Une relation littéraire peu discutée, révélée par la tradition chinoise : le « parrainage » dans la traduction

Comme les sciences naturelles, les sciences humaines et littéraires font appel à un vocabulaire spécialisé. Les termes et les concepts qui remplissent ce lexique ont chacun une origine déterminée : on retracera sans peine la mimésis à Platon et à Aristote, la sublimité à Longin, et ainsi de suite. Le vocabulaire des études littéraires est donc le résultat d’une longue suite d’expériences, autrement dit, d’exemples. Quand nos lectures nous éloignent des langues et civilisations familières, nous devrions nous attendre à ce que nos expériences antérieures ne cadrent pas avec le paysage, et que de nouveaux termes surgissent de nouvelles rencontres.

Comment un texte traduit réussit-il à s’imposer dans l’histoire littéraire d’un pays ? Répond-il à un besoin ressenti dans le pays de destination ? Une part non négligeable de l’art du traducteur consiste à créer un contexte de réception pour l’œuvre venue d’ailleurs ; ou bien à trouver le désir préexistant que comblera l’œuvre traduite (que l’on songe aux carrières françaises de Poe ou de Whitman).

C’est en essayant de décrire les stratégies employées par les traducteurs chinois, depuis l’introduction du bouddhisme jusqu’à celle de Baudelaire, ou en gros de 150 à 1924 de notre ère, que j’ai été amené à proposer le terme de « texte parrain » (sponsor text) pour le modèle qui naturalise le texte à traduire, qui lui confère droit de cité en suggérant la forme que prendra ce texte dans sa nouvelle langue et même en rassemblant son public potentiel. Pour l’histoire littéraire chinoise, c’est souvent le même texte qui remplit ces fonctions : l’anthologie de philosophèmes taoïstes Zhuangzi (initialement composée vers 300 de notre ère). Pourquoi cet ouvrage a-t-il si souvent servi d’intermédiaire ? La circonstance nous apprend-elle quelque chose sur l’activité traduisante, tout au long de l’histoire de la Chine dynastique ?

La traduction chinoise a son originalité. Elle répond à des conditions étrangères à la carrière de la traduction au Moyen-Orient ou en Europe. Les thèses d’un Antoine Berman sur l’éthique de la traduction, par exemple, devraient s’en trouver modifiées.