Épisode 3 : Une question oiseuse ?

Si André Spire dut se justifier dans une longue note liminaire en recueillant sa nécrologie de Proust dans ses Quelques Juifs et demi-Juifs en 1928, c’est en effet que, depuis 1923, quand il avait lancé, non sans provoquer quelque fracas, la discussion sur la judéité de Proust, avec un extrait de sa nécrologie dans Les Nouvelles littéraires, la bibliographie sur la question s’était beaucoup alourdie, et qu’on y défendait aussi bien le pour et le contre.

Léon Pierre-Quint 1925

Léon Pierre-Quint avait exprimé un point de vue très réservé sur l’influence des « origines juives » de Proust dans Marcel Proust, sa vie, son œuvre, paru en juin 1925 et présenté par la publicité comme « la première étude complète sur Marcel Proust[1] » (dont l’œuvre au demeurant n’était pas encore complète à cette date, ou complètement publiée).

Figure 1 Les Nouvelles littéraires, 27 juin 1925.

Léon Pierre-Quint prévient d’emblée, avant même de se mettre à raconter la vie de Proust :

On a voulu trouver dans son ascendance israélite une explication à certaines tournures de son esprit. Ce sont des déductions théoriques, qui n’éclairent rien. L’esprit juif a fait naître les systèmes les plus opposés, les théories les plus contradictoires : l’intellectualisme de Spinoza, par exemple, et l’intuition bergsonienne. Une race ne représente pas qu’une seule forme d’idées. Peut-être l’étonnante résistance de Proust à la souffrance et à la mort est-elle plus particulièrement caractéristique. N’est-ce pas le seul trait véritablement juif qui paraît chez Swann, que Proust peint comme lui-même entièrement assimilé[2] ?

Pierre-Quint se refuse d’entrée de jeu à expliquer l’œuvre par la judéité de son auteur, d’ailleurs demeurant « entièrement assimilé ». Insistant sur le contraste entre les systèmes philosophiques de Spinoza et de Bergson, tous philosophes d’origine juive, il récuse l’identification de la judéité à une forme littéraire ou philosophique déterminée, suivant un argument qui sera souvent repris par les partisans de la liberté créatrice contre ceux du fatalisme génétique et qui luttent contre la tentation de reconnaître à certains traits culturels une spécificité juive. S’il est un seul trait juif dans la vie et l’œuvre de Proust, commun à l’auteur et à son personnage, c’est à nouveau la résistance de Swann, déjà exaltée par Georges Cattaui et André Spire, cette qualité que l’on nomme aujourd’hui « résilience », la force morale permettant d’affronter les épreuves.

Proust (3) Figure 2

Figure 2 Léon Pierre-Quint, Marcel Proust, sa vie, son œuvre, 1925.

Léon Pierre-Quint était le nom de plume de Léon Steindecker (1895-1958), né dans une famille de banquiers juifs, écrivain et critique, lié à Proust et à Gide, proche de Max Jacob, Philippe Soupault et André Malraux. Lecteur de Du côté de chez Swann en 1917, il entra en contact avec Proust et lui dédia une nouvelle, parue en 1921 dans le Mercure de France[3], puis il lui consacra une nécrologie dans Le Monde nouveau du 1er décembre 1922. Éditeur à partir de 1923 aux Éditions du Sagittaire, fondées par Simon Kra en 1919, puis directeur littéraire du Sagittaire jusqu’aux années 1950, il y publia la plupart de son abondante production critique sur Proust, la reprenant et l’amplifiant au fur et à mesure des années :

  • Marcel Proust, sa vie, son œuvre, Sagittaire, Simon Kra, 1925.
  • Après le temps retrouvé, le Comique et le Mystère chez Proust, Simon Kra, 1928.
  • Comment travaillait Proust. Bibliographie, variantes, lettres de Proust, Éd. des Cahiers libres, 1928.
  • Marcel Proust, sa vie, son œuvre. Édition nouvelle, revue et corrigée, augmentée de : Le Comique et le Mystère chez Proust, Simon Kra, 1929.
  • Comment parut « Du côté de chez Swann », Simon Kra, 1930.
  • Une nouvelle lecture de Marcel Proust dix ans plus tard, suivi de : Proust et la jeunesse d’aujourd’hui, Sagittaire, [1935].
  • Marcel Proust, sa vie, son œuvre. Nouvelle édition augmentée de plusieurs études. Le Comique et le Mystère chez Proust. Une nouvelle lecture dix ans plus tard. Proust et la jeunesse d’aujourd’hui, Sagittaire, [1936], 1942, 1944, 1946, 1976.
  • Proust et la stratégie littéraire, avec des lettres de Marcel Proust à René Blum, Bernard Grasset et Louis Brun, Corrêa, 1954.
  • Le Combat de Marcel Proust, Le Club français du livre, 1955.

Figure 3 Marcel Proust, sa vie, son œuvre, 1976.

Léon Pierre-Quint fut l’un des premiers et des plus influents critiques de l’œuvre de Proust durant l’entre-deux-guerres en France, alors que les universitaires n’y touchaient pas encore (ils brilleront par leur absence d’un bout à l’autre de notre enquête). Au début des années 1920, peu sensible à sa propre judéité, il n’appartient pas au groupe des jeunes sionistes proustiens et il ne collaborera pas aux revues militantes, Menorah ou Palestine ; il sera pourtant proche de La Revue juive, publiée sous la direction d’Albert Cohen chez Gallimard en 1925, revue sioniste mais éclectique dans ses choix littéraires et personnels. Henri Hertz recensa le recueil des contes de Pierre-Quint publié en 1924, Déchéances aimables, avec un portrait par Robert Delaunay[4], et Pierre-Quint lui-même donna un article au dernier numéro de la revue en novembre 1925 et figure donc à son palmarès[5].

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Figure 4 Léon Pierre-Quint, Déchéances aimables, avec un portrait par Robert Delaunay, 1924.

