Épisode 2 : Menorah

Tandis que la Jewish Chronicle de Londres publiait une longue nécrologie de Proust, abondamment reproduite dans la Diaspora, sa mort ne fut annoncée ni dans L’Univers israélite ni dans les Archives israélites, les deux titres principaux de la presse communautaire française. Le décès de sa mère avait fait l’objet d’un entrefilet dans L’Univers israélite[1], mais elle ne s’était jamais convertie et le consistoire de Paris, à la demande de ses fils, délégua un rabbin à ses obsèques.

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Figure 10 L’Univers israélite, 6 octobre 1905.

L’Univers israélite, fondé en 1844, sous-titré Journal des principes conservateurs du judaïsme, était l’organe du Consistoire central et du consistoire de Paris, tandis que les Archives israélites, titre fondé quatre ans plus tôt, en 1840, par Samuel Cahen, fut longtemps représentatif du judaïsme réformé. Une vieille rivalité opposait les deux publications : L’Univers israélite fut créé pour combattre l’influence des Archives israélites, et ce fut certainement à cause des prises de position de son alter ego Ben Lévi dans les Archives israélites que la candidature de Godchaux Weil, le grand-oncle de Proust, échoua en août 1850 à l’élection au consistoire de Paris, dont son père, Baruch Weil, avait été membre[2]. Nissim Sciama (1783-1856), séfarade, né à Alep, négociant en plumes d’autruche, l’emporta contre Godchaux Weil à un moment où la fusion des deux rites, portugais et allemand, était à l’ordre du jour et où l’opportunité d’une évolution du culte divisait la communauté, par exemple sur l’opportunité d’introduire un orgue dans la synagogue. Cet échec, coïncidant avec la loi du 16 juillet 1850 interdisant les pseudonymes dans la presse, et suivant de peu le mariage de Godchaux Weil[3], mit un terme à la collaboration du grand-oncle de Proust aux Archives israélites, ainsi qu’à sa carrière littéraire[4].

Mais au lendemain de la Première Guerre mondiale et face à la montée du sionisme politique, sous la longue tutelle de leur rédacteur en chef (1891-1935), Hippolyte Prague, opposé au judaïsme libéral, les Archives israélites ne se distinguaient plus guère de L’Univers israélite en matière d’orthodoxie religieuse[5]. À la différence des publications sionistes internationales, ces titres français ne s’intéressèrent donc pas à Proust, ne le réclamèrent jamais. Ce fut le cas en revanche d’une jeune revue bimensuelle parisienne, tout juste lancée en août 1922, qui porta d’abord le titre de L’Illustration juive, puis, à la suite des protestations du vénérable hebdomadaire L’Illustration, prit le nom de Menorah, le chandelier à sept branches qui ornait le Temple de Jérusalem et le symbole du peuple juif. Visant un public éclairé, pariant sur l’épuisement du franco-judaïsme, et plaidant pour le retour à Israël, Menorah témoigne de la curiosité des jeunes sionistes pour la présence juive dans la littérature française contemporaine et pour Proust en première ligne[6].

On y trouve, précisément en novembre 1922, un important article d’André Spire qui s’étend sur les deux numéros 5 et 6, du 10 et du 24 novembre, encadrant la date de la mort de Proust, le 18 novembre. Intitulée « Romans judéo-français », l’étude porte pour l’essentiel, en dépit de son titre, sur une seule œuvre, le court roman de Jacques de Lacretelle, Silbermann, dont la prépublication vient d’avoir lieu dans La Nouvelle Revue française des 1er août et 1er septembre 1922[7]. Ce roman, publié en volume dès octobre 1922 aux Éditions de la NRF, remua le milieu littéraire, juif comme non juif, et se vit attribuer le prix Femina-Vie heureuse en décembre.

Proust Figure 11

Figure 11 Jacques de Lacretelle, Silbermann, 1922.

Lacretelle connaissait Proust, le fréquentait depuis 1917, et Silbermann sera par la suite systématiquement convoqué auprès d’À la recherche du temps perdu lorsqu’il sera question de la représentation des juifs dans la littérature contemporaine. Le héros, David Silbermann, adolescent surdoué mais malingre, est victime de condisciples antisémites dans un lycée parisien élégant du seizième arrondissement qui ressemble à Janson-de-Sailly, où Lacretelle avait été élève. Silbermann rappelle à la fois Bloch par son arrogance et Swann par son endurance ; passionné de littérature française mais fier de sa judéité (l’un de ses modèles aurait été le poète Henri Franck, camarade de classe de Lacretelle[8]), il conserve dans sa bibliothèque, dissimulé derrière les œuvres de Ronsard, Chateaubriand, Hugo ou Courier, sa collection de La Sion future[9], titre qui peut faire songer à La Palestine nouvelle, bulletin publié en 1918 par la Ligue des amis du sionisme, dont André Spire fut le secrétaire général.

À la même date et au vu de l’engouement suscité par Silbermann dans la vie littéraire, Émile Cahen lui-même, fils d’Isidore Cahen et petit-fils de Samuel Cahen, directeur des Archives israélites depuis 1902, crut nécessaire d’en parler dans son journal, le 30 novembre 1922, quelques jours après la mort de Proust : il juge le portrait de la « mentalité juive » d’une « impartialité absolue », mais estime que « ce livre a dû être certainement écrit avant la guerre, car, Dieu merci, l’antisémitisme scolaire si farouche dont il est question n’existe plus dans aucun de nos grands établissements »[10]. Nous devrons nous souvenir de ce diagnostic porté sur l’état des esprits et sur l’effacement apparent de l’antisémitisme pour comprendre comment Proust fut lu dans les années 1920.

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Figure 12 Archives israélites, 30 novembre 1922.

Le retentissement de l’article de Spire dans Menorah fut sans commune mesure ; il fut traduit en anglais par le Jewish Correspondence Bureau, comme devait l’être, on l’a dit, sa nécrologie de Proust quelques mois plus tard. Sous le titre « The Jew in French Literature », il parut dans de nombreux titres de la presse communautaire juive outre-Atlantique[11].

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Figure 13 The Reform Advocate, 7 avril 1923 ; The Sentinel, 13 avril 1923.

Georges Cattaui 1922

Or, deux numéros plus tard dans Menorah, le 22 décembre 1922, à l’intérieur d’une livraison qui s’ouvre sur un article consacré à Henri Bergson par Paul Allard, texte illustré d’une belle photographie, la revue ne renonçant pas à son ambition de devenir L’Illustration juive, parut une nécrologie de Proust, elle aussi accompagnée d’un excellent portrait photographique[12].

