Baudelaire moderne et antimoderne (cours 12)

Gavarni et Daumier restent dans le comique significatif, trop flatteur, complaisant pour l’un, insuffisamment féroce pour l’autre, du Marivaux ou du Molière. La proximité du « beau moderne » et du comique élevé à l’épique, du roman de moraliste, est un acquis des caricaturistes ; Guys, à sa manière, sera un caricaturiste, et Baudelaire lui-même également, dans ses propres dessins à la Guys. Delacroix est le romantique et le moderne, mais Baudelaire est en quête d’autre chose : de la dualité propre au comique et à la caricature, à la fois couteau et plaie, bourreau et victime, expression de supériorité et d’infériorité. La ville est le lieu du comique tendant vers l’absolu, car elle exagère, disproportionne tout, l’horreur et l’extase.

Mais entre Gavarni et Daumier, les caricaturistes, et Guys, le peintre de la vie moderne, il y eut toutefois encore un autre prétendant au titre de peintre de la vie moderne : Charles Meryon. Celui-ci, graveur, exact contemporain de Baudelaire, a pu prétendre à ce rôle, non plus comme peintre de mœurs, mais comme peintre du paysage urbain. Dans le Salon de 1859, après avoir parlé de boudin à propos du Paysage, Baudelaire appelle de ses vœux un paysage urbain : « Ce n’est pas seulement les peintures de marine qui font défaut, un genre pourtant si poétique ! (je ne prends pas pour marines des drames militaires qui se jouent sur l’eau), mais aussi un genre que j’appellerais volontiers le paysage des grandes villes, c’est-à-dire la collection des grandeurs et des beautés qui résultent d’une puissante agglomération d’hommes et de monuments, le charme profond et compliqué d’une capitale âgée et vieillie dans les gloires et les tribulations de la vie. » Meryon et Baudelaire vont d’ailleurs se rencontrer et faire le projet commun d’un album de gravures accompagnées de textes en vers et en prose. C’est une amorce possible du Spleen de Paris que ces textes pour Meryon. Mais Meryon est un grand paranoïaque, et Baudelaire fait avec lui l’expérience de la vraie folie. La finalité que Baudelaire assigne à ces poèmes en prose était de proposer des « rêveries philosophiques d’un flâneur parisien », mais le projet restera inabouti, face aux exigences excessives de l’artiste, excentrique et illuminé.

Enfin, on peut s’étonner que Baudelaire n’ait pas choisi Manet comme peintre de la vie moderne. L’essayiste ne l’a pas reconnu ainsi, le jugeant ni comique ni fantastique, ni « singulier », ni « bizarre ». Selon P. Rebeyrol, c’est l’attachement de Baudelaire à Delacroix, la fixation sur Delacroix, et la confusion du romantisme et de la modernité, qui l’a empêché de comprendre Manet, mais aussi Daumier (le peintre) et Courbet.