Épisode 7 : « Se faire un trou dans la bourgeoisie française »

« Chères lectrices, chers lecteurs, je vous dois des excuses et une explication. Depuis plusieurs semaines, je vous annonce un feuilleton de huit épisodes plus un épilogue. Or j’ai plus de matière que prévu, et mes livraisons hebdomadaires deviennent trop copieuses. J’ai même reçu quelques plaintes. J’ai donc décidé de raccourcir les prochains fascicules et je prévois une semaine ou deux de plus. Un feuilleton, c’est comme un cours. On se lance ; on a une idée d’intrigue, mais on ne sait pas bien où les personnages vous mèneront, et c’est tant mieux. En cours de route, on suit des pistes inattendues, on déniche des trésors. Comme vous le découvrirez cette semaine, on n’en a jamais fini avec Proust et ses amis. Sur certains d’entre eux, on ne savait rien. Prenons notre temps ; attendez-vous à huit ou quinze jours de prolongation — jusqu’à la réouverture des frontières. »

Antoine Compagnon

 

La fin prématurée de La Revue juive en novembre 1925 reste inexpliquée, après six livraisons de belle tenue où Proust fut omniprésent. Chaim Weizmann put se lasser de la financer, juger le retour sur investissement insuffisant, penser qu’un périodique plus politique et moins littéraire, comme le sera bientôt Palestine, aurait plus d’influence sur l’opinion française. L’interruption fut suivie d’une mystérieuse brouille entre André Spire et Albert Cohen, qui dura pendant des années, jusqu’en 1933[1]. Nous ne savons pas non plus comment Spire réagit à la conversion de Jean de Menasce et Georges Cattaui, les deux cousins égyptiens qu’il avait initiés au sionisme. Spire et Cattaui restèrent en bons termes et continuèrent à s’écrire[2], mais la petite équipe des jeunes sionistes proustiens fut dispersée. Aucun d’entre eux n’abjura sa fidélité à l’auteur d’À la recherche du temps perdu, même si Cohen devait plus tard se moquer de Proust dans Belle du Seigneur. Mais il prit mal que Cattaui ne lui accusât point réception de son roman en 1968 (Cattaui s’abstint-il parce que Proust n’y était pas bien traité ?) et il lui envoya une lettre de rupture : « Malgré les rares rencontres et l’éloignement, je vous aimais bien, je garderai un cher souvenir de nos causeries (que je croyais affectueuses) d’Alexandrie, du Caire, du Lutetia du temps de La Revue juive, et je croyais à votre amitié, naïf que j’étais […]. Rien, pas une ligne, pas un mot. […] Tout en vous disant adieu, je ne vous en dis pas moins mon affection qui est mon affaire et non la vôtre[3]. »

L’enthousiasme proustien des collaborateurs de Menorah et de La Revue juive dans les années 1920 mérite d’autant plus d’être relevé que la presse juive plus accréditée ne disait toujours quasi rien de Proust en France, alors qu’à Chicago, Philadelphie, Pittsburgh, Détroit, Minneapolis ou Montréal, les périodiques communautaires, alimentés par la Jewish Telegraphic Agency, agence de presse dont le siège était à New York, n’hésitaient pas à rendre hommage à l’écrivain. Si les Archives israélites, on l’a vu, lui firent une toute petite place à partir de 1925, ce fut à l’initiative de la jeune Marie-Louise Cahen-Hayem, tandis que L’Univers israélite, plus proche du consistoire de Paris et de tradition plus conservatrice (aux Archives, l’année commence le 1er janvier, à L’Univers, on suit le calendrier hébraïque), associait Proust à André Spire, qui avait donné de la publicité à la judéité de Proust en 1923 dans Les Nouvelles littéraires, et les confondait dans sa méfiance à l’endroit du sionisme comme affirmation d’une identité juive non religieuse.

André Spire et Maurice Liber 1926-1927

En décembre 1926, le nom de Proust est mentionné pour une fois dans L’Univers israélite. C’est justement à l’occasion d’une conférence d’André Spire à l’École des hautes études sociales, annexe de la Sorbonne fondée au lendemain de l’affaire Dreyfus par l’écrivaine Dick May (1859-1925), pseudonyme de Jeanne Weill (le nom de jeune fille de Mme Proust à une lettre près), sœur de l’historien du socialisme Georges Weill et belle-sœur de Bernard Lazare[4]. L’Univers israélite prétend donner une « analyse fidèle », mais non signée, du propos de Spire, mais si l’on rend compte de sa causerie sur « La renaissance juive en France », c’est pour affirmer le désaccord de L’Univers israélite — « bien que nous la tenions pour paradoxale » — et annoncer une réfutation pour la semaine suivante.

Figure 1 André Spire vers 1930 © Henri Martinie / Roger-Viollet.

Spire soutint ce jour-là qu’une renaissance juive avait eu lieu à la suite du Chad Gadya ! de Zangwill, paru en traduction française en 1904 : « Une littérature juive de langue française était née, cultivée même par des chrétiens (les frères Tharaud, Jacques de Lacretelle), par le demi-juif Marcel Proust et la demi-juive Myriam Harry, par les juifs Albert Cohen, Jean-Richard Bloch, Armand Lunel, par le juif converti Max Jacob, par Henri Franck qui a perdu la foi et par Edmond Fleg qui l’a retrouvée. » Rien d’extraordinaire : Benjamin Crémieux, on s’en souvient, n’avançait pas autre chose dans son panorama, « Judaïsme et littérature », dans Les Nouvelles littéraires un an plus tôt, en octobre 1925, et, autour de Proust, on retrouve les noms habituels. La suite était plus offensive. Spire, au dire de L’Univers israélite, s’en prit aux israélites français hostiles à cette littérature nouvelle : « Mais ce renouveau n’est pas du goût de la bourgeoisie juive, qui se croit une élite parce qu’elle a réussi à se faire un trou dans la bourgeoisie française[5]. »

Figure 2 L’Univers israélite, 24 décembre 1926.

L’irritation de L’Univers israélite était compréhensible : alors que Spire fait l’éloge de demi-juifs, de convertis, et même de non-juifs, tenus pour les acteurs d’une « renaissance juive », il ne se retient pas d’exprimer son dédain pour la bourgeoisie juive assimilée, soucieuse de discrétion par-dessus tout, désireuse que l’on ne parle pas d’elle, qu’on ne la remarque pas, qui ne rêve que de « se faire un trou dans la bourgeoisie française », expression très condescendante si elle fut bien de Spire et non du reporter. Au contraire des sionistes qui se réclament de Proust et se servent de lui, ce seraient plutôt les partisans de l’effacement de la judéité dans la société française qui auraient des raisons d’en vouloir à un romancier qui a créé des personnages juifs indéfectibles et inoubliables. La Tribune juive, organe du « Judaïsme de l’Est de la France », publié à Strasbourg, reproduisit dès la semaine qui suivit ce compendium mal intentionné du propos de Spire à l’École des hautes études sociales[6].

La livraison suivante de L’Univers israélite, sous la signature de Judaeus, revint sur la conférence de Spire pour contester sa défense et illustration d’une prétendue « renaissance juive ».

Figure 3 Maurice Liber, 1929 © AIU ; Rashi, 1906.