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Figure 14 Menorah, 22 décembre 1922.

L’article n’est pas signé, mais le nom de Georges Cattaui, collaborateur régulier de Menorah, figure sur la couverture. Ces pages exaltées sont surmontées de deux épigraphes. La première est empruntée à Virgile, « Tu Marcellus eris… », allusion au puer Marcellus, le fils d’Octavie, le neveu et gendre d’Auguste et son héritier présomptif, mort avant l’âge de vingt ans, sans avoir eu le temps de réaliser ses promesses. Il est célébré au livre VI de l’Énéide (vers 883) par les paroles prophétiques d’Anchise montrant à Énée, descendu aux Enfers, les descendants glorieux de sa race :

Heu, miserande puer, si qua fata aspera rumpas !

Tu Marcellus eris. Manibus date lilia plenis,

Malheureux enfant, hélas ! Ah, si tu pouvais briser la dureté du destin !

Tu seras Marcellus. Donnez-moi des lis à pleines mains.

Figure 15 « Marcel Proust », Menorah, 22 décembre 1922.

Selon la légende, Virgile lut ces vers devant Auguste et Octavie, qui s’évanouit en entendant le nom de son fils, retardé jusqu’à la fin du récit, et Virgile fut récompensé de dix mille sesterces pour chaque vers. La locution, très répandue au XIXsiècle, figurant dans les pages roses du Petit Larousse, exprime à la fois le regret de la mort prématurée d’un prince et la consécration d’un poète, la naissance d’un écrivain. Durant la guerre, on eut souvent recours à ce vers, que tous les lycéens avaient traduit, pour rendre hommage aux jeunes gens, en particulier les écrivains, sacrifiés au champ d’honneur avant d’avoir pu donner le meilleur d’eux-mêmes.

Cattaui tombe on ne peut plus juste en citant le vers à son tour, car Proust, dont l’œuvre s’est fait attendre, a pu s’identifier à Marcellus, lui qui, désormais couronné par le prix Goncourt et enfin sûr de soi, écrit plaisamment à Paul Souday en janvier 1921, pour accompagner l’envoi des Plaisirs et les Jours : « Un augure bienveillant eût pu me dire : “Tu Marcellus eris”. Mais les “aspera fata” sont venus[13] », car ce livre de jeunesse resta longtemps une promesse inaccomplie. Ses camarades se servirent sûrement du vers de Virgile dans la cour du lycée pour se moquer des ambitions littéraires du jeune Marcel. Robert Dreyfus rapporte que les « amis de notre petit clan de Condorcet » ne manquaient pas de lui citer ce vers afin de le mettre en garde contre son snobisme : « […] il nous arrivait de lui dire en riant : Tu Marcellus eris !… afin de l’avertir affectueusement qu’aussi menacé par les coups du Destin, mais bien plus imprudent que l’innocent adolescent pleuré par Virgile, il s’exposerait à gaspiller les promesses du ciel s’il s’obstinait à trop se livrer au périlleux attrait des élégances mondaines[14]. »

La seconde épigraphe convoquée par Cattaui rappelle une parole de David dans le Livre de Samuel : « Jonathan, mon frère, je suis en angoisse à cause de toi ; tu faisais tout mon plaisir…[15]. » L’alliance de Virgile et de Samuel, de la culture classique et de la Bible juive, résume parfaitement ce que Proust représente pour Cattaui et suggère la passion qui l’attache à l’écrivain.

Proust Figure 16

Figure 16 Georges Cattaui (à droite), avec Lytton Strachey, par Lady Ottoline Morrell, 1931, National Portrait Gallery, Londres.

L’incipit de l’article touche à l’amitié : « Si, comme il se plaisait à le dire, la lecture est une amitié, Marcel Proust demeurera le plus cher de mes amis. » Cattaui omet pourtant le début de sa citation de Proust, extraite de « Journées de lecture », la préface de Sésame et les Lys en 1906, reprise dans Pastiches et Mélanges sous le titre « Journées de lecture » en 1919. Or le début de la phrase en modifiait profondément le sens : « Sans doute, l’amitié, l’amitié qui a égard aux individus, est une chose frivole, et la lecture est une amitié[16]. » Proust, comparant la lecture à l’amitié, la rabaissait plus qu’il ne la glorifiait. Mais l’accent que Cattaui met d’emblée sur l’amitié montre qu’il tient déjà sa thèse, puisqu’il donnera pour titre L’Amitié de Marcel Proust à son livre de 1935, formulation qui, on l’a vu, pourrait induire le lecteur pressé en erreur s’il ne se rappelait que l’amitié d’un écrivain, c’est d’abord celle que procure la lecture de son œuvre.

Or la judéité de Proust est ouvertement débattue dès cette nécrologie de Cattaui en décembre 1922, avant même celle de Spire dans la Jewish Chronicle. La jeune revue Menorah, sioniste engagée, ayant partie liée avec la Jewish Chronicle, ne marque aucune distance par rapport à Proust ni la moindre réserve en face des portraits de ses personnages juifs. Tout au contraire : « Lui seul a su voir, comprendre et juger, avec une vérité qui n’exclut pas la sympathie, ces Juifs autour de lui qu’il nomme Swann, Bloch, Rachel et Nissim Bernard. / Peut-être y était-il aidé par son hérédité maternelle[17]. » Ou encore, « elle était juive aussi cette grand-mère maternelle qui, dans son œuvre, nous apparaît comme la figure la plus émouvante[18] », et le roman de Proust est un miracle fondé sur « le don de sympathie[19] ». Même le traitement de Bloch trouve grâce aux yeux du nécrologue de Menorah : « Ainsi, le plus insupportable, le plus vain des camarades de Proust, Bloch, c’est avec tant d’indulgence véritable qu’il nous le propose, que nous sommes parfois tentés de l’excuser, de le prendre en pitié, et de rougir pour lui de ses gaffes — un peu comme fait Saint-Loup[20]. » Bref, tous les personnages juifs d’À la recherche du temps perdu sont sauvés, et « s’ils ont tous les défauts de certains Israélites, ils sont du moins plus vrais, plus vivants, plus reconnaissables que ces entités juives qu’inlassablement, depuis plus de cinquante ans, on nous ressert au théâtre et dans le roman[21] ». Swann, « le plus humain d’entre eux », « semble symboliser l’âme juive elle-même » ; éloigné du judaïsme, « tout d’un coup, [il] se retrouve profondément juif » et il « ne craint pas de se compromettre en affichant ses opinions dreyfusardes dans les milieux antisémites où il a été jusqu’ici reçu avec tant de faveur »[22]. Il « ne se souvient qu’il est juif que le jour où le Juif est persécuté », préparant ainsi la voie du sionisme.

