Hommage

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André Leroi-Gourhan

Né le 25 août 1911 à Paris, André Leroi-Gourhan est mort à Paris le 19 février 1986 ; il avait 74 ans.

Docteur ès Lettres, Docteur ès Sciences, il avait emprunté l'itinéraire CNRS – Université – Chargé puis Maître de Recherche de 1940 à 1945, Professeur d'Ethnologie et de Préhistoire à la Faculté des Lettres de Lyon de 1945 à 1955 puis Professeur d'Ethnologie générale et de Préhistoire à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Paris de 1956 à 1968 – avant d'être appelé en 1969 par le Collège de France à occuper la Chaire de Préhistoire, héritière 20 ans après de celle de l'Abbé Breuil, Chaire qu'il animera jusqu'à sa retraite en 1982.

L'œuvre d'André Leroi-Gourhan est immense ; elle l'est par le nombre des travaux qu'il laisse, par la dimension du spectre des sujets qu'il aborde, par l'importance de la réflexion qu'il y développe et qui a influencé l'ensemble de la communauté des Préhistoriens du monde et la pratique de leur discipline.

Le spectre des intérêts et des activités d'André Leroi-Gourhan est en effet particulièrement large ; « Mes premières passions, écrit-il, étaient très éclectiques, elles le sont d'ailleurs restées ». Mais cette générosité n'en est pas pour autant une dispersion et je reprendrai ici une des formules élégantes qu'André Leroi-Gourhan avait lui-même utilisée pour définir le sens de son œuvre « Chercher à poser les bornes lointaines de l'Humanité dans le temps et dans l'espace, chercher à voir l'Homme dans sa totalité ».

La première facette que j'ai retenue pour cet éloge sera chronologique c'est la période orientale d'André Leroi-Gourhan. Dès les premières pages de sa leçon inaugurale au Collège de France, il évoque sa dette vis-à-vis des enseignements de chinois de Paul Pelliot et de russe d'André Mazon, montrant à quel point cette partie de sa formation lui tient à cœur.

Diplômé de l'École Nationale des Langues orientales vivantes de russe en 1931 et de chinois en 1933, il va en effet accepter, de 1936 à 1939, une longue mission d'archéologie et d'ethnologie en Extrême-Orient et notamment au Japon ; il en rapportera, entre autres travaux, sa thèse de doctorat ès Lettres sur l'Archéologie du Pacifique Nord et les Documents pour l'art comparé d'Eurasie septentrionale. Mais bien au-delà de ces écrits, l'influence de ce qu'il appelle « son escapade philosophique » va se manifester tout au long de sa vie ; il enrichira sans cesse ses travaux des résultats des recherches publiées dans ces langues et il les fera, à plusieurs reprises, connaître à ses collègues français ; mais il en tirera aussi un profit d'une toute autre nature dans sa réflexion si importante sur l'origine du langage.

La seconde période que je distinguerai sera précisément celle des grands ouvrages théoriques : Évolution et Techniques, l'Homme et la matière, en 1943, Évolution et Techniques, Milieu et Techniques en 1945, Le Geste et la parole, technique et langage en 1964, Le Geste et la parole, la mémoire et les rythmes en 1965. Dans cette fresque particulièrement brillante, André Leroi-Gourhan parvient, au travers de classifications et de données souvent très sèches, à lier l'Homme au traitement qu'il réalise de la matière, à l'action qu'il exerce sur le milieu, à la communication qu'il développe, aux formes qu'il crée ; « le dessin, pour moi, c'est la main qui parle » écrit-il quelque part. Ces textes fondamentaux demeureront longtemps des références pour quiconque étudie l'Homme.

Mais l'oeuvre d'André Leroi-Gourhan est aussi très interdisciplinaire. C'est peut-être sa double formation en Sciences Humaines et en Sciences naturelles qui en est, en partie, responsable. Sans jamais négliger, ni l'établissement du cadre chronologique, ni la reconstitution de l'environnement paléogéographique, paléoclimatique, faunique et floristique de l'Homme fossile étudié, sans jamais se priver de l'éclairage que peut apporter une comparaison de nature ethnologique à un des aspects de la culture de ce même Homme fossile, André Leroi-Gourhan s'est en effet attaché à mettre au point une méthode qui lui permet de pratiquer une véritable Palethnologie. Il ne s'agit plus de plaquer un mode de vie contemporain d'où qu'il vienne sur une époque préhistorique, sous prétexte de quelque ressemblance technologique ou artistique, mais de s'efforcer d'animer l'époque en question en la traitant par définition comme un ensemble unique et incomparable.