Judaeus était le pseudonyme de Maurice Liber (1884-1956)[7], rabbin de la grande synagogue de la Victoire, professeur d’histoire et de littérature juive au Séminaire israélite de France, directeur d’études de judaïsme talmudique et rabbinique à la Ve section de l’École pratique des Hautes Études, auteur de la monographie de référence sur Rashi, publiée en 1906 à Londres et Philadelphie[8]. Il intervenait dans le débat, et désavouait Spire, avec toute l’autorité conférée par le consistoire et par l’université, et il n’y allait pas de main morte :

C’est au juste un mouvement intellectuel et littéraire, en grande partie factice et qui est loin d’être « spécifiquement juif ». Mettons à part Edmond Fleg, dont l’œuvre est tout imprégnée du judaïsme et qui plonge en pleine tradition juive ; l’apparition d’Écoute Israël dans les Cahiers de la Quinzaine marque vraiment une date dans l’histoire du judaïsme français. Puisse-t-il faire école ! Mais les autres ? Il est plaisant d’alléguer les frères Tharaud qui exploitent le judaïsme comme une sorte d’exotisme ; autant dire que la traduction des Mille et une Nuits par Galand [sic] a marqué une « renaissance » de l’Islam en France. C’est une dérision de revendiquer pour le judaïsme l’apostat Max Jacob et ses incongruités, ou Marcel Proust dont la mère était d’origine juive, ou Myriam Harry dont le père s’était converti au protestantisme. Et ainsi des autres non juifs curieux de connaître le judaïsme ou juifs inquiets de l’avoir perdu[9].

Figure 4 L’Univers israélite, 31 décembre 1926.

L’enjeu dépassait Myriam Harry, Proust et Max Jacob. Deux conceptions du judaïsme entraient en conflit : le judaïsme, écrivait Spire en 1921, est « à la fois une religion, une race et une nationalité[10] », et il était lui-même partisan d’en donner une définition laïque et culturelle — raciale en ce sens-là, ou identitaire, et incluant de ce fait pleinement Proust —, mais cette caractérisation était inacceptable pour le consistoire, Judaeus et L’Univers israélite, selon lesquels judaïsme et religion étaient inséparables. C’est pourquoi Judaeus terminait par cette pique : « Dans cette galerie, la modestie a empêché M. André Spire de se nommer lui-même et vraiment c’est dommage, car ce poète païen coryphée du judaïsme est la meilleure illustration des paradoxes de M. Spire[11]. » Le paradoxe aux yeux du rabbin Liber, c’est qu’un libre-penseur se réclame du judaïsme, qu’un sioniste recommande des demi-juifs et des convertis comme représentants exemplaires d’une judéité qui n’a plus rien à voir avec le culte. Une renaissance juive qui ne serait pas religieuse est un non-sens pour Maurice Liber, qui exprime ici le point de vue du consistoire.

La controverse ne s’arrêta pas encore là. Spire, militant coriace, loin de lâcher prise répondit longuement à Judaeus-Liber une semaine plus tard. Il condamna l’illusion que représentait pour les juifs le projet de l’assimilation et insista en revanche sur la lucidité de Proust, conscient de l’abaissement, de l’humiliation, de la perte non seulement de la foi mais aussi de la fierté impliquées par l’émancipation des juifs français : « Et ce n’est pas un cas particulier que celui que décrivait Marcel Proust dans Le Côté de Guermantes lorsqu’il montre le littérateur Bloch, dans un salon aristocratique, répondant à un duc qui faisait allusion à ses origines juives : “Mais comment avez-vous pu savoir ? Qui vous a dit ?” Et Bloch prononçait ces paroles “comme s’il avait été le fils d’un forçat”[12]. »

Ainsi, la polémique entre Spire et Maurice Liber, porte-parole de l’institution rabbinique et de la science du judaïsme, confirme l’usage que les sionistes pouvaient faire du roman de Proust : il leur donnait tout simplement des arguments contre l’assimilation. Parmi leurs adversaires, les sionistes retrouvaient une bonne partie de leurs coreligionnaires, victimes silencieuses et consentantes de l’antisémitisme, à savoir la « bourgeoisie juive » qui « a réussi à se faire un trou dans la bourgeoisie française », ou qui ne rêve que de cela. Spire, dans une lettre de mars 1919 à Jean-Richard Bloch, s’en prenait déjà très durement « à la ploutocratie et aucléricalismes juifs » dont Sylvain Lévi était à ses yeux le jouet. À la conférence de la Paix, Spire venait de combattre cet éminent représentant du judaïsme officiel, à la fois professeur au Collège de France et bientôt président de l’Alliance israélite universelle, pour qui le sionisme était « une œuvre anti-française »[13]. Ainsi, le ressentiment des sionistes contre les israélites honteux et le judaïsme institutionnel du consistoire et de l’Alliance les conduit à s’exprimer comme des antisémites (« ploutocratie juive » est un refrain de La Libre Parole) et explique assez qu’ils aient lu Proust autrement que nous ne sommes tentés de le faire aujourd’hui quand nous le taxons de sentiments antijuifs. Pour eux, il était évidemment un des leurs.

Robert Dreyfus 1926

Robert Dreyfus (1873-1939), lié à Proust depuis le lycée Condorcet et le jardin des Champs-Élysées (ou, selon certains biographes, dès le cours Pape-Carpantier avec Jacques Bizet), fut, il me semble, le premier à publier un livre de témoignage, sous le titre Souvenirs sur Marcel Proust accompagnés de lettres inédites, dans la collection « Les Cahiers verts », dirigée par leur ami Daniel Halévy (Grasset, 1926)[14]. Il ne fut certes pas sioniste, mais il a sa place ici en raison de l’accueil qui fut fait à ses Souvenirs.

Durant leur adolescence, Proust n’avait pas éprouvé pour lui la même passion que pour les cousins Jacques Bizet et Daniel Halévy, ses deux autres amis d’un ou deux ans plus jeunes au lycée. Leurs relations furent plus sereines par la suite. Ils se lisaient l’un l’autre et se rendaient des services. Comme Proust le dira à Halévy en 1907 : « Robert Dreyfus ? Je l’adore et l’admire, mais nous n’avons pas un goût littéraire en commun[15]. » Parmi les amis de Proust, il fut l’un des plus fidèles et serviables, mais il est de ceux sur lesquels on en sait le moins (je crois que cela fut conforme à sa volonté, à laquelle je vais contrevenir).

Figure 5 Robert Dreyfus, 1892, Albums Halévy, Beaussant Lefèvre, Drouot, 10 juillet 2019, lot 57 ; Robert Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust, 1926.

