à s'emparer de l'organisme rénové.

Mais il savait que l'essentiel, pour une discipline, est la recherche. Il entreprit de sauver le Répertoire d'Art et d'Archéologie, bibliographie internationale fondée par la France en 1911 : elle paraissait condamnée, il la remit sur pied et la poussa à s'informatiser dès 1969. Il voulut doter la France de la grande revue internationale qu'elle avait eue jadis et ne possédait plus. L'aventure, commencée en 1959, fut longue et semée de péripéties diverses. Art de France disparut au bout de quatre ans. Mais André Chastel ne se découragea pas, et créa en 1968 la Revue de l'Art, désormais regardée comme l'un des trois ou quatre grands périodiques existant dans le monde. Il put voir sortir, au mois de juin, le n° 88, et partit confiant dans son avenir.

Il était trop familier de l'histoire pour ne pas être convaincu que l'institution ne vaut que par l'homme. Il chercha sans cesse à trouver des hommes, prompts à donner sa confiance (trop parfois), luttant pour obtenir des moyens d'étude, des situations, des responsabilités. Lors de la réforme de la Villa Médicis de Rome, en 1961, il obtint que trois historiens d'art y fussent accueillis chaque année ; et désormais il n'était jamais plus heureux que dans ce palais italien de la Renaissance, entouré des quelques jeunes Français qui y résidaient. Son souhait le plus ancien — et le dernier aussi — fut d'établir à Paris même un véritable Institut national d'histoire de l'art, comparable à ceux qu'il admirait à l'étranger, et par là de sauver l'illustre Bibliothèque d'art et d'archéologie Jacques Doucet, alors au bord de la fermeture, tout en ménageant un foyer vivant de vocation et de formation. Il crut avoir réussi en 1986. Il ne mesura pas les basses intrigues qu'il suscitait : en 1989 l'Institut était dissous. Il reprit pourtant la lutte, quoique sachant alors sa fin proche. Il y a quelques mois je l'accompagnais encore pour une nouvelle démarche, qui du moins lui rendit quelque espoir.

Ces quarante années ont été si pleines d'initiatives, qu'on a peine à croire que purent y trouver place tant de conférences et tant d'écrits. Je n'insisterai pas sur ceux-ci : ils témoignent par eux-mêmes. Nombreux — moins sans doute qu'ils n'eussent été sans cette action continue et les obstacles sans cesse renaissants —, ils forment un ensemble complexe, mais cohérent, et qui le sera plus encore lorsque sera publiée l’Histoire de la peinture française qu'il a laissée presque achevée.

André Chastel avait été, dès 1934, en contact avec le Warburg Institut, déjà replié à Londres. Son intérêt pour l'Italie avait été encouragé et guidé par l'historien Augustin Renaudet, et comme les meilleurs de sa génération, il était particulièrement sensible aux courants qui envisagent l'art essentiellement sous l'angle de la « Geistesgeschichte », de l'histoire de l'esprit humain. Mais il avait été aussi l'élève de Focillon, toujours soucieux de distinguer la vie propre des formes et la particularité des styles, il avait pour amis Roberto Longhi et les « connoisseurs » anglais. Il refusa de s'enfermer dans une seule approche. Il a toujours voulu conjuguer les points de vue, tenir compte de la qualité de l'inspiration et de l'œuvre et en même temps dégager les articulations diverses de l'art avec les réalités historiques et avec les exigences formelles. Leçon essentielle, sensible dans son enseignement, inscrite dans ses livres, et qui demeurera.

C'est elle qui fait que dans ses dernières années il a joui, dans une Italie désorientée par tant de modes diverses, d'un prestige qui dépassait celui des historiens d'art italiens vivants. Chez nous, elle a rarement été comprise : le rayonnement de l'homme a caché en partie l'importance de la pensée. André Chastel aimait agir et détestait prêcher. Libéral par nature et par principe, il refusait d'imposer aucune doctrine. Sa disparition pourrait bien marquer pour ses idées, en France même, le début d'un ascendant nouveau et durable. Pour la plupart des grands savants attentifs à leur temps, mais conduits par une haute pensée, la mort n'est qu'une façon de changer de rôle.

Jacques Thuillier