L’unique trait proprement juif que Léon Pierre-Quint reconnaisse en Swann comme en son créateur est donc l’endurance, la résistance à la souffrance et à la mort, concession qui deviendra un lieu commun de l’apologétique proustienne renvoyant toujours à la même page de Sodome et Gomorrhe II sur la transformation de Swann sous le coup de la maladie et de l’affaire Dreyfus. On ne trouve pas d’autre référence à la judéité dans le premier livre sur Proust de Pierre-Quint en 1925. Lui-même homosexuel, il se montre par exemple très discret quand il aborde la comparaison des invertis et des juifs dans Sodome et Gomorrhe I. Au lieu d’interroger sa convenance, il la généralise et en un tournemain il la dilue en y voyant un universel, la description de « l’“homme traqué” par la société, en révolte latente contre elle, l’individu contre la société, la nature contre la morale[6] ». Les « sodomistes », écrit encore Pierre-Quint, sont « les éternels maudits, pareils aux juifs, à qui Marcel Proust les compare, parce que, les uns comme les autres, victimes d’un préjugé social, sont accusés d’avoir trahi un Dieu ou de violer les lois sacrées de la nature[7] ». Pierre-Quint n’insiste pas sur le parallèle dans sa spécificité ni sur ce qu’il peut avoir de déroutant pour le lecteur qui le découvre pour la première fois, sinon pour laisser entendre que, pour le sodomiste, le « bonheur a quelque chose d’exceptionnel, de rare, de beau, de sacré[8] », mais sans rien dire ici des juifs.

Marie-Louise Cahen-Hayem 1925

Grâce à Léon Pierre-Quint et sous la signature de Marie-Louise Cahen-Hayem, Proust fit une timide entrée dans cet organe représentatif d’un judaïsme de plus en plus conservateur qu’était devenues les Archives israélites. Marie-Louise Cahen-Hayem (1905-1944) est la fille de René Cahen, qui a repris la direction des Archives israélites avec son frère Georges après la mort de leur frère aîné Émile Cahen en mai 1924[9]. Elle appartient à deux grandes dynasties d’israélites français.

Du côté de son père, elle est l’arrière-petite fille de Samuel Cahen, le fondateur des Archives israélites, et la petite-fille d’Isidore Cahen[10], élève à l’École normale supérieure en 1846, condisciple d’About, Sarcey, Taine, Challemel-Lacour et Prévost-Paradol.

Figure 5 Isidore Cahen © AIU.

Isidore Cahen reste une cause célèbre de l’histoire du judaïsme français au XIXsiècle : nommé au lycée de La Roche-sur-Yon (Napoléon-Vendée depuis le décret du 18 mars 1848, après Bourbon-Vendée) à la rentrée de 1849, il renonça à l’enseignement public après que l’évêque de Luçon, Mgr Baillès, hostile à la présence d’un professeur juif dans une chaire de philosophie, exigea son renvoi et que le ministère s’inclina[11] ; journaliste par la suite, collaborateur au Journal des Débats, à La Presse, puis au Temps, il fut l’un des fondateurs de l’Alliance israélite universelle en 1860, avant de succéder à son père à la direction des Archives israélites. Et le père de la jeune Marie-Louise, René Cahen, né en 1871 comme Proust, a été son condisciple au lycée Condorcet[12].

Du côté de sa mère, née Marguerite Hayem[13], elle est l’arrière-petite-fille de Simon Hayem (1811-1895), qui fit fortune dans la chemiserie au Sentier, et la petite-fille du docteur Georges Hayem (1841-1933), professeur de médecine, éminent hématologiste, connu pour son traitement du choléra, et confrère du docteur Adrien Proust à l’Académie de médecine. Le docteur Hayem avait pour frère aîné Charles Hayem (1839-1902), qui reprit les affaires paternelles et épousa la fille du philosophe Adolphe Franck (lequel a eu Isidore Cahen comme élève au collège Charlemagne), mais Charles Hayem est surtout connu comme un grand collectionneur et mécène, ami de Barbey d’Aurevilly, donateur au musée du Luxembourg en 1899 de nombreuses œuvres de Gustave Moreau, que Proust a vues dans le salon de Mme Hayem boulevard Malesherbes[14]. Leur frère cadet était Armand Hayem (1845-1889), écrivain et homme politique, adepte de Proudhon, dont la fille, Harlette Hayem, a épousé en 1903 Fernand Gregh[15], l’ami de Proust depuis le lycée Condorcet. Fernand Gregh évoque dans ses souvenirs les talents de peintre abstrait et d’historienne de l’art de Marie-Louise Cahen-Hayem[16].

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Figure 6 Edgar Degas, Portrait de Charles Hayem, 1876, Metropolitan Museum of Art, New York ; Georges Hayem, Académie nationale de médecine.

Qui a dit du trait d’union, « cette particule des démocraties » ? En 1897, Proust attribue le mot à Anatole France, mais les preuves manquent[17]. Selon la presse contemporaine, il aurait été prononcé par « un conseiller d’État, parlant d’un de ces Worms-Clavelin dont M. Anatole France vient d’immortaliser le type[18] », par allusion au préfet Worms-Clavelin dans L’Orme du mail (1897), premier volume de L’Histoire contemporaine. Le mot est cité en 1898 dans un article de La Revue blanche signé « Un juriste », sur la répression des anarchistes par le président du Conseil, « M. Charles Dupuy, qui ne portait pas encore le trait d’union, cette “particule des démocraties”[19] ». Le « juriste » dissimulé derrière l’anonymat n’était autre qu’un jeune auditeur au Conseil d’État ami de Proust, Léon Blum. Que Marie-Louise Cahen-Hayem s’intéresse à la vie et à l’œuvre de Proust, cela ne surprendra pas.

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Figure 7 Edgar Degas, Soirée (Mme Charles Hayem, Barbey d’Aurevilly et Adolphe Franck), ca 1877, J. Paul Getty Museum, Los Angeles.

La jeune femme (elle n’avait pas vingt ans) tint une chronique littéraire dans les Archives israélites dès juillet 1924. Sa première recension porta sur L’An prochain à Jérusalem, le livre des frères Tharaud sur le sionisme (Plon, 1924) : « Nos débuts, comme critique littéraire aux Archives, sont grandement facilités, par la qualité de l’ouvrage que nous étudions », écrivit-elle pour se lancer. Et elle acheva son premier article par une déclaration qui résumait la doctrine des Archives israélites sur le sionisme et qui reçut donc l’aval d’Hippolyte Prague, le rédacteur en chef : « Ce livre aux conclusions pessimistes pour le sionisme, plaira sans doute aux Israélites français. Comme Juifs, d’abord, ils ont prouvé par leur abstention, que le retour à Sion ne pouvait les satisfaire ; comme Français ensuite, car ils ont senti que la Palestine devenait une colonie anglaise au détriment de notre pays[20]. » Ce jugement balancé permet d’ajouter la rivalité politique franco-britannique au Moyen-Orient aux autres motifs de méfiance de la communauté juive contre le sionisme, mais sa manière de s’exprimer pourrait laisser entendre que Marie-Louise Cahen-Hayem ne partage pas entièrement la satisfaction des israélites français devant un pronostic défavorable au sionisme.