Son père, Adolphe Dreyfus (1826-1878), laissa peu de traces après la mise en liquidation de sa maison de banque Dreyfus, Scheyer et Cie, dans l’affaire du chemin de fer transocéanique du Honduras, préfiguration du scandale du Panama, qui éclata en 1875[16]. (Robert Dreyfus n’était pas le fils d’Auguste Dreyfus [1827-1897], le roi du guano importé du Pérou, comme l’affirme gratuitement Patrick Mimouni[17].) La maison s’était développée dans les dernières années du Second Empire et les débuts de la Troisième République comme banquier du gouvernement[18]. Adolphe Dreyfus est alors un homme en vue, invité le 27 avril 1873 par le président de la République, Adolphe Thiers, qui démissionnera un mois plus tard, à dîner à l’Élysée avec quelques « notabilités de la finance, de la banque et de l’industrie », dont le baron Alphonse de Rothschild, MM. Stern et Halphen, cités avec lui par les Archives israélites[19]. Mais la première alerte est sonnée par Le Figaro du 31 octobre 1875 :

La maison Dreyfus-Scheyer et Cie, — Banque nationale de crédit, Société anonyme — a fermé ses guichets vendredi dernier. Voici, à ce sujet, les bruits du boulevard : M. Scheyer a quitté Paris sans prévenir personne — pas même sa femme, qui, tout inquiète, est venue dans les bureaux de la Chaussée-d’Antin demander son mari, « qui avait découché ». M. Dreyfus est resté bravement pour faire tête à la situation. La débâcle est due surtout à des spéculations industrielles. Le capital de l’établissement était de 10 millions. M. Scheyer est chevalier de la Légion d’honneur ; il s’occupait du service intérieur de la maison, laissant à M. Dreyfus le soin de l’extérieur. Les rôles paraissent changés pour le moment[20].

Proust 7 - Figure 6

Figure 6 Le Figaro, 31 octobre 1875.

Le Figaro se fit un peu plus rassurant après deux jours : « On sait avec quelle facilité les bruits se propagent et grossissent à Paris. Ainsi l’on avait raconté que M. Scheyer, l’un des administrateurs de la Banque nationale de crédit, était en fuite. Or, M. Scheyer n’a pas quitté Paris, et le conseil d’administration s’est réuni hier au complet pour délibérer sur l’adoption de mesures propres à sauvegarder les intérêts de tous et à traverser une crise difficile, mais passagère[21]. » Mais rien n’était réglé et la banque allait bientôt sombrer. Dans une seconde affaire du même genre, celle du Crédit foncier suisse, Martin Scheyer, l’associé d’Adolphe Dreyfus, fut condamné en 1876 à trois ans de prison pour abus de confiance et complicité d’escroquerie, puis rayé de la Légion d’honneur, mais le tribunal admit qu’« en ce qui touche Dreyfus la prévention ne paraît pas suffisamment établie »[22].

L’affaire de l’emprunt du Honduras, dans laquelle Dreyfus, Scheyer et Cie, avait servi d’intermédiaire en 1869 pour placer les obligations sur le marché français, traîna devant les tribunaux jusqu’en 1881 avant que les banquiers émetteurs soient définitivement condamnés[23]. Édouard Drumont, dès l’« Introduction » de La France juive en 1886, rappelle ce scandale aussi emblématique que les détournements attribués aux Rothschild : « […] les Bischoffsheim, les Scheyer, les Dreyfus ont pu enlever à l’Épargne, en Angleterre et en France, une somme de 157 millions, cent cinquante-sept millions, sur laquelle le Honduras a toujours affirmé n’avoir absolument rien reçu[24] ». La banque Bischoffsheim et Goldschmidt avait placé l’emprunt à Londres, et Raphaël Bischoffsheim (1823-1906), parce qu’il est non seulement banquier, ayant siégé dans une commission de surveillance de l’emprunt du Honduras en France, mais aussi député républicain de Nice depuis 1881, excite la rage de Drumont[25]. Celui-ci revient en 1889 sur les quatre-vingts millions « raflés » à l’épargne française par « les Bischoffsheim, les Dreyfus et les Schreyer [sic] », dans La Fin d’un monde[26], et il les dénonce encore en 1890 dans La Dernière Bataille[27]. Les trois noms composent une litanie souvent reprise par La Libre Parole, jusqu’en 1919, après l’affaire Dreyfus, après la guerre[28] ! Ainsi, le père de Robert Dreyfus fut l’une des cibles régulières des sorties antisémites de Drumont et de La Libre Parole durant plus de trois décennies.

Mais Adolphe Dreyfus, « ancien banquier, âgé de cinquante-deux ans », né à Belfort le 15 mai 1826, fils de Moïse Dreyfus, marchand drapier, et de Pesselé Bloch, était mort depuis le 2 novembre 1878, le jour même où la presse annonça la suspension de paiement de Dreyfus, Scheyer et Cie[29], alors que son fils Robert avait cinq ans.

Figure 7 Acte de naissance d’Adolphe Dreyfus, 15 mai 1826.

L’acte de décès mentionnant qu’il mourut rue Taitbout et fut transporté à son domicile rue Richer, les circonstances de l’événement restent entourées d’un certain mystère[30].

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Figure 8 Acte de décès d’Adolphe Dreyfus, 2 novembre 1878.

Son associé Martin Wolfgang Scheyer, né à Francfort, en 1835, quitta la France pour l’Amérique, où il se reconvertit dans le raffinage par lixiviation des minerais d’argent, à Denver, Colorado. Il y racheta un atelier en 1878 et impressionnait ses interlocuteurs par l’étendue de son expérience : « Mr. Scheyer is from Paris, France, where, and also in Stockholm, he was connected with the mints. He therefore understands thoroughly his business[31]. » Échappant à la prison en France, il aurait trouvé le temps d’apprendre l’art de la lixiviation en Suède. Mais, quelques mois après Adolphe Dreyfus, il mourut à son tour dès le 10 mars 1879 dans des circonstances inconnues[32], si bien qu’aucun des deux ne connut les conclusions judiciaires de l’affaire du Honduras[33].

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Figure 9 The Colorado Directory of Mines, 1879.

Proust ne mentionne nulle part le père de Robert Dreyfus dans leur abondante correspondance, alors qu’il manque rarement de prendre des nouvelles de Mme Dreyfus et de prier son ami de lui présenter ses hommages.

Robert Dreyfus ne quitta en effet jamais sa mère, née Isabelle Bernheim (1833-1925)[34], qui mourut nonagénaire. Il vivait avec elle et avec son frère aîné, Henri, lui aussi célibataire, au bout du boulevard Malesherbes, non loin de chez Proust, à la même adresse que Gabriel Fauré. Employé de banque, souffrant de neurasthénie, soigné comme Proust par le docteur Sollier, Henri Dreyfus, de retour d’un séjour au sanatorium de Boulogne-sur-Seine[35], se jeta par la fenêtre de l’appartement familial le 7 novembre 1910, dans sa cinquante-quatrième année (La Petite République et Le Petit Parisien ne sont d’accord ni sur l’étage de l’appartement ni sur le moment du décès)[36]. Né en 1857, il avait seize ans de plus que son cadet. Proust en parle comme de l’« une des figures familières de mon enfance »[37], mais il rata les obsèques le 9 novembre 1910 au cimetière Montmartre[38], où se retrouvèrent beaucoup de leurs amis et connaissances, tels Daniel Halévy, Jacques Bizet, Bertrand de Fénelon, Léon Yeatman, Geneviève et Émile Straus, Marie Scheikévitch, Joseph Reinach, Gaston Calmette, André Beaunier, René Blum, Dick May, Julien Benda, Paul Hervieu, Tristan Bernard…[39]. Dans ses lettres affectueuses, Proust n’emploie jamais le mot de suicide, mais assure à son ami que son chagrin ne s’épuisera pas dans une lettre de condoléances, et il lui écrit de nouveau, ainsi qu’à sa mère, un mois exactement après la mort d’Henri Dreyfus, comme s’il observait le rite des chlochim et respectait scrupuleusement la fin des trente premiers jours de deuil rituel : « Ne crois pas que je cesse de penser à toi, j’y pense sans cesse, ma sympathie n’a pas fini, ne t’a pas été donnée une fois pour toutes avec ma lettre, elle continue, comme ta douleur[40] ! »

Proust 7 - Figure 10

Figure 10 La Petite République et Le Petit Parisien, 8 novembre 1910.

