Hommage

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Bernard Frank

Bernard Frank est né le 28 février 1927 à Paris. Par son père comme par sa mère, c'était un descendant de juristes, juifs du côté paternel, catholiques du côté maternel. Son père, Jacques Frank, membre éminent du Barreau de Paris, « incarnait (je cite une page que lui a consacrée Robert Badinter) l'Israélite français conforme au modèle transmis par des générations successives de Juifs français, républicains, intellectuels et patriotes ». Pour lui comme pour les autres, les décisions du nouvel État français né de l'invasion allemande furent une incompréhensible tragédie. Arrêté avec d'autres avocats par des policiers français en août 1941, interné à Drancy, puis libéré par les Allemands avec les plus malades, Jacques Frank refusa d'aller se mettre à l'abri en zone libre. Le 18 janvier 1942, désespéré, il choisit de se donner la mort. Cette brutale et inqualifiable disparition d'un père qu'il adorait, Bernard Frank n'en parlait presque jamais, mais il est clair que cet événement devait le marquer profondément non seulement dans son être intime, dont nous n'avons pas à connaître et sur lequel il était de toute manière extrêmement discret, mais aussi dans ses orientations intellectuelles et spirituelles, qui sont, elles, inséparables de l'œuvre du savant dont nous mesurons aujourd'hui la grandeur et la générosité.

Bernard Frank était un être profondément attaché au religieux, et de multiples façons. S'il est resté jusqu'à sa fin fidèle à la religion catholique dans laquelle il avait été élevé, il ne s'exprimait guère, même avec ses proches, sur ce à quoi il croyait exactement, au sens théologique du terme. En revanche, il marquait dans son comportement comme dans ses travaux un attachement passionné au phénomène religieux, au sens le plus large du terme — je veux dire, comme accès vers ce qui nous dépasse, comme présence spirituelle dans les êtres et dans les choses, et comme ouverture tranquille et bienveillante vers les autres et vers leurs croyances.

La rencontre de Bernard Frank avec le Japon s'est produite et, si je puis dire, a fonctionné à ce niveau. C'est à la fin de ses études secondaires qu'il découvre ce pays à travers les écrits de Lafcadio Hearn, un auteur d'origine irlandaise qui s'était fixé et marié au Japon à la fin du siècle dernier et en avait fait connaître les croyances à travers des recueils de contes fantastiques basés sur les récits que lui faisait son épouse. Comme Lafcadio Hearn, Bernard Frank avait, pour reprendre les termes de sa disciple Jacqueline Pigeot, « cherché et trouvé au Japon une tranquille familiarité avec l'Au-delà et aimé dans le bouddhisme une religion qui (a-t-il dit) en fin de compte laisse peu de place à l'anathème ». Là est, je crois, le point de départ de tout : face aux monothéismes qu'il avait connus à travers son éducation et dont il avait éprouvé, au moment des tragiques événements de son adolescence, l'intolérance en quelque sorte constitutive, Bernard Frank avait découvert, et ne devait sa vie durant cesser d'étudier et d'aimer, la façon dont les Japonais avaient su combiner en un syncrétisme toujours ouvert et révisable le polythéisme animiste qui remontait à la nuit de leurs origines (le shintô) et la grande et tolérante religion de salut qu'ils avaient empruntée à la Chine et adaptée à leurs propres besoins et à leur propre culture (le bouddhisme).

On trouve dans l'œuvre de Frank maintes formulations de cet idéal qu'il avait rencontré au Japon. En voici l'une des plus frappantes : dans l'introduction à son grand catalogue des collections bouddhiques japonaises du Musée Guimet, dont je redirai un mot, il écrit, après avoir évoqué la synthèse harmonieuse entre shinto et bouddhisme : « On peut se laisser à imaginer ce qui serait advenu [dans notre monde méditerranéen] si le monothéisme avait admis de s'y développer sans rejeter en bloc la vision polythéiste, les dieux multiples étant tenus pour intermédiaires entre ce monde et le Dieu unique. » Cette coexistence pacifique et complémentaire entre une multitude de dieux locaux et un corpus de vérités supérieures donnant accès au transcendant, Bernard Frank n'aura cessé de l'explorer et de l'analyser, avec la science de l'érudit familier des monuments et des textes du passé et avec la passion de l'ethnographe arpentant un terrain où il se sent chez lui.