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Figure 8 Archives israélites, 17 juillet 1924.

Une fois intronisée, l’apprentie critique fera preuve d’indépendance et d’un certain libéralisme, ainsi que d’une bienveillance pour le sionisme moins apparente aux autres pages de l’hebdomadaire, plus contrôlées par le rédacteur en chef. C’est ainsi qu’elle recommande en 1925 le livre de Léon Pierre-Quint, « un de nos jeunes coreligionnaires », croit-elle nécessaire de préciser en dépit du pseudonyme. Mais elle se range plutôt dans le camp d’André Spire et juge à propos de s’interroger sur la judéité de Proust, exact contemporain de ses parents qui l’ont forcément croisé dans le monde. Dans sa vie et son œuvre, juge-t-elle en effet, Proust fait preuve des « qualités caractéristiques de son origine juive », et elle rappelle que Spire, dans le fameux article « tapageur » des Nouvelles littéraires, soutenait que Proust avait « tracé avec beaucoup de sympathie, plusieurs figures juives », ce qui confirme, deux ans après, la portée que continue d’avoir cet article[21]. La brève recension se termine par un rapprochement suggestif des curiosités intellectuelles d’une jeune lectrice de Proust très éveillée intellectuellement vers 1925, puisqu’elle évoque la traduction française récente d’un ouvrage de Freud, Le Rêve et son interprétation[22], avant de conclure : « Nous sommes fiers de penser, qu’Israël continue à donner à l’humanité quelques-uns de ses génies. »

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Figure 9 Archives israélites, 24 décembre 1925.

Léon Pierre-Quint, dont la chroniqueuse des Archives israélites se sépare sur ce point, se trouve au départ d’une lignée critique qui conteste la pertinence des origines juives de Proust pour la lecture de son œuvre. Or, curieusement, son influence fut déterminante dans l’émergence de l’interprétation judaïsante, rabbinique et même kabbalistique d’À la recherche du temps perdu. C’est un paradoxe ironique, puisque lui-même n’accordait guère d’importance à la judéité de Proust, ni d’ailleurs à la sienne. Mais d’aucuns, comme on le verra, exploiteront ou même détourneront son analyse du style de Proust, dans son livre de 1925[22], pour comparer À la recherche du temps perdu au Talmud et au Zohar. Ce rapprochement devait connaître une grande fortune — jusqu’à ce jour. Sur le moment, l’analogie pouvant être prise en bonne comme en mauvaise part, les jeunes sionistes proustiens de La Revue juive se montrèrent ambivalents, hésitèrent à la reprendre expressément à leur compte, et la signalèrent sans se prononcer[23]. Mais nous y reviendrons en détail.

Benjamin Crémieux 1925

Le second critique que Spire cite dans sa note liminaire de 1928 est Benjamin Crémieux (1888-1944), qui aurait adopté une attitude modérée, n’accordant pas une importance excessive aux « origines ethniques », mais reconnaissant tout de même, selon les termes de Spire, « le rôle de l’atavisme » dans l’œuvre de Proust.

Crémieux, né à Narbonne, fils d’un tailleur, boursier, n’est pas le parent du célèbre Adolphe Crémieux, grand-oncle de Jeanne Weil et témoin à son mariage, ministre de la Justice le 4 septembre 1870, auteur du décret qui fit des juifs d’Algérie des citoyens français. Agrégé d’italien (1911), détaché de l’enseignement secondaire au service d’information et de presse du ministère des Affaires étrangères où il fera toute sa carrière jusqu’en 1940, secrétaire général du Pen Club français dès sa création en 1921[25], Crémieux est un collaborateur régulier de L’Europe nouvelle de Louise Weiss et de La Nouvelle Revue française, proche de Jean Paulhan, plus tard membre du comité de lecture des Éditions Gallimard. La thèse de doctorat sur la littérature italienne contemporaine de ce traducteur et promoteur de Luigi Pirandello, sera publiée en 1928 chez Simon Kra[26], donc par Pierre-Quint, le directeur littéraire. Il s’agit d’un panorama destiné au public cultivé plus que d’un travail d’érudition : « M. Crémieux a un dédain, non dissimulé, de la recherche précise », releva le jury quand il fut candidat à la Sorbonne en 1935, et Crémieux continua de publier de la critique dans les revues et les journaux[27].

Comme Pierre-Quint, Crémieux fut de ces jeunes gens qui cherchèrent à approcher Proust au cours des dernières années de sa vie. Leur relation partit du mauvais pied, Proust lui en voulant de n’avoir pas fait assez grand cas de sa préface dans le compte rendu de Tendres stocks de Paul Morand que Crémieux donna à La NRF en avril 1921[28]. Crémieux se rattrapa en citant Proust hors de propos mais élogieusement dans un compte rendu d’un roman de Georges Duhamel[29]. Puis, après que Crémieux eut publié son premier roman, Le Premier de la classe (Grasset, 1921), il fut candidat au prix Blumenthal, financé par une riche Américaine. Il redoutait une réaction antisémite du jury et confia à Morand, qui le rapporta à Proust : « Crémieux me dit que Mme Muhlfeld influencera les gens contre lui parce qu’il est juif[30]. » La veuve de l’écrivain Lucien Muhlfeld, née Jeanne Meyer (1875-1953), tint longtemps un salon littéraire influent où se faisaient et se défaisaient les élections. Proust s’engagea à soutenir Crémieux, qui obtint un prix (le second lauréat fut Maurice Genevoix), mais Proust dut s’excuser le lendemain auprès de Crémieux, parce qu’il avait manqué la réunion du jury le 13 juin 1922[31]. Ni ces malentendus, ni le comportement de diva capricieuse adopté par Proust avec les jeunes gens, n’entamèrent l’admiration que Crémieux lui vouait et leurs dernières lettres sont amicales.

Crémieux réunit en 1924, dans XXsiècle. Première série, aux Éditions de la NRF, ses études sur quelques écrivains contemporains, dont Proust, Jean Giraudoux, Valery Larbaud, Pierre Benoit, Jules Romains, Pierre Mac Orlan, Paul Morand, Pierre Drieu La Rochelle, Jean Paulhan, etc.[32]. Le premier chapitre, le plus conséquent, occupant plus d’un tiers du volume, porte sur Proust et recueille deux articles parus dans Les Nouvelles littéraires[33] et La Revue de Paris[34]. C’est un essai pionnier sur l’œuvre de Proust, l’un des plus complets à cette date, mais la judéité de l’auteur n’y est à peu près pas abordée.