Après le collège Rollin[41], Robert Dreyfus rejoignit le lycée Condorcet[42], où il obtint le prix d’honneur de dissertation française au concours général de la classe de philosophie en 1890 (Robert Proust se contenta du troisième accessit)[43]. Il fit ensuite des études de droit et de lettres. Comme le formulera le Journal des Débats à sa mort : « Les circonstances le conduisirent à des études techniques et à des occupations où ses qualités de méthode, de netteté et son souci d’exactitude furent vite très appréciés. Mais il garda toujours le goût des études littéraires et historiques, et il y a consacré une grande part de son temps, avec un zèle qui a duré toute sa vie[44]. » Tout cela semble plein de sous-entendus. On nous a toujours raconté que Robert Dreyfus fut un écrivain et un journaliste, un publiciste, comme on disait, mais la réalité de sa carrière semble s’être déroulée dans un « petit bureau de la rue Laffitte[45] », à l’ombre des Rothschild, notamment comme secrétaire général des comités français des compagnies de chemins de fer dont James de Rothschild avait financé la construction en Italie et en Espagne, les Chemins de fer lombards et la Compagnie du chemin de fer de Madrid à Saragosse et Alicante[46]. Auprès de sa mère et de son frère, puis seul avec sa mère, la vie de Robert Dreyfus fut apparemment dépourvue de joies, jusqu’à sa mort subite dans l’après-midi du 18 juin 1939, avenue de Marigny, au numéro 23, c’est-à-dire dans l’hôtel même de Gustave de Rothschild, puis de Robert de Rothschild (avant d’héberger Mouammar Kadhafi)[47], alors que son dernier livre De Monsieur Thiers à Marcel Proust (Plon, 1939) — ce Monsieur Thiers qui invitait son père à dîner à l’Élysée quand lui-même n’avait qu’un mois[48] —, donnant aussi des souvenirs sur Péguy, Mme Straus, Élie Halévy, venait de paraître et recevait un bon accueil.

Proust 7 - Figure 11

Figure 11 Acte de décès de Robert Dreyfus, 17 juin 1939.

De ses malheurs, de sa « tristesse morale », comme dit Proust, rien ne transparaît dans ses « Notes d’un Parisien » signées D. dans le Figaro, « exquises » et « délicieuses », selon les appréciations habituelles de Proust, ou encore « épatantes », mais on comprend mieux son attachement aux Halévy et ses séjours fréquents chez les Straus, foyers plus divertissants, ou les attentions de Proust à son égard, une fois que l’on connaît ses secrets, ce que le Journal des Débats nomme discrètement « les circonstances ». En publiant très tôt son témoignage sur Proust, et en y omettant par exemple la plupart des lettres relatives à la maladie et la mort de son frère, notamment la lettre de condoléances de Proust (« En novembre 1910, j’eus la douleur de perdre mon frère. / Le lecteur comprendra que je m’abstienne de publier plusieurs lettres que, ma mère et moi, nous reçûmes de Marcel Proust[49] »), il réussit à susciter l’incuriosité des biographes sur sa propre histoire tragique.

Si j’ai dû me livrer à cette petite enquête, c’est que je n’avais rien à dire pour présenter Robert Dreyfus en quelques lignes. Nous ne savions rien de son père, de sa famille, de ses activités, alors qu’il fut l’un des confidents les plus affables et constants de Proust et que ses deux comparses, Daniel Halévy et Jacques Bizet, le fils de Ludovic Halévy et celui de Georges Bizet et de Geneviève Straus, née Halévy, nous croyons les connaître. Le fait est que nous n’en savons pas beaucoup plus. Lorsque Proust, courant le fil de son analogie entre les invertis et les juifs dans Sodome et Gomorrhe I, compare le destin de ceux qui dissimulent leur identité juive ou invertie à « quelque chose d’aussi simplement atroce que le suicide (où les fous, quelque précaution qu’on prenne, reviennent et, sauvés de la rivière où ils se sont jetés, s’empoisonnent, se procurent un revolver, etc.)[50] », il se garde de mentionner ceux qui se jettent par la fenêtre, comme le frère de Robert Dreyfus et peut-être son père.

Lors du « Scandale Marie », dans Jean Santeuil, Charles Marie, député et ancien ministre, dont la femme, bien qu’elle fût juive, avait été la meilleure amie de Mme Santeuil et lui avait confié son mari et son fils en mourant, « tripot[ait] dans des affaires véreuses » et « fréquent[tait] deux ou trois banquiers qui n’étaient pas des plus honorables ». Quel fut leur sort une fois que leurs détournements furent connus ? Sans mystère dans ce cas, « l’un s’est tué, un autre vit en Amérique, un [autre] a réussi à éviter tout conflit avec la justice mais ne rencontre pas sur son passage beaucoup de têtes qui se découvrent ni beaucoup de mains qui se tendent[51] ». Les solutions romanesques s’imposent : l’Amérique, le suicide, ou la honte, la « distanciation sociale » avant l’heure. Proust n’avait pas besoin de connaître tous les détails pour imaginer la vie d’un financier déshonoré.

Proust 7 - Figure 12

Figure 12 Robert Dreyfus, De Monsieur Thiers à Marcel Proust, 1939 ; au lycée Condorcet, vers 1890.

Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, on connaît par cœur cet échange entre Odette et Mme Cottard : « Mais vous me semblez bien belle ? Redfern fecit ? — Non, vous savez que je suis une fervente de Raudnitz. Du reste c’est un retapage. — Eh bien ! cela a un chic[52] ! », passage fameusement annoncé par Proust dans sa lettre de novembre 1915 à Marie Scheikévitch sur la suite de son roman[53], mais savait-on qu’Ernest Raudnitz (1850-1906), le couturier de la rue Louis-le-Grand (fréquenté, dit-on, par Mme Proust), plus tard installé rue Royale (1901), était le cousin par alliance de Robert Dreyfus ? Il avait épousé Alice Brunschwig (1859-1957), la fille de la tante de Robert Dreyfus, Palmyre Bernheim (1836-1906) et de Léopold Brunschwig (1829-1897), négociant du Sentier[54], qui signa l’acte de décès d’Adolphe Dreyfus en 1878. L’oncle et la tante sont enterrés au Père-Lachaise, dans l’ancien carré juif devenu 7division, avec vue sur la rue du Repos. Ces minuties sont insignifiantes, mais elles ajoutent à l’enchevêtrement des destinées de cette nouvelle bourgeoisie juive parisienne, et Robert Dreyfus ne put manquer de remarquer l’allusion quand, toujours obligeant, il annonça la publication du deuxième volume d’À la recherche du temps perdu dans Le Figaro en juillet 1919[55].