Pour revenir à sa découverte du Japon, notre nouveau lecteur de Lafcadio Hearn ne perdit pas de temps. Sitôt passé son baccalauréat, et tout en poursuivant les études de droit qu'exigeait la tradition familiale, il se mit au japonais à l'École des Langues Orientales, et dans les années suivantes s'employa à acquérir le bagage d'un spécialiste formé à toutes les disciplines de la grande tradition orientaliste. Sa chance fut de pouvoir étudier sous la direction de maîtres prestigieux, auxquels il vouait une vénération qu'il n'est sans doute pas déplacé de qualifier de filiale. Charles Haguenauer, l'inventeur de la japonologie moderne en France, maître sévère et attentif, était le premier d'entre eux ; mais il y eut aussi Paul Demiéville, auprès de qui Bernard Frank s'initia au chinois classique et au bouddhisme, le grand sanskritiste Louis Renou, le maître de l'indianisme Jean Filliozat, ou encore Rolf Stein pour le tibétain, et, un peu plus tard, Paul Mus. C'est après avoir acquis son diplôme de la section des sciences religieuses de l'École Pratique des Hautes Études, en 1954, que Frank s'embarqua pour un séjour de trois années à la Maison Franco-japonaise de Tokyo, qui devait donc être son premier contact avec le Japon réel.

Ces premières années passées à Tokyo ont été à l'évidence cruciales dans sa carrière de savant. C'est là en effet qu'il a mis en route ses premiers travaux importants et que se sont précisées certaines préoccupations intellectuelles qui ne devaient plus le quitter. L'une de ces préoccupations était de se familiariser avec la vie religieuse réelle des Japonais. Ce souci devait le conduire à arpenter une bonne partie de l'archipel afin d'y visiter temples et monastères, sanctuaires et ermitages, même les plus obscurs — je dirais même, surtout les plus obscurs ; et c'est là qu'il commença, entre autres choses, de constituer une vaste collection d'images religieuses populaires imprimées, les o-fuda, dont il devait en fin de compte rassembler près d'un millier et sur lesquelles il avait le projet de publier un ouvrage. En dehors de son charme intrinsèque, cette « iconographie diffusée » (comme il devait l'appeler quelque part, et qui incluait d'ailleurs toutes sortes d'autres objets portant des motifs religieux) était pour lui une source importante pour comprendre comment les doctrines bouddhiques, a priori complexes et intellectuellement élitistes, s'étaient diffusées et vulgarisées au sein du petit peuple des croyants et s'étaient intégrées à la vie quotidienne des Japonais et à leur vision du monde. Ces pèlerinages dans le Japon profond étaient une des grandes joies de Bernard Frank, et je me souviens encore, alors que j'étais moi-même pensionnaire de la Maison Franco-japonaise et qu'il en était le directeur, au début des années soixante-dix, avec quelle anticipation il attendait de pouvoir y consacrer les quelques semaines de vacances d'été qui le libéreraient de tâches administratives et de représentation qu'il accomplissait avec la meilleure volonté et la plus extrême conscience, mais qui le tenaient éloigné de la recherche.

Une autre voie de diffusion du bouddhisme savant vers le grand public avait été le genre littéraire du conte édifiant rédigé en japonais (et non en chinois classique, comme les textes canoniques ou théologiques), particulièrement populaire en cette époque Heian (du IXe au XIIe siècle) dont Bernard Frank était devenu un spécialiste éminent. Dès avant son premier séjour au Japon il avait commencé de travailler sur le Konjaku monogatari, grande somme narrative du bouddhisme japonais inspirée des prédications des moines à laquelle l'avait introduit Charles Haguenauer. La traduction d'une importante anthologie de pièces du Konjaku monogatari, précédées d'une longue introduction et abondamment pourvues de notes et de commentaires, ne devait cependant paraître qu'en 1968, dans la collection « Connaissance de l'Orient » patronnée par l'UNESCO, sous le titre Histoires qui sont maintenant du passé. L'une des raisons de ce délai d'une quinzaine d'années est que, au cours de ses travaux sur ce texte, Bernard Frank était tombé sur un problème historique et anthropologique particulièrement ardu, dont la résolution devait occuper une grande partie de son séjour à la Maison Franco-japonaise : l'interprétation cosmologique et rituelle des interdits de direction et des méthodes permettant de les détourner, auxquels il consacra sa première grande monographie, parue en 1958 sous le titre Kata-imi et Kata-tagae. Étude sur les interdits de direction à l'époque Heian. Une version revue et augmentée de ce travail immensément érudit, qui passe pour avoir grandement impressionné les spécialistes japonais, et dont on peut ajouter qu'il porte sur un sujet qui a encore des prolongements dans le Japon d'aujourd'hui, est parue en japonais en 1989, et il faut espérer que cette édition révisée pourra bientôt être publiée en français.