Aucun soupçon de malveillance ou même d’ambiguïté dans la représentation des juifs n’est formulé à l’encontre du roman de Proust dans ce périodique du sionisme militant. Tout à rebours : « Que Proust ait exprimé tout cela, son hérédité maternelle peut sans doute l’expliquer[23]. » Même la comparaison avec Montaigne et l’allusion à Bergson sont déjà présentes, qui deviendront courantes à la suite de l’article qu’Albert Thibaudet donnera un mois plus tard, en janvier 1923, pour le numéro d’« Hommage à Marcel Proust » de La Nouvelle Revue française. « Il est bien juif aussi, jugeait Cattaui, par le sentiment qu’il nous donne d’un écoulement continu, d’une constante mobilité ; et en cela, comme en bien d’autres choses, c’est à Montaigne plus qu’à tout écrivain de France qu’il nous fait songer[24]. » Une note en bas de page signale ici que le nécrologue rencontra Thibaudet peu de jours après avoir écrit ces lignes, et que tous deux s’accordèrent sur cette idée. « Proust est né d’un père français, et d’une mère juive[25] », rappelle Cattaui, formulation qui pourrait choquer aujourd’hui par son allure exclusive, mais qui, dans Menorah, revendiquait Proust comme juif, terme significativement préféré à celui d’israélite, l’euphémisme promu depuis l’émancipation par les partisans de l’assimilation. « De telles unions sont souvent riches et fécondes, poursuivait en effet le nécrologue. Il semble qu’en s’alliant à la forte et claire logique française, la sensibilité nerveuse des Juifs donne des fruits plus précieux[26]. » À propos de Montaigne, Cattaui rappelle une remarque de Barrès qui, dans Greco ou le Secret de Tolède, après avoir relevé que la mère de Montaigne appartenait à une famille de marranes réfugiés en France, en induisait : « Ce Montaigne, c’est un peu un étranger qui n’a pas nos préjugés », et le comparait au poète Heinrich Heine[27]. Cattaui, grand admirateur de Barrès, cite cette phrase sur Montaigne sans la commenter, sans exprimer de réserve, mais, on le verra, il ne l’admettait pas et elle était l’une des raisons qui lui faisaient préférer Proust. Or celui-ci serait même plus sensible que Montaigne ; ce serait lui, le vrai humaniste, alliant volonté virile et sensibilité féminine, à la manière de George Sand, Marguerite Audoux ou encore Anna de Noailles. « Proust c’est Montaigne, mais Montaigne corrigé par Pascal, son scepticisme tempéré d’un si brûlant amour des hommes…[28]. »

Proust rejoint ainsi une grande lignée prophétique (« Comme Pascal, Marcel Proust est tout charité[29] »), et, par-delà Pascal et François d’Assise, les prophètes et les mystiques d’Israël, y compris, ce qui n’est pas un mince paradoxe dans Menorah, « le plus grand d’entre eux, celui qui, sur le Golgotha, voulut souffrir et saigner pour les hommes[30] ». Cattaui fait de Proust une figure messianique et même christique, conclusion significative de la confusion de ces jeunes sionistes que leur messianisme mystique conduira parfois jusqu’au baptême (le cousin de Cattaui, Jean de Menasce, secrétaire de l’Organisation sioniste mondiale à Genève et secrétaire de rédaction de La Revue juive en 1925, se convertira dès 1926, puis deviendra dominicain et prêtre, et Georges Cattaui lui-même se fera baptiser en 1928).

Que représente alors Menorah ? Un comité de rédaction apparaît dans la livraison suivante, le numéro 9-10 en janvier 1923. Associant juifs français et immigrants, ce comité comprend notamment Georges Cattaui, Henri Hertz et André Spire, ainsi que Ludmila Bloch-Savitzky, l’amie de Spire, qui n’est pas juive. Dès le numéro 13, en mars 1923, le comité s’enrichit des noms d’Edmond Fleg, Aimé Pallière et Gustave Kahn[31], le poète symboliste qui deviendra le rédacteur en chef de Menorah en juin 1924[32]. La revue restera fidèle à Proust et le numéro du premier anniversaire de sa mort, en décembre 1923, donne un article d’André Spire intitulé « Marcel Proust »[33]. C’est tout simplement sa nécrologie de la Jewish Chronicle en mai 1923, non plus dans la version tronquée des Nouvelles littéraires en juillet 1923, dont mention n’est pas faite, tandis qu’une note explique : « Nous publions ici le texte intégral, en français, de l’article qu’André Spire écrivit, quelques jours après la mort de Marcel Proust, pour la Jewish Chronicle, et dont elle publia la traduction dans son supplément littéraire de mai 1923[34]. » Ces pages sont cette fois datées des 4-9 décembre 1922, aussitôt après la mort de Proust, et la fameuse phrase sur le cimetière de la rue du Repos y trouve de nouveau sa place[35]. Spire l’aura donc citée au moins quatre fois, dans la Jewish Chronicle, Les Nouvelles littéraires et Menorah en 1923, puis dans Quelques jeunes Juifs et demi-Juifs en 1928.

Dans le milieu du sionisme politique du début des années 1920, il est notable que l’on ne perçoive aucune contradiction entre l’engagement pour Israël et la passion pour Proust. André Spire et Georges Cattaui n’appartiennent pas à la même génération, mais ils sont très liés et se fréquentent beaucoup en 1922 et 1923[36]. Cattaui est encore un jeune homme de vingt-six ans tandis que Spire a plus du double de cet âge, mais leurs deux nécrologies de Proust furent écrites parallèlement et se ressemblent, et ils furent les premiers rapporteurs de l’anecdote sur le carré juif du Père-Lachaise. Ils fournissent une entrée idéale dans le milieu qui nous intéresse, grâce à cette série de jalons : la nécrologie de Proust par Cattaui dans Menorah en décembre 1922 ; celle de Spire dans The Jewish Chronicle en mai 1923, reprise partiellement dans Les Nouvelles littéraires en juillet 1923, puis intégralement dans Menorah en décembre 1923 ; l’article de Cattaui dans Palestine en juillet 1928 ; le chapitre de Spire dans Quelques Juifs et demi-Juifs, également en 1928 ; les pages de Cattaui, datées par lui de 1930, dans L’Amitié de Proust en 1935 ; puis celles de Maurois en 1949, et de nouveau celles de Cattaui adoptant en 1952 et 1963 la version de Maurois ; enfin tout le monde. Le destin de ces ultima verba de Proust sur sa judéité passe sans conteste par Spire et Cattaui, deux truchements capitaux de la culture juive, du sionisme, et de la lecture de Proust durant l’entre-deux-guerres, mais non pas les seuls. Une foule de jeunes juifs (et quelques-uns moins jeunes) figurent en effet parmi les premiers champions d’À la recherche du temps perdu dans les années 1920. Je les passerai en revue, plus ou moins vite, et seulement quelques-uns d’entre eux, non pas tous. Dans la série des colloques sur « Proust et ses amis » lancée par Jean-Yves Tadié depuis une dizaine d'années à la Fondation-Singer Polignac[37], il serait bon de penser à cette petite troupe d’éclaireurs.