Proust (3) Figure 10

Figure 10 Benjamin Crémieux, XXsiècle, 1924.

Dans cette étude d’une centaine de pages, traitant de tous les aspects du roman, fouillée et perspicace (Albertine disparue et Le Temps retrouvé sont encore inconnus), la seule et unique référence à la judéité se trouve dans un inventaire des personnages d’À la recherche du temps perdu, que Crémieux décrit tous comme marqués d’une façon ou d’une autre par la dualité de leur personnalité. C’est, parmi beaucoup d’autres, le cas des « Juifs en qui se combattent un atavisme d’Orientaux et d’opprimés et le désir plus ou moins maladroit de s’assimiler et qui peuvent donner des types aussi dissemblables qu’un Swann ou qu’un Bloch[35] ». L’italique mis à « s’assimiler » semble dénoter une citation de Proust, mais celui-ci n’emploie jamais le verbe pronominal pour ses personnages juifs, et le substantif leur est associé une seule fois, dans cette phrase sur les Bloch aux bains de mer : « Il en était de Balbec comme de certains pays, la Russie ou la Roumanie, où les cours de géographie nous enseignent que la population israélite n’y jouit point de la même faveur et n’y est pas parvenue au même degré d’assimilation qu’à Paris par exemple[36]. »

Voilà tout ce que Crémieux trouve à dire des personnages juifs du roman, tandis que la judéité de son auteur est quasi ignorée, à l’exception de cette remarque sur le « dédoublement » de Swann comme expression chez Proust du « besoin d’extérioriser complètement sa personnalité, où l’hérédité juive du côté maternel se mélange à l’hérédité catholique et sans doute tourangelle du côté paternel. Swann est la moitié juive de Proust ; le héros qui dit “je” est sa moitié catholique[37]. » Où l’on retrouve la thèse de Cattaui et de Thibaudet, mais sans développement.

La judéité de Proust ne semble donc pas avoir beaucoup plus d’importance pour Crémieux en 1924 que pour Pierre-Quint en 1925, et ce n’est pas à son étude sur Proust dans XXsiècle que Spire renvoie en 1928 pour donner l’avis de Crémieux sur « le rôle de l’atavisme » dans l’œuvre de Proust, mais à une publication sans doute plus périssable et néanmoins très remarquée, un article où il n’est d’ailleurs pas du tout question de Proust… Paru dans Les Nouvelles littéraires du 10 octobre 1925 sous le titre de « Judaïsme et littérature », il s’agit d’un panorama qui s’ouvre sur cette forte affirmation : « Le Judaïsme est à la mode en France ».

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Figure 11 Benjamin Crémieux, « Judaïsme et littérature », Les Nouvelles littéraires, 10 octobre 1925.

Ce tableau de la littérature juive contemporaine, qui impressionna les lecteurs, fit l’objet de recensions attentives dans les périodiques sionistes, Menorah et La Revue juive[38]. Si le nom de Proust n’y apparaît pas, il aurait sans doute pu figurer dans le paragraphe où Crémieux évoque ces auteurs juifs qui « ne traitent pas de sujets juifs » et qui ne semblent pas « posséder de caractéristiques assez marquées pour être différenciés des autres écrivains français[39] », bref, qui paraissent « entièrement assimilés », comme disait Pierre-Quint.

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Figure 12 Les Nouvelles littéraires, 10 octobre 1925.

Crémieux s’attache donc à cataloguer une récente mode juive en littérature, principalement en France :

On formerait déjà une petite bibliothèque avec tout ce qui a paru depuis deux ou trois ans et qui, d’une manière ou d’une autre, a trait à Israël. / On vient de s’aviser, non sans surprise, que l’âme juive n’était peut-être pas tout entière contenue dans la Bible et la haute banque et que depuis le prophétisme hébraïque et surtout depuis la dispersion, en une infinité de sentiments, d’attitudes psychologiques, de formes religieuses et sociales, souvent contradictoires, était née du judaïsme ou greffée sur lui [sic]. / Toute cette complexité du judaïsme nous est en ce moment livrée en vrac pour ainsi dire, et il serait temps qu’on mît un peu d’ordre dans cette confusion où un orientalisme de bazar voisine avec les aspirations les plus hautes du messianisme.

Avant 1914, et dans la foulée du Chad Gadya ! d’Israel Zangwill (1864-1926), publié en 1904 dans les Cahiers de la Quinzaine de Péguy dans la traduction de Mathilde Salomon (6série, 3cahier, 25 octobre 1904), Crémieux mentionne les Quelques Juifs de Spire en 1913, Écoute, Israël d’Edmond Fleg, aussi dans les Cahiers de la Quinzaine (15série, 1er cahier, 26 octobre 1913), et les contes de Jean-Richard Bloch recueillis dans Lévy (Éd. de la NRF, 1912), ou encore, par des écrivains non juifs, L’Ombre de la croix des frères Jérôme et Jean Tharaud, feuilleton paru dans L’Opinion entre avril et juin 1914 (Émile-Paul, 1917).

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Figure 13 Israel Zangwill, Chad Gadya !, 1904 ; Edmond Fleg, Écoute, Israël, 1913 ; Jean-Richard Bloch, Lévy, 1912.

Après la guerre, selon Crémieux, Menorah et La Revue juive prirent le relais, ainsi que la collection « Judaïsme » chez Rieder, tandis que les Tharaud et Pierre Benoit exploitaient le filon romanesque.

La nomenclature de Crémieux, informée et fouillée, distingue : (1) les « œuvres spécifiquement juives », écrites surtout en yiddish ; (2) les « romanciers juifs évadés du ghetto », tel Zangwill ; (3) les « œuvres des écrivains français juifs qui traitent de sujets juifs contemporains », comme Jean-Richard Bloch ; (4) les « écrivains français non juifs qui ont abordé l’étude de milieux israélites », par exemple les Tharaud dans L’An prochain à Jérusalem ! (Plon, 1924), Lacretelle dans Silbermann, ou Pierre Benoit dans Le Puits de Jacob (Albin Michel, 1925)[40] ; (5) les « variations romancées sur le judaïsme moderne » à travers la chrétienté, notamment les contes de faux messies ; (6) les « ouvrages et répertoires documentaires », comme Le Livre du Zohar, traduit par Jean de Pauly, avec une préface d’Edmond Fleg (Rieder, 1925) ; (7) enfin les « livres écrits directement en français par des Juifs non français », comme Albert Cohen et Georges Cattaui.