Proust 7 - Figure 13

Figure 13 Robe, 1894-1895, Metropolitan Museum, New York.

Comme Halévy, avec qui il traduisit Nietzsche très tôt[56], Dreyfus se rapprocha de Péguy, des universités populaires et de l’École des hautes études sociales après l’affaire Dreyfus, et il collabora aux Cahiers de la Quinzaine, où il publia son initiation aux idées du comte de Gobineau en 1905[57], puis à celles d’Alexandre Weill en 1908[58]. L’affinité idéologique entre Robert Dreyfus, amateur de Thiers, et Péguy n’avait pourtant rien de certain. Historien de la Troisième République comme Daniel Halévy, conservateur par ses goûts littéraires, collaborateur au Figaro à partir de 1908 (il fait ses débuts dans le Supplément littéraire du 22 février, qui donne par ailleurs les premiers « Pastiches » de « L’Affaire Lemoine »), il facilita les entrées de Proust dans le quotidien de Gaston Calmette, où il fut, avec Robert de Flers, son contact, toujours dévoué et admiratif.

Sa propre judéité paraît l’avoir laissé complètement indifférent. Dans son livre sur Alexandre Weill, il relate une conversation avec Barrès : comme celui-ci s’étonnait qu’aucun jeune littérateur juif ne cherchât à « fixer l’“âme juive”, dans une œuvre d’imagination, comme lui-même s’efforçait de fixer l’“âme lorraine” », Robert Dreyfus lui expliqua que « les juifs de France sont à présent trop identifiés à la société française, trop pareils aux autres Français de tous les groupes et de toutes les provenances pour être tentés ou capables d’exprimer une sensibilité, des idées et des tendances différentes et proprement juives, que nous ne trouvons plus en nous-mêmes[59]. » Arrière-petit-fils et petit-fils de marchands de Belfort, fils d’un financier parisien apparemment peu scrupuleux, et frère d’un désespéré, Robert Dreyfus ne trouva pas refuge dans le judaïsme. Il semble avoir été un excellent exemple de juif déjudaïsé, absorbé par l’esprit français.

Proust 7 - Figure 14

Figure 14 Acte de naissance de Robert Dreyfus, 13 mars 1873.

Ce ne fut pas le cas de toute sa famille, puisque son oncle maternel, Alfred Neymarck (1848-1921), qui avait paraphé comme témoin son acte de naissance auprès de son père[60], fut un membre éminent de la communauté juive, constamment réélu au consistoire de Paris de 1897 à sa mort, longtemps son trésorier[61]. Économiste libéral, disciple de Léon Say, directeur et propriétaire du journal Le Rentier, qu’il avait fondé en 1868, il y fit de la réclame pour l’emprunt des chemins de fer du Honduras[62] (son concurrent, Paul Leroy-Beaulieu, mettait en garde les épargnants dans L’Économiste français[63]) ; commandeur de la Légion d’honneur en 1907[64], il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont un vade-mecum, Que doit-on faire de son argent ? Notions et conseils pratiques sur les valeurs mobilières, placements et opérations (Marchal et Godde, 1913), dont Robert Dreyfus aurait pu recommander la lecture à Proust.

Mais que sait-on des dernières pensées de l’ami de Proust, puisqu’à sa mort L’Univers israélite, moins hostile, comme on le verra, que La Tribune juive de Strasbourg, et où il avait manifestement conservé des amis, s’efforçait de le récupérer : « Il nous promettait, il y a quelques semaines, des Souvenirs pour L’Univers[65]. » Quels Souvenirs Robert Dreyfus aurait-il destinés en 1939 à L’Univers israélite ? Y aurait-il, à la différence de son ami Daniel Halévy à la même date[66], revendiqué son héritage de fils d’Israël, ou déclaré sa solidarité avec les juifs chassés d’Allemagne ? Dans ses Souvenirs sur Marcel Proust en 1926, la judéité n’est mentionnée qu’en une seule occasion, et c’est par Proust, dans une lettre de mai 1905 à Robert Dreyfus, mais la déclaration paraît importante et elle ne pouvait échapper à la vigilance des bons lecteurs.

Marie-Louise Cahen-Hayem 1926

Marie-Louise Cahen-Hayem fut de ceux-là et elle signala dûment le propos dans les Archives israélites en mars 1927. D’une autre génération que Judaeus-Liber, elle fait un grand pas vers André Spire et se montre sensible à l’œuvre de Proust et à la possibilité d’une judéité séculière. Elle loue la fidélité de Proust à son identité juive en commentant la lettre reçue par Robert Dreyfus : « Nous savions déjà que Proust n’avait jamais songé à renier son ascendance juive, mais il a fait mieux. Il raconte à son ami que, dans un article sur Barrès, on avait attaqué quelques écrivains israélites parmi lesquels il figurait. “Je n’ai point protesté, dit-il, car il aurait fallu dire que je n’étais pas juif, et je ne le voulus point.” Pareil loyalisme est rare[67]. » Proust s’abstint en effet de répondre à l’article de La Libre Parole, cité dans un épisode précédent, qui, en février 1898, en pleine affaire Dreyfus, l’avait associé aux collaborateurs juifs de La Revue blanche, Gustave Kahn, Romain Coolus, Lucien Muhlfeld, Fernand Gregh, Tristan Bernard et Léon Blum, qualifiés de « Dreyfus intellectuels », après que la revue eut publié une condamnation de l’antidreyfusisme de Barrès signée par Lucien Herr[68].

Proust 7 - Figure 15

Figure 15 Archives israélites, 10 mars 1927.

La lettre de Proust à Robert Dreyfus revenant sur cette affaire date de mai 1905. Dans son livre sur Gobineau, Robert Dreyfus vient de commettre un impair qui a blessé Barrès. Celui-ci, selon un potin rapporté à Dreyfus par Proust, « croit que tu l’accuses de démarquer Gobineau[69] ». Dreyfus voyait en effet en l’auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines (1853 et 1855) le précurseur des « doctrines nationalistes contemporaines », notoirement du « “nationalisme intégral” et de ses corollaires essentiels : antisémitisme, antiprotestantisme, traditionnisme, régionalisme, néo-monarchisme, etc.[70]. » S’étonnant que ces doctrines se réclament de Joseph de Maistre, de Louis de Bonald, ou encore d’Auguste Comte, mais que personne ne parle de Gobineau, il ajoutait par prudence : « […] il va sans dire que j’élimine et répudie absolument toute explication de ce silence, qui tendrait à incriminer de plagiat philosophique et littéraire ceux que je nommais, à l’instant, les “théoriciens lettrés du nationalisme français”[71]. » Puis, à propos de Barrès, qui mentionne une fois le nom de Gobineau auprès de celui de Stendhal dans Leurs Figures : « De ce fragment, il résulte bien que M. Maurice Barrés sait le nom de Gobineau, les données de son œuvre-maîtresse : mais nullement qu’il ait lu cette œuvre, ni surtout médité sur elle[72]. » Les précautions étaient insuffisantes.