André Spire 1923

On souffre aisément d’une illusion d’optique quand on cherche à rattacher André Spire (1868-1966) à une génération intellectuelle. C’est aussi le cas avec Julien Benda (1867-1956), autre moins jeune juif lecteur de Proust dans l’entre-deux-guerres et, quant à lui, franchement hostile. Tous deux sont en effet des contemporains de Proust ou même de légers aînés (ainsi que de toute la génération magnifique à laquelle appartiennent, aux côtés de Proust, Claudel, Gide, Valéry, Péguy et Colette), mais ils lui survécurent si longtemps (trente-quatre ans pour Benda, quarante-quatre ans pour Spire, qui vécut quasi centenaire et dont la fille, l’éditrice actuelle de sa correspondance, est notre quasi-contemporaine et notre amie) que l’on a tendance à les assimiler à la génération suivante, à leur donner le même âge que les jeunes gens qui découvrirent Du côté de chez Swann en 1913 ou À l’ombre des jeunes filles en fleurs en 1919, comme François Mauriac, Paul Morand, Jean Cocteau, Jacques de Lacretelle, Bernard Faÿ, Philippe Soupault et tant d’autres. Tous deux traversèrent sans dommage fatal la Seconde Guerre mondiale (Spire en Amérique, Benda à Carcassonne et Toulouse) et ils renouèrent ensuite avec la vie littéraire parisienne. Ils eurent l’occasion de découvrir Jean Santeuil et le Contre Sainte-Beuve, révélés en 1952 et 1954, qui renouvelèrent la compréhension de l’œuvre de Proust en éclairant sa genèse ; ils assistèrent à la création de l’État d’Israël ; ils apprirent, après la Shoah, d’autres définitions de la judéité et de l’antisémitisme que celles qui avaient cours au temps de Proust et dans les années 1920. C’est pourquoi, entre lui et eux, on peut avoir l’impression fausse d’un grand écart.

Né à Nancy, écrivain et poète, pionnier du vers libre et théoricien de la poétique, Spire était un juriste passé par l’École libre des sciences politiques en même temps que Proust, qu’il se rappelle avoir croisé en 1893 dans le hall de l’établissement[38]. Il devint auditeur au Conseil d’État en 1894, comme Léon Blum, et s’engagea dans l’affaire Dreyfus. Haut fonctionnaire, il exerça au ministère du Travail, participa au mouvement des Universités populaires et collabora aux Cahiers de la Quinzaine, avant de se déclarer sioniste dès 1904, alors partisan d’un sionisme territorialiste, à la manière d’Israel Zangwill, et de la création d’un État juif en dehors de la Palestine[39]. Il publia de nombreux essais et recueils poétiques, dont Poèmes juifs (Mercure de France, 1908 ; Genève, Kundig, 1919[40]), Le Secret (Éd. de la NRF, 1919), Poèmes de Loire (Grasset, 1929). À la suite de la défaite de 1940 et des mesures antisémites de Vichy, il s’exila en 1941 aux États-Unis, où il enseigna l’histoire de la poésie française à la New School for Social Research de New York. De retour en France après la guerre, il publia encore plusieurs ouvrages, dont Plaisir poétique et plaisir musculaire. Essai sur l’évolution des techniques poétiques (Corti, 1949), dont nous tirions profit quand j’étais étudiant.

À Spire, qui se battit en duel en janvier 1895 avec un journaliste de La Libre Parole après que celui-ci eut dénoncé la surreprésentation des juifs au Conseil d’État[41], il n’avait pu échapper que le quotidien d’Édouard Drumont identifia Proust comme juif dans un article de février 1898, au plus fort de l’affaire Dreyfus, parmi les collaborateurs de La Revue blanche, qualifiés de « Dreyfus intellectuels » :

Ce petit monde que dirigent les deux frères juifs polonais Nathanson [sic] se compose des jeunes littérateurs juifs Gustave Kahn, Romain Coolus, Lucien Muhlfeld, Fernand Gregh, Marcel Proust, Tristan Bernard, Léon Blum, vient de signifier son blâme catégorique à Maurice Barrès par un article de Lucien Herr parlant au nom de la revue entière. […] Voilà ce qu’une poignée de Juifs, nouvellement débarqués dans ce pays, a l’audace de venir dire à un aîné, à un écrivain de race française comme Barrès. […] Ils tiennent donc à introduire l’Antisémitisme dans toutes les âmes et dans toutes les corporations[42] ?

Proust Figure 17

Figure 17 La Libre Parole, 23 février 1898.

Gageons que cette publicité ne dut pas combler de bonheur le professeur Adrien Proust, peu sensible à la condamnation d’Alfred Dreyfus, à la différence de sa femme et de son fils. Or ce ne fut pas la seule mention de Proust dans La Libre Parole au temps de l’Affaire. Proust donna le 24 avril 1899 un dîner élégant chez ses parents. Toute la presse en parla, dont le journal de Drumont : « Les nobles gentilshommes, les intellectuels et les grands Youtres continuent à flirter avec plus d’entrain que jamais. / Lundi dernier, un illustre poète inconnu du nom de Marcel Proust, a donné une soirée délicieuse, où se trouvaient réunis les Cahen d’Anvers, les Fould, les Strauss [sic], Edmond de Rothschild et Charles Ephrusi [sic]. Il y avait aussi Anatole France et son génial ami, le poète rasoir Robert de Montesquiou[43]. »

Figure 18 La Libre Parole, 27 avril 1899.