Prenant ensuite de la hauteur, Crémieux discerne dans la littérature juive des précédentes décennies une tension entre le particularisme juif, assimilé à un régionalisme, et l’universalisme mystique, relevant de l’internationalisme. Mais cette tension lui semble à présent dépassée aussi bien par le sionisme, visant à l’internationalisme après une étape particulariste, que par le prophétisme, qui se rapproche parfois du christianisme. Sionisme et prophétisme représentent selon lui les deux voies du néo-judaïsme contemporain. Il voyait juste, puisque les chemins d’Albert Cohen et de Georges Cattaui, alors complices à La Revue juive, devaient bientôt s’écarter suivant ces deux modèles.

Toute cette typologie se déclinait donc sans parler des « écrivains français israélites qui ne traitent pas de sujets juifs ». Crémieux, confiant en la plénitude de leur assimilation, doutait en effet qu’il y eût chez eux des « caractéristiques assez marquées pour être différenciés des autres écrivains français ». Il contestait par exemple qu’il y eût « un “théâtre juif” qui aurait envahi la scène française et notamment les scènes du boulevard » depuis quinze ans, comme certains le prétendaient, souvent pour le réprouver, avec Georges de Porto-Riche, Edmond Sée ou Tristan Bernard. Si « l’on peut reconnaître des traits de l’esprit d’Israël » dans leurs œuvres, « il ne serait pas impossible de les référer au tempérament individuel de chacun de ces auteurs (où l’atavisme joue sans aucun doute son rôle) au lieu d’y voir des traits de race ». Voilà donc le bout de phrase assez confus que Spire devait retenir dans sa note liminaire de 1928, sur le « tempérament individuel, où l’atavisme joue sans aucun doute son rôle », même si ces mots ne s’appliquaient nullement à Proust chez Crémieux, mais au dit « théâtre juif », et pour douter de la validité de l’épithète. Crémieux avançait avec doigté, concédant par exemple que l’exquise ironie française admirée par L’Action française dans les premiers livres d’André Maurois (« délicieux » est l’éloge habituel de L’Action française pour les romans de Maurois, Les Silences du colonel Bramble et Les Discours du docteur O’Grady[41]) pourrait relever de l’humour juif alsacien, et faisant de l’« atavisme » une sorte de moyen terme entre les « traits de race » et le « tempérament individuel », avant de conclure prudemment : « En tout cas, il est en cette matière malaisé de généraliser. » C’était pourtant le passage que Spire citait pour se justifier de rechercher ce que « l’œuvre de Proust doit à la partie juive de son sang ».

Ainsi, Proust n’était pas cité par Crémieux en 1925 au titre de « Judaïsme et littérature », non plus d’ailleurs qu’Henry Bernstein, sans doute le dramaturge juif le plus en vue, et le plus attaqué par Léon Daudet et L’Action française, mais Henri Duvernois l’était bien, comme écrivain juif assimilé et non identifiable.

Figure 14 Proust, « Jalousie », Les Œuvres libres, novembre 1921 ; Henri Duvernois, 1922.

J’ignorais que c’était le cas, ce qui fait de lui un autre de ces jeunes ou moins jeunes juifs admirateurs de Proust : de son vrai nom Henri-Simon Schwabacher (1875-1937), de père hongrois et marchand de diamants, il fut journaliste, conteur, scénariste, dramaturge, secrétaire de la « Bibliothèque Charpentier », fondateur et surtout directeur de la collection périodique Les Œuvres libres chez Fayard, où Proust publia « Jalousie », extraits de Sodome et Gomorrhe, en novembre 1921, malgré les objections et le mécontentement de Gaston Gallimard.

Plus tard, en 1927, Crémieux devait toutefois consacrer une étude, publiée en 1929, portant cette fois de front sur la lacune de son chapitre de 1924, sous le titre « Proust et les Juifs »[42]. Il en sera question plus loin, car, tout aussi équilibrée que son panorama de la littérature juive en 1925, elle marquera parfaitement le terme de la première réception de l’œuvre de Proust auprès des jeunes juifs et sionistes dans les années 1920, une fois passée la publication du Temps retrouvé.

Crémieux, pas plus que Léon Pierre-Quint, n’était un sioniste engagé, mais La Revue juive, dans son œcuménisme, lui fit aussi bon accueil qu’à Pierre-Quint : Armand Lunel rendit compte avec chaleur de son XXsiècle dans le dernier numéro de La Revue juive en novembre 1925[43], consacrant l’essentiel de sa recension à l’étude sur Proust. Et son article « Judaïsme et littérature » des Nouvelles littéraires, distinguant le sionisme et le prophétisme comme les deux voies du néo-judaïsme, fut longuement cité aux ultimes pages de cette même dernière livraison de La Revue juive, sous ce chapeau : « M. Benjamin Crémieux publie, dans Les Nouvelles littéraires du 10 octobre 1925, un excellent article intitulé : “Judaïsme et Littérature”, dont voici la conclusion[44]. »

Figure 15 La Revue juive, novembre 1925.

L’extrait souligne que le sionisme est bien compris par Crémieux comme un nouvel universalisme, puisque « le home national palestinien est […] destiné à devenir un modèle de vie sociale pour le reste de l’humanité, un microcosme de ce que l’intelligence et la solidarité humaines peuvent réussir à réaliser sur cette terre », tandis que le prophétisme juif, autre ambition universaliste cherchant à « rétablir le culte de l’âme et de l’homme », « ne craint pas pour cela de se rapprocher du christianisme ». Les derniers mots de l’article de Crémieux touchaient aux contradictions mêmes de La Revue juive, lesquelles pourraient aussi expliquer son interruption définitive deux pages plus bas : « Tel est le dilemme où se débat le judaïsme : ou se cantonner dans son particularisme, en perdant toute raison d’être universel ; ou s’universaliser, mais en se déjudaïsant. »

Ludmila Savitzky 1925

Le nom d’une femme, un seul nom de femme, traversera régulièrement ces pages. Non juive, elle fut une fidèle compagne de route des sionistes tout au long des années 1920, et c’est encore une personne remarquable. Ludmila Savitzky (1881-1957) est née à Ekaterinbourg, dans l’Oural, d’un père aristocrate lithuanien catholique et d’une mère ukrainienne orthodoxe, tous deux politiquement engagés et émigrés en 1897 à Lausanne. Après des séjours en Angleterre et un retour en Russie, elle s’installa en 1902 à Paris, fréquenta la Sorbonne et Montparnasse, connut Apollinaire, Picasso, Marinetti, Max Jacob, se lia d’amitié avec Mireille Havet, devint poète et comédienne, écrivit des contes pour enfants et de la critique dans les revues littéraires. Elle épousa toute jeune un acteur, puis en secondes noces Jules Rais, né Jules Cahen, dit aussi Nathan (1872-1943), ami de jeunesse d’André Spire à Nancy, docteur en droit, rédacteur parlementaire, critique d’art, qu’elle quitta au cours de la guerre. Elle connaît donc Spire depuis 1908.