Répondant à Proust, Dreyfus reconnut sa maladresse : « Il y a de ma faute dans l’affaire Barrès (merci de me le dire, je te promets ma discrétion entière)[73]. » Il s’ensuivit un imbroglio typique de Proust, celui-ci proposant d’intervenir auprès de sa source, qui n’était pas, précise-t-il, Anna de Noailles, pour amadouer Barrès[74], mais au bout du compte n’en faisant rien : « Cette mystérieuse source accepterait j’en suis sûr que je la nomme à toi. Mais je n’ai pas pu demander l’autorisation puisque tu m’as interdit de dire que je t’avais dit…[75] » Dreyfus semblait se méfier des talents diplomatiques de Proust et préférer qu’il ne se mêle pas davantage de l’histoire. D’ailleurs le potineur ne serait-il pas Proust lui-même, dont la première réaction en recevant le livre de Dreyfus avait été de se demander « si au fond malgré tes protestations tu n’accuses pas de plagiat. Mais qui ? Barrès ? Léon de Montesquiou ? Maurras[76] ? »

Proust 7 - Figure 16

Figure 16 Robert Dreyfus, lettre à Proust, 25 mai 1905, BnF.

C’est dans cette circonstance très particulière que Proust rappelle à Robert Dreyfus le malentendu qui refroidit ses propres relations avec Barrès en 1898 à la suite de l’entrefilet de La Libre Parole. Il recommande à son ami de démentir publiquement la rumeur, ce que lui-même n’avait pas pu faire à l’époque : « Pour rectifier il aurait fallu dire que je n’étais pas juif et je ne le voulais pas. Alors j’ai laissé dire aussi que j’avais manifesté contre Barrès ce qui n’était pas vrai[77]. » Son silence, semble-t-il suggérer, fut une manière d’exprimer sa solidarité. C’est du moins ainsi que Marie-Louise Cahen-Hayem choisit de l’interpréter. Mais qu’aurait-il pu démentir ? Quand il écrit « je n’étais pas juif », il veut dire qu’il était catholique, comme son père et son frère, ainsi qu’il l’avait répondu à Montesquiou en 1896, mais il ajoutait alors, on s’en souvient, « par contre, ma mère est juive »[78]. Qu’aurait valu une semblable rectification auprès des lecteurs de La Libre Parole ? Ou de Barrès ? Le remède n’aurait-il pas été pire que le mal ? « Pour rectifier il aurait fallu dire que je n’étais pas juif et je ne le pouvais pas » : telle était la situation où se trouvait Proust, et elle était sans issue. C’est pourquoi l’interprétation de Marie-Louise Cahen-Hayem (et de tous ceux qui la suivent) pourrait bien pécher par la générosité.

La Tribune juive 1927, 1937, 1939

Quoi qu’il en soit, grâce à Marie-Louise Cahen-Hayem, les Archives israélites reconnurent l’importance de l’œuvre de Proust et lui rendirent hommage pour avoir revendiqué sa judéité, mais l’appréciation de la presse communautaire dans son ensemble paraît mieux résumée par cet entrefilet de La Tribune juive de Strasbourg pour les cinq ans de sa mort en 1927 : « Paris. Une messe anniversaire en mémoire de Marcel Proust, décédé le 18 novembre 1922, a été célébrée vendredi 18 du courant, en l’église Saint-Pierre de Chaillot, à Paris. Tous ses amis ont été invités par la voie de la presse. / Marcel Proust a sa place dans les feuilletons littéraires des revues, mais nulle part ailleurs[79]. »

Proust 7 - Figure 17

Figure 17 La Tribune juive, 25 novembre 1927.

Le jugement était sans appel et le rejet total. Pourtant, si La Tribune juive pense indispensable de porter à la connaissance de ses lecteurs une information aussi mineure et de l’accompagner d’un interdit, pour ainsi dire une mise à l’index, c’est sans nul doute, que La Tribune juive le veuille ou non, parce que « Marcel Proust a sa place ailleurs que dans les feuilletons littéraires des revues », par exemple à Menorah, La Revue juive ou bientôt Palestine, et sans doute aussi parmi les propres abonnés de La Tribune juive qu’il importe de mettre en garde contre les mauvais livres.

Dix ans plus tard, en 1937, Proust, ainsi que Bergson, « n’ont pas de place dans une histoire du judaïsme », lira-t-on dans La Tribune juive, qui recourt à la même image de la « place » indûment occupée par ces auteurs et exprime la même volonté d’expulsion à leur égard. Cette fois-ci, c’est à propos d’une Histoire des juifs de France, pourtant rédigée par le grand-rabbin de Lille, Léon Berman (1892-1943), qui horresco referens citait Bergson et Proust au titre de « notre contribution aux sciences et à la vie intellectuelle de notre époque »[80].

Proust, « fils d’une mère israélite », est une figure de l’apostasie et illustre « ce que Théodore Lessing a appelé jüdischer Selbsthass », le mépris ou la haine de soi-même, lit-on encore en 1937 dans un compte rendu approbateur de l’étude de Siegfried van Praag, « Marcel Proust, témoin du judaïsme déjudaïsé », en cours de publication dans La Revue juive de Genève.

Proust 7 - Figure 18

Figure 18 La Tribune juive, 28 mai 1937.

Van Praag, sur qui l’on reviendra dans un prochain épisode, fut en effet l’un des premiers critiques à stigmatiser le traitement des personnages juifs dans À la recherche du temps perdu, et son étude témoigne d’un changement sensible de perspective sur Proust dans la seconde moitié des années 1930. Il inspirera l’influente analyse de l’antisémitisme exposée par Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme à partir du cas de Proust[81].

La Tribune juive, sioniste elle aussi, mais on est sioniste à Strasbourg autrement qu’à Paris, sans indulgence pour la littérature, n’aura jamais la moindre sympathie pour Proust, « le célèbre romancier demi-juif », comme elle dit en 1939, lors de la mort de Robert Dreyfus. Pour l’inventeur de Gobineau, précurseur du racisme moderne, la nécrologie de La Tribune juive, particulièrement sarcastique, s’intitule méchamment : « Le charmant chroniqueur Robert Dreyfus, ou À la place d’un kaddiche »[82].

Proust 7 - Figure 19

Figure 19 La Tribune juive, 14 juillet 1939.

Robert Dreyfus n’aura pas droit lui non plus à une « place » dans la mémoire de La Tribune juive, plus sévère que L’Univers israélite qui, on l’a vu, le récupérait à sa mort. Mais La Tribune juive omet de rapporter que le rabbin Henri Schilli (futur grand-rabbin de France par intérim de 1952 à 1955) prononça des prières lors des obsèques de Robert Dreyfus au cimetière Montmartre, en présence d’une forte représentation de la famille Rothschild, mais aussi, Mme Robert Proust et sa fille, Mme Gérard Mante, Daniel Halévy, Fernand Gregh, Robert de Billy, Gérard Bauër…, et Mme Alfred Neymarck, tante de Robert Dreyfus, si bien que le deuil n’eut pas lieu « [e]n l’absence de toute famille », comme le rapportera le Journal des Débats.

Figure 20 Journal des Débats, 21 juin 1939.