André Leroi-Gourhan va, pour cela, inventer ou presque la pratique de la fouille par décapage ; au lieu d'accéder aux documents verticalement, il va y parvenir en découvrant le sol ancien sur lequel les documents reposent et ceci va évidemment lui permettre d'analyser la répartition des documents en question et les rapports qu'ils ont entre eux en plus des documents eux-mêmes et de tenter d'interpréter ces données en termes de vie quotidienne de l'Homme préhistorique, de son comportement technique et même intellectuel, de son organisation sociale et même économique.

La fouille de Leroi-Gourhan est topographique au lieu de n'être que stratigraphique.

« Pour prendre l'exemple de Pincevent, écrit-il dans un article intitulé « reconstituer la vie », les sondages montrent que le village a couvert au moins un hectare... le quart à peine a été exploré : il comportait une vingtaine de foyers importants, ce qui porte à près d'une centaine les structures d'habitations qui ont pu exister sur la seule surface conservée du site...

L'examen du stade d'éruption et d'usure dentaire des rennes abattus à la chasse, fournit une date dont la précision est suffisante... pour fixer, à quelques semaines près, le moment et éventuellement la durée de séjour. Les jeunes rennes de printemps et d'été sont relativement rares, sauf dans une des habitations, et l'on trouve le plus souvent des rennes plus âgés... dont les sommets de fréquence sont sur la fin de l'été et le début de l'hiver. Il en ressort... que les habitants de Pincevent étaient sur les lieux au moins deux fois dans l'année ».

Rappelons ici ses grands chantiers les plus célèbres, la grotte des Furtins, en Saône-et-Loire, un habitat moustérien, les grotttes d'Arcy-sur-Cure dans l'Yonne, habitats s'étageant du Paléolithique ancien au Paléolithique supérieur, le site de Pincevent, en Seine-et-Marne, campement de chasseurs magdaléniens, l'hypogée du Mesnil sur Oger, dans la Marne, grotte sépulcrale de la transition du Néolithique à l'Âge du Bronze, etc.

Une autre grande orientation des recherches d'André Leroi-Gourhan a été sa quête d'informations auprès des documents d'art pariétal. Traitant, de manière inattendue, la surface peinte ou gravée d'une grotte comme une de ces surfaces d'habitations dont nous venons de parler, André Leroi-Gourhan s'efforce d'y mettre en évidence d'éventuelles règles pouvant exister dans la distribution et dans l'association des sujets traités. Il entreprend pour cela le travail gigantesque de répertorier, de l'Atlantique à l'Oural, les milliers de figures de quelque 70 grottes ornées entre 10 000 et 30 000 ans avant notre ère et démontre ce qui l'avait précisément incité à entreprendre cette analyse : les peintures et les gravures des cavernes du Paléolithique supérieur sont organisées d'une manière bien précise, dans l'espace du sanctuaire qu'est la grotte et dans les rapports qu'elles ont entre elles. « La représentation, écrit André Leroi-Gourhan, est de caractère binaire, centrée sur le caractère à la fois d'opposition, d'alternance et de complémentarité des valeurs mâles et femelles ».

Il nous laissera, sur ce sujet, outre le petit ouvrage de 1964 des Presses universitaires « Les religions de la Préhistoire », et de très nombreux articles, le monumental « Préhistoire de l'Art occidental » et ses 800 figures, paru chez Mazenod en 1965.

Rappelons pour finir qu'André Leroi-Gourhan avait reçu, la médaille d'or des Actes de courage et de dévouement, la médaille d'or du CNRS, la médaille d'or de l'Académie d'architecture, le grand prix national d'Archéologie du Ministère de la Culture et de la Communication, le grand prix international Fyssen.

André Leroi-Gourhan était membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres de l'Institut de France.

Je ne saurais mieux évoquer pour terminer, les extraordinaires qualités d'esprit d'André Leroi-Gourhan, que me semble-t-il par cette réponse qu'il fit à Claude-Henri Rocquet qui l'interrogeait sur la première idée du premier Homme.

« Oh ! dit-il, j'aimerais penser que sa première invention, sa première condition de survie, ce fut l'humour. S'il n'en avait pas eu, ç'eût été la misérable créature que l'on imagine trop facilement ».


 1986

Yves COPPENS