Son mari est à présent Marcel Bloch, le frère aîné de l’écrivain Jean-Richard Bloch (1884-1947) et de Pierre Bloch, dit Pierre Abraham (1892-1974)[45], autre jeune amateur de Proust qui aurait ici sa place. Traductrice du russe, de l’anglais et de l’allemand, elle mettra notamment en français A Portrait of the Artist as a Young Man de Joyce, sous le titre Dedalus (La Sirène, 1924)[46], mais aussi Ezra Pound, Leonid Leonov, Virginia Woolf, Waldo Frank, Christopher Isherwood jusqu’aux années 1950…

Proust (3) Figure 16

Figure 16 James Joyce, Dedalus, 1924.

Restée très proche d’André Spire après sa séparation avec Jules Rais (tandis que celui-ci, antisioniste déclaré, se brouilla avec Spire) et son mariage avec Marcel Bloch, elle entretint une intense correspondance avec lui, et sa collaboration à Menorah fut régulière.

Cattaui est souvent mentionné dans les lettres d’André Spire et de Ludmila Savitzky en 1922, dans les jours qui entourent la mort de Proust. Ils déjeunent tous ensemble le dimanche 12 novembre 1922[47]. Ayant reçu La Promesse accomplie, le recueil de poèmes de Cattaui tout juste sorti des presses[48], sur lequel on reviendra, elle écrit à Spire le 15 novembre : « Cher André, je suis contente : j’aime beaucoup les poèmes de Cattaui, avec leurs gaucheries et leurs inexpériences. Vous verrez que j’ai raison : il y a plus que de l’intelligence et de l’enthousiasme chez cet enfant, il y a l’inspiration, la vision et la musique. […] Henri Franck n’est pas tout à fait mort s’il laisse de tels camarades[49]. » Elle envisage même de rédiger « une étude sur la poésie judéo-française », réunissant Spire, Franck, Cohen et Cattaui, pour Menorah, s’interrogeant toutefois dans une note : « Il serait peut-être plus intéressant de renseigner les chrétiens et non les Juifs sur cette poésie[50] ? » Voilà bien posée la question du lectorat visé par Menorah, que Ludmila Savitzky ne pense pas excéder la communauté juive. Spire lui répond le lendemain, 16 novembre : « Suis content que vous aimiez les vers de Cattaui. Lui avez-vous écrit ? Il sera très heureux[51]. » Proust meurt le 18 novembre. Le 20, Ludmila Savitzky écrit à Spire : « Reçu une tout-ce-qu’il-y-a-de-plus gentille lettre de Cattaui en réponse à la mienne. […] Irez-vous chez lui vendredi ? Si oui, nous aussi[52]. » Le dimanche 17 décembre, Ludmila Savitzky note encore dans son agenda : « Cherché les Spire à Neuilly. Goûter chez Cattaui[53]. » Comme on le voit, Spire et Cattaui se fréquentent beaucoup à cette époque, souvent avec Ludmila Savitzky, ce qui explique la proximité de leurs deux articles rédigés au début de décembre pour Menorah et la Jewish Chronicle, et revendiquant pareillement Proust comme juif.

En janvier 1923, il est même question que Ludmila Savitzky prenne la direction littéraire de Menorah, mais elle préfère garder du temps libre pour écrire et elle suggère à sa place le nom de Cattaui, ou celui de Jean-Richard Bloch, son beau-frère[54]. Spire, de son côté, propose le nom d’Henri Hertz, secondé par Cattaui, et sa recommandation sera adoptée[55]. Mais Ludmila Savitzky reste très active dans Menorah. Elle traduit du russe « Médaillons juifs », poèmes de Constantin Balmont, en janvier 1923[56], elle donne un récit personnel en décembre 1923[57]. En septembre 1925, rendant compte des Lettres à Mélisande de Benda (Le Livre, 1925), elle constate l’influence du sionisme sur la littérature : « Les réalisations et les succès du sionisme ont de bien curieuses répercussions dans la vie littéraire de notre époque. “Ne suis-je pas plus juif qu’européen ?” tout écrivain israélite se pose aujourd’hui cette question qui naguère encore ne semblait inquiéter que certains isolés[58]. » C’est très exactement la question que ses compagnons posent rétrospectivement à Proust. Les uns y répondent de manière fermement positive, mettant l’accent sur son hérédité juive, voire sur son style rabbinique, d’autres se montrent plus prudents, comme Crémieux, et d’autres encore plus réticents, comme Pierre-Quint.

Proust (3) Figure 17

Figure 17 Ludmila Savitzky, « Marcel Proust », Menorah, 1er novembre 1925.

Or Ludmila Savitzky rendit compte assez longuement du Marcel Proust, sa vie, son œuvre, de Léon Pierre-Quint dans Menorah en novembre 1925. Elle ne suit pas tout à fait ses amis dans leur engouement proustien : « Célébrer Proust, écrire sur Proust, avoir connu Proust est devenu une manière de snobisme », juge-t-elle, manifestant par là une certaine froideur devant une mode[59]. Mais elle loue le livre de Pierre-Quint, qui convaincra, dit-elle, les proustiens comme les « anti-proustiens » (sans préciser à qui elle songe, peut-être à elle-même), et elle en profite pour prendre elle aussi position sur la question de la judéité de Proust, en pesant le pour et le contre :

L’auteur n’insiste guère sur l’origine semi-juive de Proust. Il n’a pas tort, en principe. Rien n’est plus agaçant que le scrupule exagéré de rendre à Israël ce qui est à Israël, jusqu’à étendre les droits d’Israël aux êtres et aux choses en qui l’esprit de la race s’est depuis longtemps éteint. Et cependant, de tout ce livre véridique se dégage pour nous une atmosphère morale qui nous rappelle impérieusement certaines particularités de l’âme juive, particularités si caractéristiques, si spéciales que, même en ignorant sa biographie, nous serions enclins à nous demander : Marcel Proust n’avait-il pas quelques gouttes de sang juif ?