Spire est mentionné dans une lettre de Proust à Daniel Halévy de décembre 1913, peu après la publication de Du côté de chez Swann : « Cher ami, si dans les jeunes gens ou vieilles gens intelligents que tu connais, il y en a (que sais-je, des Spire, des Porché, des Benda, ou Péguy je te dis au hasard) que tu crois qui aimeraient mon livre, je t’en enverrais volontiers quelques exemplaires pour que tu les donnes[44]. » Tous les noms cités appartiennent au milieu des Cahiers de la Quinzaine, y compris François Porché (1877-1944), le futur mari de Pauline Benda (1877-1985), la célèbre Madame Simone, qui survécut même à son cousin Julien Benda et mourut amplement centenaire. L’incertitude sur l’âge de cette bande à jamais batailleuse de la Quinzaine régnait déjà, puisque Proust, contemporain qui s’est en revanche toujours comporté en puer senex, hésitait à les qualifier de « jeunes gens ou vieilles gens ».

À la suite de cet échange, Halévy se chargea, semble-t-il, de faire parvenir un exemplaire de Du côté de chez Swann à Spire. Il fit en effet connaître la réaction du destinataire à Proust, lequel répondit à Halévy en février 1914 : « M. Spire aurait tort d’être agacé par des gens qui cherchent à lire en eux-mêmes sans se soucier des autres. Quand on fait cela d’une façon désintéressée pour tâcher de découvrir des réalités objectives (c’est mon cas) on fait la seule chose qui ait jamais servi aux autres. Les gens qui pour arriver aux autres écrivent en pensant aux autres, sont comme les gens qui croient écrire pour les enfants[45]. » Proust exprime nettement ici, bien avant Le Temps retrouvé, sa méfiance contre la littérature militante, après que Spire, haut fonctionnaire engagé, sensible à la misère ouvrière et soucieux d’améliorer la condition des classes laborieuses, eut apparemment désapprouvé l’absence de considérations sociales et de soucis altruistes dans son roman. Spire s’abstint en tout cas de rendre compte de Du côté de chez Swann en 1914, mais sa nécrologie de 1923 prouvera qu’il en fit, malgré sa désapprobation morale et politique, une lecture attentive et attentionnée.

À la même date, Spire publiait Quelques Juifs (Mercure de France, 1913), sur Israel Zangwill, Otto Weininger et James Darmesteter, présentés comme trois variantes de l’identité juive moderne. À travers eux, Spire retraçait son propre cheminement, allant de la dénégation ou même la haine de cette identité (Weininger), en passant par la recherche de l’assimilation, voire de l’absorption selon la doctrine du franco-judaïsme (Darmesteter), puis rejoignant son acceptation (Zangwill), et aboutissant à la fierté du sionisme.

Proust Figure 19

Figure 19 André Spire, Quelques Juifs, 1913.

Sioniste de la première heure, tenté d’abord par le « territorialisme » de Zangwill, c’est-à-dire par la création d’une entité politique juive ailleurs qu’à Sion, mais rallié d’emblée à la déclaration Balfour en novembre 1917, Spire lança aussitôt la Ligue des amis du sionisme, puis le bulletin La Palestine nouvelle. La ligue réunit des universitaires et des écrivains, comme il le rappellera dans ses Souvenirs :

Avec l’infatigable collaboration d’un jeune attaché au Centre de documentation de l’histoire de la guerre, Roger Lévy[46], parent de Bergson et cousin d’Henri Franck, le poète de La Danse devant l’arche, sous la présidence du professeur Maurice Vernes, président de la section des sciences religieuses de l’École des hautes études de la Sorbonne[47], une Ligue des amis du sionisme fut fondée dès la fin de 1917, comprenant des Français juifs et non juifs, parmi lesquels d’anciens ministres, comme Albert Thomas, de grands universitaires, comme les professeurs Seignobos, Gabriel Séailles, Ferdinand Brunot, des sionistes ou prosionistes, comme les poètes Gustave Kahn, Henri Hertz, Edmond Fleg, le docteur Léon Zadoc-Kahn[48], le docteur Armand Bernard, le frère de Bernard Lazare, l’historien Jules Isaac, le fidèle compagnon de Péguy[49].

L’historien Charles Seignobos, le philosophe Gabriel Séailles, le linguiste Ferdinand Brunot, ou le germaniste Charles Andler, tous anciens dreyfusards, proches de la Ligue des droits de l’homme, avait été déjà sollicités par la Ligue franco-sioniste en 1915, mais ils ne semblent pas s’être engagés davantage par la suite[50]. Menorah, qui parut de 1922 à 1933, prit le relais du petit bulletin de Spire, La Palestine nouvelle, puis ce fut le tour de La Revue juive d’Albert Cohen en 1925 et de la revue Palestine, organe de l’association France-Palestine, publiée chez Rieder entre 1927 et 1931, d’abord sous-titrée Revue mensuelle internationale, puis Nouvelle revue juive à partir de 1929[51]. Spire fut de toutes ces entreprises de la presse sioniste, ainsi que Cattaui qui, on y reviendra, devait publier en février 1928 dans Palestine sa propre contribution approfondie au débat, son article « Marcel Proust et les Juifs ».

Spire fut donc l’un des tout premiers critiques, sinon le premier (le nécrologue de Menorah, son jeune ami Cattaui), à soulever ouvertement la question de la judéité de Proust. Malgré les vacances, et contrairement à ce qu’il feignait d’espérer, selon sa lettre à Ludmila Savitsky, son article de juillet 1923 dans Les Nouvelles littéraires fut loin de passer inaperçu. Urbain Gohier (1862-1951), pourtant expert en sentiment antijuif — il fut toutefois dreyfusard, son antimilitarisme et son anticléricalisme étant plus féroces encore que son antisémitisme —, dut attendre l’article de Spire pour que la preuve de la judéité de Proust lui fût apportée, ainsi qu’il le relate dans La Vieille France, son hebdomadaire antisémite, en date du 30 août 1923, sous le titre « Marcel Proust était juif » : « Il est mort dernièrement un romancier dont je n’ai jamais pu lire cinquante lignes de suite ; il donnait à ses livres des titres extravagants ; il écrivait quatre cents pages sans un alinéa ; ces deux pauvres trucs et son argent lui avaient fait une sorte de réputation. […] j’avais toujours subodoré le juif. Je ne me trompais pas[52] ! » Auprès de Proust, Gohier mentionne Bernstein et Bauer comme littérateurs juifs ostensibles, c’est-à-dire le dramaturge Henry Bernstein (1876-1953) et Henry Bauër (1851-1915), fils naturel d’Alexandre Dumas, ou plus probablement Gérard Bauër (1888-1967), son fils, alors critique littéraire et dramatique à L’Écho de Paris.