Ainsi, l’exaltation proustienne des jeunes sionistes parisiens de Menorah et de La Revue juive, bientôt de Palestine, les singularisait franchement et les isolait du judaïsme institutionnel. Une hirondelle nommée Marie-Louise Cahen-Hayem ne fait pas le printemps, car la contribution de Proust à la « renaissance juive », comme disait André Spire, ne fut pas reconnue par la presse communautaire. La cruauté de La Tribune juive envers Robert Dreyfus illustre l’hiatus : pas plus de caillou sur sa tombe que sur celle de Proust.

La polémique de Spire avec Judaeus-Maurice Liber dans L’Univers israélite en décembre 1926 et janvier 1927, comme l’accueil fait aux Souvenirs de Dreyfus dans les Archives israélites en mars 1927, annoncent que la fin des années 1920 sera le temps du bilan, comme on l’apprendra dans le prochain épisode.

Notes

[1] Catherine Nicault, « Albert Cohen et les sionistes », art. cit., p. 101, note 5.

[2] Bibliothèque de Genève, Papiers Georges Cattaui, Ms. fr. 4968, f. 115-136 : Spire, André, 15 lettres et cartes autographes signées à Georges Cattaui, 10 mars 1920-25 février 1936 ; Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Alpha 8524 (47-54), 8 lettres, 5 juillet 1922-4 décembre 1935 ; Alpha Ms 2014-Alpha Ms 2022, Alpha Ms 5654, 10 lettres, …-8 septembre 1959.

[3] Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Alpha Ms 7140, lettre du 12 août 1968 (transcription par Jessica Desclaux).

[4] Mélanie Fabre, Dick May, une femme à l’avant-garde d’un nouveau siècle, 1859-1925, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019.

[5] « La renaissance juive en France d’après M. André Spire », L’Univers israélite, 82e année, n° 16, 24 décembre 1926, p. 485-487, ici p. 486.

[6] La Tribune juive, n° 52, 31 décembre 1926, p. 809-810.

[7] Robert Sommer, « Bibliographie des travaux du grand-rabbin Maurice Liber (1884-1956) », Revue des études juives, t. CXVIII, n° 1, 1959, p. 95-119, ici p. 111.

[8] Maurice Liber, Rashi, Londres, Macmillan et Jewish Historical Society of England, 1906 ; Philadelphie, The Jewish Publication Society of America, 1906, 1926.

[9] Judaeus, « Les paradoxes de M. Spire », L’Univers israélite, 82e année, n° 17, 31 décembre 1926, p. 517-519, ici p. 519.

[10] « Qu’est-ce que le judaïsme », La Palestine nouvelle, n° 8, 1er mai 1921, p. 21 ; cité par M.-B. Spire, in Jean-Richard Bloch et André Spire, Correspondance, 1912-1947, op. cit., p. 51 (« Préface »).

[11] Judaeus, « Les paradoxes de M. Spire », art. cit.,p. 519.

[12] « Une lettre de M. Spire », L’Univers israélite, 82e année, n° 18, 7 janvier 1927, p. 551-554, ici p. 552 ; voir Le Côté de Guermantes I, RTP, t. II, p. 544.

[13] Jean-Richard Bloch et André Spire, Correspondance, 1912-1947, op. cit., p. 355. Voir Georges Weill, « “Entre l’Orient et l’Occident”. Sylvain Lévi président de l’Alliance israélite universelle », Sylvain Lévi (1863-1935). Études indiennes, histoire sociale, op. cit., p. 391-420.

[14] Voir aussi Robert Dreyfus, Marcel Proust à dix-sept ans, avec des lettres inédites de Marcel Proust, Kra, 1926.

[15] Proust, lettre à Daniel Halévy, [janvier 1908], Corr., t. XXI, p. 632.

[16] Jean Bourdariat, « Quinze ans avant le scandale de Panama, l’affaire du chemin de fer transocéanique du Honduras », Revue d’histoire des chemins de fer, n° 44, 2013, p. 165-182. https://doi.org/10.4000/rhcf.1651

[17] Patrick Mimouni, Les Mémoires maudites, op. cit., p. 390.

[18] Adolphe Dreyfus et Martin Scheyer sont associés depuis 1858, d’abord avec Mardochée Fernandez Dias Sourdis (1819-1873), d’origine bordelaise, sous la raison sociale Sourdis et Cie, tous domiciliés au 28, rue Bergère, où naîtra Robert Dreyfus en 1873, Gazette des tribunaux, 14 août 1859, p. 788 ; 30 juillet 1862, p. 738.

[19] Archives israélites, 34e année, n° 10, 15 mai 1873, p. 317.

[20] Le Figaro, 31 octobre 1875, p. 1.

[21] Le Figaro, 2 novembre 1875, p. 1.

[22] Gazette des tribunaux, 1er septembre 1876, p. 853-854. AN, Base Léonore, CoteLH/2479/34.

[23] Cour d’appel de Paris, 4e chambre, 26 février 1880, Le Droit, 3 mars 1880, p. 1-2 ; cour d’appel de Paris, 4e chambre, 20 mai 1881, Le Droit, 9 juin 1881, p. 1-2 ; Journal des sociétés civiles et commerciales, 1884, p. 99-103. Voir Auguste Chirac, « L’agiotage de 1870 à 1894 », La Revue socialiste, t. III, n° 17, mai 1886, p. 397-399.

[24] Édouard Drumont, La France juive, Marpon et Flammarion, 1886, 2 vol., t. I, p. viii.

[25] Après la décision de la cour d’appel de Paris dans l’affaire du Honduras en 1881 qui le mit hors de cause , Raphaël Bischoffsheim, récemment élu député, poursuivit La Progrès de Nice pour diffamation, et l’emporta ; ce fut l’un des premiers consécutifs à la loi sur la presse du 29 juillet 1881. Voir Le Droit, 12 décembre 1881, p. 2-3 ; 30 avril 1882, p. 2.

[26] Édouard Drumont, La Fin d’un monde. Étude psychologique et sociale, Savine, 1889, p. 37.

[27] Id., La Dernière Bataille. Nouvelle étude psychologique et sociale, Dentu, 1890, p. 75.

[28] La Libre Parole, 29 novembre 1894, p. 1 ; 18 novembre 1895, p. 1 ; 7 avril 1919, p. 1.

[29] « On annonce la suspension de paiement de la Banque nationale de crédit, Dreyfus-Scheyer et Cie, dont le siège est rue de la Chaussée d’Antin, à Paris. Le sinistre est important (10 millions). » Les Tablettes des Deux-Charentes, 3 novembre 1878, p. 2.

[30] AD, Belfort, Naissances, 1826, n° 78, 1 E 10 ; Archives de Paris, Décès, 9e arrondissement, 1878, n° 1437, V4E 3561.

[31] « M. Scheyer est de Paris, France, où, et aussi à Stockholm, il était en rapport avec les métaux précieux. Il connaît ainsi parfaitement son affaire », Denver Daily Tribune, 10 février 1878, p. 4. Voir Colorado State Business Directory and Annual Register, Denver, Blake, 1878, p. 48 ; The Colorado Directory of Mines, Denver, Rocky Mountain News, 1879, p. 70 et 193.

[32] Archives de Paris, Décès, 9e arrondissement, 1880, n° 121-122, V4E 3584.