Ludmila Savitzky, qui se trouve, ce qui n’est pas pour nous surprendre, en accord avec son ami André Spire, juge excessifs les scrupules de Pierre-Quint et elle recense une série de traits du caractère de Proust qu’elle serait tentée de rattacher à ce qu’elle nomme, comme Spire, l’« âme juive » :

Ces amitiés excessives, quasi morbides, ces manifestations immédiates et tangibles de gratitude pour le moindre service rendu, cet art d’offrir la chose la plus agréable, à la minute où elle sera reçue avec le plus de plaisir, cette inquiétude de ne pas donner assez, — comme on reconnaît bien, comme on « situe » tout cela, pour peu que l’on ait un peu fréquenté la bourgeoisie israélite ! / D’autre part, nul n’est plus sensible que certains Juifs aux prestiges de l’aristocratie, aux marques de confiance, et surtout de reconnaissance, qu’il en reçoit.

Et un peu plus bas : « Sur les compatriotes du Professeur Proust, le fils de celui-ci appuie le regard oriental qu’il tient de sa mère, Mlle Weil. Il est de leur sang, et il n’est pas tout à fait de leur sang. » Le portrait n’est pas vraiment flatteur, mais Ludmila Savitzky conclut par un verdict mitigé. Elle traite encore Proust de « Français doué du génie hébraïque de pénétration et de divination, Juif désabusé, “démysticisé” par la culture française », donc passablement assimilé. Mais, à la différence de ses amis, cette traductrice de Joyce n’est manifestement pas une inconditionnelle de Proust, et cela colore son jugement, quand elle se déclare favorable aux œuvres qui vont aussi vers le soleil et l’air du large, loin des tréfonds. C’est pourquoi le roman de Proust n’est pas à ses yeux « l’expression suprême de l’humanité ».

Les contemporains pouvaient s’y tromper : la recension du Marcel Proust de Pierre-Quint par Ludmila Savitzky, à peu près la seule femme de la partie, et non juive, appartient au dossier des lectures jeunes sionistes de Proust, non seulement parce qu’elle parut dans Menorah, avatar de L’Illustration juive, mais aussi parce que certains lecteurs en déduisirent qu’elle était elle-même juive. C’est même le cas de Benjamin Crémieux, qui citera ce compte rendu de Menorah dans sa propre contribution au sujet, « Proust et les Juifs », à la fin de la décennie : présumant la judéité de Ludmila Savitzky, il la signale expressément, comme si l’information était utile pour apprécier son jugement sur Proust.

Mais on y reviendra. Pour le moment, l’examen de l’ample place faite à Proust dans Menorah nous aura permis d’évoquer non seulement André Spire et Georges Cattaui, les premiers à avoir évoqué la judéité de Proust au lendemain de sa mort, mais aussi Léon Pierre-Quint et Benjamin Crémieux, auteurs de précoces et sagaces essais critiques sur Proust, ou encore Marie-Louise Cahen-Hayem et Ludmila Savitzky, qui prirent position dans deux feuilles influentes de la presse juive et ne jugèrent pas « oiseuse » la question de la judéité de Proust. Nous n’en avons pas fini avec ces quelques protagonistes de la réception d’À la recherche du temps perdu durant la première moitié des années 1920 dans la communauté juive, et ils reparaîtront tous par la suite.

Notes

[1] Les Nouvelles littéraires, 20 juin 1925, p. 5, et 27 juin 1925, p. 5 ; voir la recension d’Edmond Jaloux dans Les Nouvelles littéraires, 29 août 1925, p. 3.

[2] Léon Pierre-Quint, Marcel Proust, sa vie, son œuvre, Éd. du Sagittaire, 1925, p. 23-24 ; 1976, p. 19.

[3] Id., « Simplification amoureuse », Mercure de France, 15 avril, 1er et 15 mai 1921.

[4] Id., Déchéances aimables, Éd. du Sagittaire, 1924 ; La Revue juive, n° 4, juillet 1925, p. 498-499.

[5] Id., « Carl Sternheim », La Revue juive, n° 6, novembre 1925, p. 733-741.

[6] Id., Marcel Proust, sa vie, son œuvreop. cit., 1925, p. 218-219 ; 1976, p. 163.

[7] Ibid., 1925, p. 220 ; 1976, p. 164.

[8] Ibid., 1925, p. 230 ; 1976, p. 171.

[9] Archives israélites, t. LXXXV, n° 22, 29 mai 1924, p. 1.

[10] Heidi Knörzer, « Isidore Cahen, directeur des Archives israélites », art. cit., p. 126-131.

[11] Voir Jean-Baptiste Amadieu, « Jacques Baillès, évêque, censeur et critique littéraire », 2013. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01330383/document

[12] Tous deux sont en classe de troisième en 1884-1885 ; Proust a été absent durant tout le troisième trimestre, tandis que René Cahen est souvent cité à la distribution des prix (Le Figaro, 5 août 1885, p. 5).

[13] Le Figaro du 27 février 1902 et le Journal des Débats du 28 février 1902 annoncent le mariage de René Cahen, fondé de pouvoir d’agent de change, et Marguerire Hayem au temple de la rue de la Victoire, devant de nombreux assistants, dont Henri Bergson.

[14] Proust, lettre à Lucien Daudet, [16 décembre 1897], Corr., t. XXI, p. 585-586. Voir Véronique Long, « Les collectionneurs juifs parisiens sous la Troisième République (1870-1940) », Archives juives, vol. 42, 2009/1, p. 84-104.

[15] Le Figaro du 24 mars 1903 annonce le mariage de Fernand Gregh et Harlette Hayem à la mairie du huitième arrondissement, rue d’Anjou, devant une nombreuse assistance.

[16] Fernand Gregh, L’Âge de fer. Souvenirs, 1925-1955, Grasset, 1956, p. 192.

[17] Proust, lettre à Mme de Brantes, 1er septembre 1897, Corr, t. II, p. 212-213.

[18] La Vie parisienne, 6 mars 1897, p. 142.

[19] « Comment ont été faites les lois scélérates », La Revue blanche, 1er juillet 1898, p. 338-352, ici p. 346 ; Les Lois scélérates de 1893-1894, Éd. de la Revue blanche, 1899, p. 20-21.

[20] Marie-Louise Cahen-Hayem, « L’An prochain à Jérusalem », Archives israélites, t. LXXXV, n° 29, 17 juillet 1924, p. 114-115.