Gohier aurait soupçonné que Proust était juif, mais sans en avoir la certitude jusqu’à l’article de Spire dans Les Nouvelles littéraires en juillet 1923 : « […] le juif André Spire, un des Hébreux les plus fanatiques et les plus agressifs du ghetto parisien, révèle l’ascendance juive de Marcel Proust. » Émile Cahen ne lisait sans doute pas La Vieille France quand il assurait que l’antisémitisme s’était effacé depuis la guerre, mais Gohier, en insultant Spire, songeait peut-être moins à son engagement sioniste actuel qu’à son duel de 1895 et aux combats de l’Affaire. Il attribue en tout cas un rôle déterminant, divulgateur de la judéité de Proust, à l’article de Spire dont le titre « tapageur », improvisation due à Maurice Martin du Gard, associe expressément, pour la première fois à notre connaissance, le nom de Proust et le peuple juif.

Gohier extrait encore cette phrase de l’article de Spire : « Ce sont des juifs, aussi, malgré les apparences, la mère et les grands-parents de Proust, dont, dans ses livres, par prudence littéraire, non par manque de courage, il a fait des personnages chrétiens[53]. » Pour Gohier, il y a là de l’hypocrisie et de la ruse. Certains lecteurs contemporains ne manqueront pas de partager cet avis. Mais Spire, loin de condamner ces fictions, justifiait les conversions que Proust avait fait subir à sa famille dans son roman, les jugeait opportunes et raisonnables dans le paysage littéraire contemporain.

En 1928, alors que la publication d’À la recherche du temps perdu est désormais achevée, Spire, qui reproduit à quelques variantes près son article de 1923 de la Jewish Chronicle et de Menorah dans le chapitre sur Proust de Quelques Juifs et demi-Juifs, ne semble toujours pas troublé par le traitement des personnages juifs dans le roman. C’est en revanche le snobisme de Proust qu’il réprouve depuis leur première rencontre. Dans le hall des Sciences politiques, le jeune homme que Léon Blum lui présenta en 1893, paupières bistrées, teint blanc mat, pardessus à taille, gants de chevreau blanc, fut tout de suite classé par lui « parmi les poseurs[54] ». Mais ce Marcel Proust l’intéressa, « dont la mère était juive, et dont les meilleurs amis étaient des Juifs ou des demi-Juifs[55] ». Spire n’est pas davantage embarrassé qu’il ait obtenu le prix Goncourt grâce à Léon Daudet, qui ne portait pas dans son cœur « les hommes de sang juif, ni les chrétiens pur-sang ou demi-sang, qui avaient comme Proust combattu en faveur de Dreyfus ». En effet et pour une fois, le jury ne se trompa pas et récompensa « l’œuvre d’un véritable grand écrivain, le plus grand romancier français, peut-être, depuis Stendhal et Balzac[56] ». De telles références montrent que Spire reconnaît l’exceptionnelle originalité de l’œuvre de Proust, même s’il ne semble désapprouver l’habitude que l’on prend, depuis l’article de Thibaudet, de la rapprocher des Mémoires de Saint-Simon, ou encore des Essais de Montaigne, et dans ce cas en raison de l’ironie, de la « composition voilée » et de la « mère juive »[57].

L’entourage d’oisifs décrit par Proust, « monde décevant et délicieux[58] », suscite certes les réserves morales de Spire, mais l’intéresse d’un point de vue historique, par qu’il montre les pièges de l’assimilation. C’est un milieu dont «avaient réussi à faire partie un certain nombre de Juifs », car la société de la monarchie de Juillet et du Second Empire « ne leur avait pas été hostile, et même avait mis une certaine coquetterie à les accueillir »[59]. La remarque annonce la thèse de Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, sur la curiosité des salons pour le charme des juifs (et des invertis), sans toutefois que l’antipathie de fond pour les uns et les autres ne fût altérée et ne restât prête à se manifester durant l’affaire Dreyfus[60]. Proust montre une « complaisance particulière à […] peindre les manières, la vie » de cette société, mais il prit sur lui de quitter ce monde après y avoir recueilli un immense trésor, et Rachel, « la petite courtisane juive », Nissim Bernard, Bloch, « dreyfusard intrépide comme Proust, mais qui n’eut pas toujours comme lui la crânerie de son sang juif » (la comparaison entre le personnage et l’auteur ne figurait pas dans la version des Nouvelles littéraires et de Menorah, et elle est introduite dans le livre de 1928), sont des « personnages d’une réalité intense »[61]. Proust participe au renouveau de la littérature française dans sa manière de présenter les juifs : « Car, depuis que l’œuvre de Zangwill a pénétré en France, les écrivains français ont cessé de présenter le Juif dans leurs livres comme un être conventionnel. » Cattaui insistait déjà sur cette innovation, qui, on le verra, deviendra un argument de tous les champions juifs de Proust.

Dans le roman, si la mère et la grand-mère sont chrétiennes, si Swann est un converti, c’est, comme on l’a vu, « par prudence littéraire[62] » de la part de l’écrivain, car Spire défend cette fiction qui ne le gêne en rien. Mais c’est bien son grand-père juif que Proust a dépeint, chantonnant La Juive de Fromental Halévy à l’arrivée de Bloch : « Il semble que ce grand-père, […] Marcel Proust l’ait aimé. Après le mort de sa mère et de sa grand-mère, il ne manquait pas de visiter sa tombe jusqu’à ce que la maladie l’enfermât chez lui[63]. » Et c’est ici que Spire insérait l’anecdote de la visite au carré juif du Père-Lachaise.

Enfin, « Swann a des ancêtres juifs », mais, « oubli singulier, ou phénomène de “Marranisme” », Proust « développe sa psychologie comme s’il était un Juif pur-sang »[64]. Spire semble donc être aussi le premier qui ait analysé le roman de Proust dans les termes du marranisme, grille de lecture qui sera souvent adoptée par la suite[65], et il voit dans cette assimilation d’un demi-juif, voire moins dans le cas de Swann, à un « Juif pur-sang », comme il dit, l’indice que l’écrivain conçut que ses propres qualités à lui, « ses meilleurs dons […] venaient de son sang juif[66] », et donc, malgré la discrétion, voire la dissimulation, c’est la preuve chez Proust de la reconnaissance de sa judéité et de sa fierté de ses origines juives.