J'ajouterai, pour en terminer avec ce premier séjour au Japon, qu'il a aussi eu une grande importance dans la vie personnelle de Bernard Frank, puisque c'est là qu'il rencontra et épousa une jeune fille née d'une vieille famille de notables de la préfecture de Wakayama, Tsuchihachi Junko, qui étudiait alors la peinture occidentale à l'Université des Arts de Tokyo. J'ai toujours été charmé, et aussi intrigué, par la note insolite qu'apportait la peinture d'inspiration surréaliste de Junko Frank, présentée dans de nombreuses expositions, dans l'environnement esthétique et spirituel de ce couple infiniment attachant.

De retour en France, Bernard Frank entre au CNRS, et il est appelé peu après à assurer des charges de conférences à la Ve section de l'École Pratique des Hautes Études, avant de devenir directeur d'études à la IVe section de cette même École, en 1965. Il est impossible ici de retracer tous les sujets d'histoire littéraire, religieuse ou artistique dont il a traité pendant ces années d'enseignement, dont le compte rendu toujours très circonstancié subsiste dans les livraisons successives de l'Annuaire de l'EPHE, comme plus tard, à partir de 1980, dans celui du Collège de France — et dont le contenu se retrouve bien sûr dans de nombreux articles et essais. Mais il est au moins un domaine — l'iconographie bouddhique — dont l'on ne peut pas ne pas parler, car Frank n'a cessé d'y revenir jusqu'à la fin de sa vie.

L'idée d'inventaire revient à de nombreuses reprises dans les textes et dans la recherche de Bernard Frank. Ainsi qu'il l'expliquait dans sa leçon inaugurale au Collège de France, c'est dès sa découverte, à travers la lecture de Lafcadio Hearn, des cultes multiples de la religion populaire japonaise qu'il avait commencé à « rêver d'un inventaire où se trouveraient réunies toutes les données relatives à des objets de vénération dont [il] n'imaginait] même pas le nombre ». Il faisait là allusion à cette religion vivante dont j'ai évoqué tout à l'heure l'exploration in situ des lieux de culte à travers tout le pays, et dont il disait encore, dans cette même leçon inaugurale, qu'il importait de ne point l'isoler de la grande tradition des textes canoniques et doctrinaux, mais bien de l'y confronter systématiquement, car elle en était inséparable. Un objet d'inventaire auquel il s'attacha particulièrement fut le panthéon bouddhique, considéré notamment à travers son iconographie et dans ses rapports avec la société japonaise. Ses études d'iconographie bouddhique, qui couvraient en réalité un champ méthodologique bien plus vaste que ce terme ne pourrait le suggérer, ont occupé une très grande partie de l'enseignement et des recherches de Bernard Frank pendant ses années au Collège de France.

À l'heure actuelle, malheureusement, les résultats de ces travaux restent pour une bonne part dispersés dans des articles pas toujours faciles d'accès, dans ces longs comptes rendus d'enseignement dont j'ai parlé, dans le texte rédigé de ses cours, ainsi que dans plusieurs manuscrits encore inédits, écrits en français ou enjaponais, qu'il se promettait de mettre définitivement au point une fois déchargé de son enseignement et de ses responsabilités au Collège ; l'on ne peut donc qu'espérer voir bientôt paraître les fruits du travail de publication posthume auquel se sont déjà attelés ses disciples et amis.

Mais si la mort ne lui a pas laissé le temps de rédiger et de publier la grande synthèse sur ce sujet à laquelle il destinait ses années de retraite, Bernard Frank aura néanmoins été en mesure d'en livrer une part importante dans un travail monumental et superbe qui devait l'occuper de longues années : le catalogue publié en 1991 sous le titre Le panthéon bouddhique au Japon — Collections d'Émile Guimet. Il ne m'est pas possible ici d'analyser cette œuvre en détail, mais je voudrais au moins en suggérer, en quelque sorte, la texture, en énumérant les « six catégories d'êtres vénérés » (shoson) auxquelles correspondent les six grandes parties du catalogue, et qui en font une sorte d'encyclopédie du bouddhisme japonais : les buddha ; les boddhisatva (les êtres déjà engagés sur la voie de la délivrance) ; les « Rois de science » (qui personnifiaient la science des choses mystérieuses portée par des formules magiques comme les montra) ; l'ensemble des divinités (extérieures, contrairement aux buddhas, au monde de l'Éveil) ; les « apparitions circonstancielles » (c'est le terme désignant les divinités locales du Japon cooptées par le bouddhisme) ; et enfin, les religieux éminents et autres patriarches.