[33] La nomination d’un liquidateur pour les banques Dreyfus, Scheyer et Cie, et Sourdis et Cie est annoncée dans le Journal des sociétés civiles et commerciales, 1880, p. 70.

[34] L’Univers israélite, 80e année, n° 20, 6 février 1925, p. 466. Archives de Paris, Décès, 17e arrondissement, 1925, n° 297, 17D 231.

[35] Proust, lettres à Robert Dreyfus, [23 août 1909], Corr., t. IX, p. 169 ; [septembre 1909], ibid., p. 182 ; [8 octobre 1910], ibid., t. X, p. 182.

[36] La Petite République, 8 novembre 1910, p. 4 ; Le Petit Parisien, 8 novembre 1910, p. 3 ; Le Figaro, 8 novembre 1910, p. 2. Archives de Paris, Décès, 17e arrondissement, 1910, n° 2510, 17D 173.

[37] Proust, lettre à Robert Dreyfus, [mars 1909], Corr., t. IX, p. 69.

[38] Proust, lettre à Robert Dreyfus, [10 novembre 1910], Corr., t. X, p. 207-208.

[39] Le Figaro, 10 novembre 1910, p. 3.

[40] Proust, lettre à Robert Dreyfus, [novembre 1910], Corr., t. X, p. 211.

[41] Le Figaro, 2 août 1884, p. 3.

[42] Le Figaro, 31 juillet 1889, p. 5 ; 6 août 1890, p. 5.

[43] Le Figaro, 5 août 1890, p. 2.

[44] Journal des Débats, 19 juin 1939, p. 2.

[45] « Robert Dreyfus », L’Univers israélite, 94e année, n° 42, 6 juillet 1939, p. 755.

[46] AN, Base Léonore, Cote 19800035/1446/67335. Voir Augustin Hamon et X. Y. Z., Les Maîtres de la France , Éd. sociales internationales, 1936-1938, 3 vol., t. III, La Féodalité financière dans les transports ferroviaires, routiers, aériens, maritimes, dans les ports, canaux, entreprises coloniales, p. 79.

[47] Archives de Paris, Décès, 8e arrondissement, 1939, n° 438, 8D 219.

[48] Voir aussi Robert Dreyfus, Monsieur Thiers contre l’Empire, la guerre, la Commune, 1869-1871, Grasset, coll. « Les Cahiers verts », 1928 ; La République de Monsieur Thiers, 1871-1873, Gallimard, 1930.

[49] Id., Souvenirs sur Marcel Proust, op. cit., p. 274.

[50] RTP, t. III, p. 25-26.

[51] Jean Santeuil, op. cit., p. 584.

[52] RTP, t. II, p. 588-589.

[53] Proust, lettre à Mme Scheikévitch, [novembre 1915], Corr., t XIV, p. 280.

[54] Exposant « Chemises, caleçons, gilets, etc. » à l’Exposition universelle internationale de 1878 à Paris, Catalogue officiel, Imprimerie nationale, 1878, t. II, p. 331.

[55] Bartholo, « Une rentrée littéraire », Le Figaro, 7 juillet 1919, p. 1.

[56] Frédéric Nietzsche, Le Cas Wagner, un problème musical, trad. Daniel Halévy et Robert Dreyfus, A. Schulz, 1893.

[57] Robert Dreyfus, La Vie et les Prophéties du comte de Gobineau, Cahiers de la Quinzaine, 6e série, 16e cahier, 9 mai 1905 (Causeries données à l’École des hautes études sociales pendant l’hiver 1904-1905) ; Calmann-Lévy, [1905].

[58] Id., Vies des hommes obscurs. Alexandre Weill, ou le Prophète du faubourg Saint-Honoré, 1811-1899, Cahiers de la Quinzaine, 9e série, 9e cahier, 26 janvier 1908 (Conférence faite à la Société des études juives, le 23 mars 1907, Revue des études juives, t. LIII, 1907, « Actes et conférences », p. XLVI-LXXV).

[59] Ibid., p. 26-27.

[60] Archives de Paris, Naissances, 9e arrondissement, 1873, n° 506, V4E 3495.

[61] Il avait épousé Jeanne Bernheim (1853-1944), demi-sœur d’Isabelle et de Palmyre Bernheim.

[62] Alfred Neymarck, Le Honduras, son chemin de fer, son avenir industriel et commercial, Dentu, 1872 (extrait du Rentier).

[63] Paul Leroy-Beaulieu, « Le Honduras », L’Économiste français, 14 août 1875, p. 193-195.

[64] AN, Base Léonore, Cote LH/1984/30.

[65] « Robert Dreyfus », L’Univers israélite, 94e année, n° 42, 6 juillet 1939, p. 755.

[66] « Correspondance », La Revue juive de Genève, 5e année, n° 50, juillet 1937, p. 470.

[67] Marie-Louise Cahen-Hayem, « Romans et romanciers », Archives israélites, 88e année, n° 10, 10 mars 1927, p. 89.

[68] Lucien Herr, « À M. Maurice Barrès », La Revue blanche, 9e année, t. XV, n° 113, 15 février 1898, p. 241-245.

[69] Proust, lettre à Robert Dreyfus, [mai 1905], Corr., t. V, p. 148.

[70] Robert Dreyfus, La Vie et les Prophéties du comte de Gobineau, op. cit., p. 158.

[71] Ibid., p. 159.

[72] Ibid., p. 161.

[73] Robert Dreyfus, lettre à Proust, 25 mai 1905, BnF, NAF 27352, f° 78 v°-79 r°.

[74] Id., Souvenirs sur Marcel Proust, op. cit., p. 176 ; Proust, lettre à Robert Dreyfus, [29 mai 1905], Corr., t. V, p. 180-181.

[75] Proust, lettre à Robert Dreyfus, [juillet 1905], Corr., t. V, p. 288.

[76] Id., lettre à Robert Dreyfus, [16 décembre 1904], Corr., t. IV, p. 393.

[77] Robert Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust, op. cit., p. 176 ; Proust, lettre à Robert Dreyfus, [29 mai 1905], Corr., t. V, p. 180-181.

[78] Proust, lettre à Robert de Montesquiou, [mai 1896], Corr., t. II, p. 66.

[79] La Tribune juive, 25 novembre 1927, n° 47, p. 721.

[80] La Tribune juive, 26 novembre 1937, n° 48, p. 725-726 ; compte rendu de Léon Berman, Histoire des juifs de France des origines à nos jours, Lipschutz, 1937.

[81] La Tribune juive, 28 mai 1937, n° 22, p. 329 ; voir aussi La Tribune juive, n° 24, 11 juin 1937, p. 363 ; comptes rendus de Siegfried van Praag, « Marcel Proust, témoin du judaïsme déjudaïsé », La Revue juive de Genève, n° 48, mai 1937, p. 338-347 ; n° 49, juin 1937, p. 388-393 ; n° 50, juillet 1937, p. 446-454.

[82] « Le charmant chroniqueur Robert Dreyfus, ou À la place d’un kaddiche », La Tribune juive, 14 juillet 1939, n° 28, p. 433. Voir Journal des Débats, 21 juin 1939, p. 6 ; Le Figaro, 21 juin 1939, p. 2.