Parvenu en ce point, Spire ne manque pas de citer les lignes de Sodome et Gomorrhe II qui deviendront le passage obligé et l’emblème de toutes les lectures sionistes de Proust (sans s’attarder le moins du monde sur l’« antisémitisme abject » que nos contemporains y déchiffreront[67]) : « Swann appartenait à cette forte race juive, à l’énergie vitale, à la résistance à la mort de qui les individus eux-mêmes semblent participer[68]. » Mais la citation était si longue, se poursuivait si longtemps après cette première phrase, que la Jewish Chronicle s’était permis de la couper. Les Nouvelles littéraires, elles, conservèrent la suite de la citation en entier :

Frappés chacun de maladies particulières, comme elle l’est, elle-même, par la persécution, ils se débattent indéfiniment dans des agonies terribles qui peuvent se prolonger au-delà de tout terme vraisemblable, quand déjà on ne voit plus qu’une barbe de prophète surmontée d’un nez immense qui se dilate pour aspirer les derniers souffles, avant l’heure des prières rituelles, et que commence le défilé ponctuel des parents éloignés s’avançant avec des mouvements mécaniques, comme sur une frise assyrienne[69].

Swann retrouvant le chemin de Sion durant l’affaire Dreyfus et à l’approche de la mort, Swann « dont le caractère offre avec le sien tant de ressemblance qu’on se demande souvent si Proust parle de lui-même ou de Swann[70] », permet ainsi à Spire de conclure sur la compatibilité de l’œuvre de Proust et du sionisme.

Recueillant son article de 1923 dans Quelques Juifs et demi-Juifs en 1928, Spire le fit précéder d’une longue note liminaire. Il y rappelle que son article visait à « indiquer ce que l’œuvre et les personnages devaient aux origines juives de leur auteur ». Puis il précise, pour tenir compte de la diversité ou même de la contradiction des prises de position exprimées sur le sujet dans l’intervalle : « Léon Pierre-Quint, critique juif, estime oiseuse cette recherche. Un autre écrivain juif, Benjamin Crémieux, enclin d’ailleurs à ne pas attribuer une importance exagérée aux origines ethniques reconnaît cependant qu’une œuvre est fonction “du tempérament individuel, où l’atavisme joue sans aucun doute son rôle”[71]. » Depuis cinq ans, la question préoccupe désormais de nombreux critiques, juifs et non juifs, et chacun semble projeter dans le roman de Proust son rapport personnel à la communauté juive, son propre sens de la judéité. Entre déni de la pertinence la question par Pierre-Quint et adhésion modérée chez Crémieux, Spire penche plutôt du côté de Crémieux, et il accentue même son point de vue : la contribution de l’hérédité juive de Proust à son œuvre lui semble remarquable, et, souligne-t-il, « plus d’un critique se plaît à rechercher ce que l’œuvre de Proust doit à la partie juive de son sang ». Spire en donne pour confirmation (on pourra la juger ironique étant donné l’évolution ultérieure du personnage, futur hiérarque de Vichy) un article d’Abel Bonnard, dans le Journal des Débats du 14 janvier 1927, à propos des Souvenirs sur Marcel Proust publiés par Robert Dreyfus (Grasset, 1926) : « Si je le revois dans ces souvenirs, il m’apparaît toujours un peu comme un Oriental. Il en avait les traits, le nez, la bouche, les beaux yeux. Il en avait aussi la politesse captieuse et superlative[72] », portrait que nos contemporains seraient prompts à censurer, mais que Spire prend entièrement en bonne part.

 

(À suivre.)

 

Notes

[1] L’Univers israélite, 61e année, n° 3, 6 octobre 1905, p. 68.

[2] Archives israélites, t. XI, août 1850, p. 403, et septembre 1850, p. 449.

[3] Archives israélites, t. X, octobre 1849, p. 498, note 1.

[4] Voir son « Défunt Ben-Lévi », Archives israélites, t. XI, août 1850, p. 436-442.

[5] À la mort d’Hippolyte Prague (1856-1935), rédacteur en chef et administrateur, les Archives israélites furent absorbées par Le Journal juif : voir Heidi Knörzer, « Hippolyte Prague, rédacteur en chef des Archives israélites », Archives juives, vol. 43, 2010/1, p. 140-143. Voir aussi Joseph Voignac, « La communauté juive française et le sionisme dans les années 1930 à travers L’Univers israélite », Archives juives, vol. 51, 2018/1, p. 113-125 ; Ariel Danan, « Les Français israélites et l’accession au pouvoir de Léon Blum, à travers L’Univers israélite », Archives juives, vol. 37, 2004/1, p. 97-110.

[6] L’Illustration juive, n° 1, août 1922, devint Menorah à partir du n° 3, 1er octobre 1922, et jusqu’au n° 183, août 1933 ; voir Nadia Malinovich, « Une expression du “Réveil juif” des années vingt : la revue Menorah (1922-1933) », Archives juives, vol. 37, 2004/1, p. 86-96.

[7] Menorah, no 5, 10 novembre, p. 66-69, et n° 6, 24 novembre 1922, p. 82-85.

[8] Anne de Lacretelle, Tout un monde. Jacques de Lacretelle et ses amis, Éd. de Fallois, 2019, p. 51.

[9] Jacques de Lacretelle, Silbermann, suivi de Le Retour de Silbermann, Gallimard, 1946, p. 36.

[10] Émile Cahen, « Silbermann », Archives israélites, t. LXXXIII, n° 48, 30 novembre 1922, p. 190-191, ici p. 190.

[11] The Canadian Jewish Chronicle (Montréal), 6 avril 1923, p. 1 (document communiqué par M.‑B. Spire) ; The Reform Advocate (Chicago), 7 avril 1923, p. 4-5 ; The Sentinel (Chicago), 13 avril 1923, p. 6 et 30 ; The American Jewish World (Saint Paul et Minneapolis), 27 avril 1923, p. 7 et 16-17 ; The Detroit Jewish Chronicle, 18 mai 1923, p. 4 ; l’article sera recueilli dans Quelques Juifs et demi-Juifs, op. cit., t. II, p. 65-91.

[12] Georges Cattaui, « Marcel Proust », Menorah, n° 8, 22 décembre 1922, p. 116-118.

[13] Corr., t. XX, p. 71.

[14] Robert Dreyfus, « Proust l’invisible », Le Temps, 16 février 1938, p. 3.

[15] II Samuel, I, 26.

[16] Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges et suivi d’Essais et articles, éd. Pierre Clarac et Yves Sandre, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 186.

[17] Georges Cattaui, « Marcel Proust », Menorah, n° 8, 22 décembre 1922, p. 116.

[18] Ibid.

[19] Ibid., p. 117.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Ibid.

[23] Ibid.

[24] Ibid.

[25] Ibid.

[26] Ibid.