[21] Id., « La psychologie et le roman », Archives israélites, t. LXXXVI, n° 52, 24 décembre 1925, p. 206.

[22] Freud, Le Rêve et son interprétation, trad. Hélène Legros, Gallimard, coll. « Les Documents bleus », 1925.

[23] Léon Pierre-Quint, Marcel Proust, sa vie, son œuvre, op. cit., 1925, p. 131-139 ; 1976, p. 99-105 ; voir « Le Style de Marcel Proust », Les Nouvelles littéraires, 6 juin 1925, p. 6, qui donne un extrait du chapitre.

[24] La Revue juive, n° 6, novembre 1925, p. 792-795 (« Les revues »).

[25] Voir Nicole Racine, « Benjamin Crémieux et le Pen Club français », 28 novembre 2009. https://www.college-de-france.fr/site/antoine-compagnon/symposium-2009-11-28-15h30.htm

[26] Benjamin Crémieux, Essai sur l'évolution littéraire de l'Italie de 1870 à nos jours. Thèse pour le doctorat ès lettres présentée devant la Faculté des lettres de l'Université de Grenoble, Kra, 1928, également publié sous le titre Panorama de la littérature italienne contemporaine, dans la collection « Panorama des littératures contemporaines ». La thèse complémentaire porte sur Pirandello : Henri IV et la dramaturgie de Luigi Pirandello, suivi de la traduction française de Henri IV, Gallimard, 1928.

[27] Jérémie Dubois, L’Enseignement de l’italien en France (1880-1940), Grenoble, UGA Éditions, 2015, p. 256.

[28] Proust, lettre à Jacques Boulenger, [29 novembre 1921], Corr., t. XX, p. 543.

[29] Id., lettre à Benjamin Crémieux, [15 janvier 1922], Corr., t. XXI, p. 34-35.

[30] Paul Morand, lettre à Proust, 6 mai 1922, Corr., t. XXI, p. 172.

[31] Proust, lettre à Benjamin Crémieux, [15 juin 1922], Corr., t. XXI, p. 271.

[32] Benjamin Crémieux, XXsiècle. Première série. Proust, Jean Giraudoux. Henri Duvernois, Pierre Hamp, Valery Larbaud, Pierre Benoit, Jules Romains, Pierre Mac Orlan, Paul Morand, Drieu La Rochelle, Jean Paulhan, Luc Durtain, Henri Pourrat,Éd. de la NRF, 1924, p. 9-98 ; éd. Catherine Helbert, Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 2010.

[33] Id., « La composition dans l’œuvre de Marcel Proust », Les Nouvelles littéraires, 31 mai 1924, p. 5 ; XXsiècle. Première sérieop. cit., p. 69-76.

[34] Id., « La psychologie de Marcel Proust », La Revue de Paris, 31année, t. V, 15 octobre 1924, p. 838-861 ; XXsiècle. Première sérieop. cit., p. 30-66.

[35] Id., XXe. Première sérieop. cit., 1924, p. 51 ; 2010, p. 61.

[36] À l’ombre des jeunes filles en fleursRTP, t. II, p. 98.

[37] Benjamin Crémieux, XXe. Première sérieop. cit., 1924, p. 50 ; 2010, p. 60.

[38] Voir « Judaïsme et littérature », dans la « Revue de presse » de Menorah, n° 20, 1er novembre 1925, p. 327 ; La Revue juive, n° 6, novembre 1925, p. 804.

[39] Benjamin Crémieux, « Judaïsme et littérature », Les Nouvelles littéraires, 10 octobre 1925, p. 5.

[40] Sur la réception de ces livres, perçus comme philosémites lors de leur publication, et aujourd’hui jugés pour le moins ambivalents, voir Michel Leymarie, « Le Frères Tharaud : de l’ambiguïté du ”filon juif” dans la littérature française des années vingt », Archives juives, vol. 39, 2006/1 (« Le “Réveil juif” des années 20 »), p. 89-109 ; Susan Rubin Suleiman, « Foreigners and Strangers : Jews in French Society and Literature between the Two World Wars », in Revisioning French Culture, Andrew Sobanet (dir.), Liverpool, Liverpool University Press, 2019, p. 89-99.

[41] Grasset, 1918 et 1922 ; voir aussi : « Un livre gai. / André Maurois, l’auteur des Silences du Colonel Bramble, vient de publier un nouveau roman : Les Discours du Dr O’Grady, qui sont un miracle de drôlerie, d'humour et de grâce en jouée » (L’Action française, 23 mars 1922, p. 1).

[42] Benjamin Crémieux, « Proust et les Juifs », Du côté de Marcel Proust, suivi de lettres inédites de Marcel Proust à Benjamin Crémieux, Lemarget, 1929, p. 95-126 ; Tusson, Du Lérot, 2011.

[43] Armand Lunel, « XXsiècle, par Benjamin Crémieux », La Revue juive,n° 6, novembre 1925, p. 750-752.

[44] La Revue juive, n° 6, novembre 1925, p. 804.

[45] Voir Pierre Abraham, Les Trois Frères, préface de Jacques Duclos, Les Éditeurs français réunis, 1971.

[46] Voir Leonid Livak, « “A Thankless Occupation”: James Joyce and His Translator Ludmila Savitzky », Joyce Studies Annual, 2013, p. 33-61. On attend la traduction de la biographie de Leonid Livak, publiée à Moscou en 2019, Ludmila Savitzky, portrait d’une traductrice, à paraître aux Éd. des Archives contemporaines.

[47] Ludmila Savitzky, André Spire, Une amitié tenace. Correspondance 1910-1957, op. cit., p. 362, note 292.

[48] Georges Cattaui, La Promesse accomplie, Camille Bloch, 1922.

[49] Ludmila Savitzky, André Spire, Une amitié tenace, op. cit., p. 364-365.

[50] Ibid., p. 365.

[51] Ibid., p. 367.

[52] Ibid., p. 369.

[53] Ibid., p. 370.

[54] Ibid., p. 380.

[55] Ibid., p. 382.

[56] Menorah, n° 9-10, janvier 1923, p. 139-140.

[57] « Aube », Menorah, n° 22, 15 décembre 1923, p. 325-326.

[58] Menorah, n° 17, 15 septembre 1925, p. 274.

[59] Ludmila Savitzky, « Marcel Proust, sa vie, son œuvre, par Léon Pierre-Quint », Menorah, n° 20, 1er novembre 1925, p. 322.