[27] Ibid., p. 118. En fait, Barrès avait retiré cette phrase sur Montaigne présente dans la première édition de son livre (M. Barrès et Paul Lafond, Le Greco, H. Floury, [1911], p. 67-68), en disant qu’elle avait été mise « trop à la légère, dans une édition précédente », et en expliquant : « Toutes ces affirmations sont trop aventureuses. Il y a là un problème que je ne suis pas en droit de résoudre contre un grand écrivain français » (Greco ou le Secret de Tolède, Émile-Paul, 1912, p. 187). La note était appelée par une remarque sur les « grands intellectuels d’Israël » qui, à Tolède, « critiquaient les idées des chrétiens » (ibid., p. 109-110).

[28] Ibid.

[29] Ibid.

[30] Ibid.

[31] Menorah, no 13, 2 mars 1923, p. 201 (les numéros 11 et 12 de février 1923 manquent à la BnF).

[32] Menorah, n° 9, 15 mai 1924, p. 129 ; voir Marie-Brunette Spire, « Gustave Kahn et la revue Menorah », in Gustave Kahn (1859-1936), Sophie Basch (dir.), Classiques Garnier, 2009, p. 483-505.

[33] Menorah, no 30, 9 décembre 1923, p. 491-493.

[34] Manque le premier paragraphe de la Jewish Chronicle, notice biographique et bibliographique à l’intention du lecteur étranger qui ignorait tout de Proust.

[35] Ibid., p. 492.

[36] Voir les nombreuses mentions de Cattaui dans les lettres de Ludmila Savitsky et André Spire, Une amitié tenace, op. cit. ; la correspondance de Spire et Cattaui est déposée à la BnF, Fonds Jacques Doucet, et les Papiers Georges Cattaui le sont à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève.

[37] Proust et ses amis, J.‑Y. Tadié (dir.), Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2010 ; Le Cercle de Marcel Proust, J.‑Y. Tadié (dir.), Champion, t. I, 2013 ; t. II, 2015.

[38] Quelques Juifs et demi-Juifs, op. cit., t. II, p. 47.

[39] Voir Catherine Fhima, « Aux sources d’un renouveau identitaire juif en France. André Spire et Edmond Fleg », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle (Cahiers Georges Sorel), n° 13, 1995, p. 171-189.

[40] Albin Michel, coll. « Présences du judaïsme », 2019.

[41] La Libre Parole, 9 janvier 1895, p. 1, et 13 janvier 1895, p. 1 ; voir André Spire, Souvenirs à bâtons rompus, Albin Michel, 1961, p. 54-58.

[42] « Les Dreyfus intellectuels », La Libre Parole, 23 février 1898, p. 2 ; la citation a été repérée par Yuji Murakami dans sa thèse, L’Affaire Dreyfus dans l’œuvre de Proust, Université Paris IV-Sorbonne, 2012, p. 135.

[43] La Libre Parole, 27 avril 1899, p. 2.

[44] Corr., t. XIV, p. 348 ; la Correspondance de Proust est citée dans l’édition de Philip Kolb, Plon, 1970-1993, 21 vol.

[45] Corr., t. XIV, p. 350.

[46] Secrétaire général de L’Europe nouvelle de Louise Weiss (1918-1934).

[47] Personnalité éminente du protestantisme, collaborateur ancien de la Société des études juives.

[48] Fils du grand rabbin.

[49] André Spire, Souvenirs à bâtons rompus, op. cit., p. 101.

[50] Voir Catherine Nicault, La France et le sionisme, 1897-1948. Une rencontre manquée ?, Calmann-Lévy, 1992, p. 111-113 ; id., « L’acculturation des israélites français au sionisme après la grande guerre », Archives juives, vol. 39, 2006/1 (« Le “Réveil juif” des années vingt »), p. 9-28 ; Nadia Malinovich, French and Jewish. Culture and the Politics of Identity in Early Twentieth-Century France, Oxford, The Littman Library of Jewish Civilization, 2008 ; trad. fr., Heureux comme un juif en France. Intégration, identité, culture, 1900-1932, Champion, « Bibliothèque d’études juives », 2010.

[51] Palestine, 1re année, n° 1 (octobre 1927)-3e année, n° 10-12 (décembre 1930-février 1931). https://www.bibliotheque-numerique-aiu.org/

[52] La Vieille France, n° 342, 30 août 1923 ; cité par Bernard Brun, « Brouillons et brouillages : Proust et l’antisémitisme », Littérature, n° 70, 1988, p. 110-128, ici p. 113.

[53] André Spire, Quelques Juifs et demi-Juifs, op. cit., t. II, p. 54.

[54] Ibid., p. 48.

[55] Ibid., p. 49.

[56] Ibid., p. 50.

[57] Ibid., p. 50-51.

[58] Ibid., p. 53.

[59] Ibid., p. 53.

[60] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, « Première partie : L’Antisémitisme », trad. fr. Micheline Pouteau et Hélène Frappat, Gallimard, coll. « Quarto », 2002, p. 314-325, ici p. 318.

[61] André Spire, Quelques Juifs et demi-Juifs, op. cit., t. II, p. 54.

[62] Ibid., p. 54.

[63] Ibid., p. 56.

[64] Ibid., p. 56.

[65] Voir par exemple Juliette Hassine, Marranisme et hébraïsme dans l’œuvre de Proust, Paris, Minard, 1994 ; Perrine Simon-Nahum, « Marcel Proust et la vocation du narrateur. Un marranisme littéraire », in Les Marranismes. De la religiosité cachée à la société ouverte, Jacques Ehrenfreund et Jean-Philippe Schreiber (dir.), Demopolis, 2014, p. 229-251.

[66] André Spire, Quelques Juifs et demi-Juifs, op. cit., t. II, p. 57.

[67] André Benhaïm, Panim. Visages de Proust, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2006, p. 264.

[68] Cette phrase emblématique est donnée en exergue au bas d’une page ordinaire de Menorah, n° 30, 9 décembre 1923, p. 498 ; elle était déjà citée quelques pages plus haut, dans l’article de Spire pour le premier anniversaire de la mort de Proust (ibid., p. 493).

[69] André Spire, Quelques Juifs et demi-Juifs, op. cit., t. II, p. 59 ; voir Sodome et Gomorrhe II, RTP, t. III, p. 103 ; À la recherche du temps perdu est cité dans l’édition de la « Bibliothèque de la Pléiade », Jean‑Yves Tadié (dir.), Gallimard, 1987-1989, 4 vol.

[70] Ibid., p. 60.

[71] Ibid., note de la p. 47.

[72] Abel Bonnard, « Au jour le jour. Marcel Proust », Journal des Débats, 14 janvier 1927, p. 1.