Frank retrace dans sa préface au catalogue Guimet les circonstances dans lesquelles l'industriel lyonnais en était venu, pendant le dernier quart du XIXe siècle, à constituer une collection qu'il voulait systématique d'iconographie religieuse japonaise — en fait, le projet initial de Guimet était bien plus ambitieux encore, puisque c'était tout le champ des religions orientales qu'il voulait couvrir et présenter dans le musée spécialement édifié pour cela, à Lyon d'abord et ensuite à Paris. Le travail de Bernard Frank sur la collection Guimet fut une très longue aventure : en effet, l'identification, l'inventaire et le catalogage de ce fonds très important, qui avait fini par échouer dans les réserves du musée, lui avaient été confiés dès ses années de jeune chercheur au CNRS. De fait, les péripéties ne manquèrent pas, non seulement pour que le travail scientifique qui était sa mission particulière pût être mené à bien, mais encore pour que la collection Guimet pût être exposée dans des conditions dignes d'elle à l'annexe du Musée, Avenue d'Iéna, qui lui avait été spécialement consacrée.

L'on est frappé, à la lecture des études consacrées par Bernard Frank au parcours d'Émile Guimet, par la similarité de la démarche de ce dernier et de la sienne propre — par-delà, bien sûr, le fait que Guimet n'était qu'un amateur éclairé et enthousiaste, alors que Frank était un grand savant. Dans l'un et l'autre cas l'on retrouve cette passion pour l'inventaire, dont j'ai déjà parlé, et pour la préservation dans son infinie diversité d'un corpus riche de syncrétismes et dans lequel les frontières entre sectes n'ont qu'une importance relative. Et l'on retrouve la même préoccupation, à la fois ethnographique et spirituelle, pour le fait religieux envisagé dans sa globalité.

Je l'ai dit, il serait trop long d'évoquer en détail tous les sujets abordés dans son enseignement et ses publications par Bernard Frank, en sus de ceux que j'ai mentionnés à l'instant ; au reste, d'autres plus qualifiés que moi — ses élèves — ont eu déjà l'occasion de le faire. Je citerai simplement, puisque c'est un des travaux qui l'ont fait connaître du grand public, la traduction étonnante qu'il a donnée en 1959 d'une nouvelle de Fukuzawa Ichirô qui devait connaître une grande fortune dans son adaptation cinématographique sous le titre La ballade de Narayama.

Mais surtout, je voudrais ici dire un mot, pour terminer, de Bernard Frank l'homme public. Ce Professeur au Collège de France, membre de l'Institut, titulaire de nombreuses distinctions, ne recherchait pas les honneurs et les charges ; mais lorsqu'ils lui étaient conférés il les prenait sérieusement, et il était prêt à en assumer toutes les responsabilités. Les études japonaises en France, au développement desquelles il vouait un intérêt qui n'avait d'égale que sa passion pour le Japon lui-même (où il jouissait, je le souligne en passant, d'un très grand prestige), ont une dette immense envers lui. Que ce soit à la Maison franco-japonaise de Tokyo, dont il fut directeur de 1972 à 1974 et au comité scientifique de laquelle il appartint ensuite, au département de japonais de l'Université Paris 7, où il fut professeur de 1977 à 1979 dans des conditions difficiles, dans les commissions du CNRS où il siégea à plusieurs reprises, à l'Institut des Hautes Études Japonaises du Collège de France, qu'il dirigea de 1974 jusqu'à sa mort, ou à nos Instituts d'Extrême-Orient, dont il avait recueilli la responsabilité en 1993 — partout il était prêt à se battre, à donner de son temps et à effectuer les démarches nécessaires, même les moins agréables, pour préserver les acquis menacés et avancer la cause des études qui lui étaient chères. Et cet homme qui n'avait rien de pompeux, qui détestait les marchandages et les intrigues et dont la qualité la plus immédiatement évidente était la gentillesse et le souci d'autrui, savait se faire solennel et insistant, et savait être écouté, lorsque ce qui lui tenait à cœur était en jeu. D'innombrables collègues et étudiants peuvent en témoigner, et pour ma part je ne suis pas près d'oublier comment, lors d'une démarche effectuée en compagnie de notre administrateur, André Miquel, il avait réussi par sa force de conviction à faire apparaître une lueur de mauvaise conscience sur le visage des bureaucrates les plus fermés et les plus hostiles de la Montagne Sainte-Geneviève.

Mais nous parlons là de ce en quoi Bernard Frank, j'aime à le croire, ne voyait en fin de compte qu'un monde d'impermanence et d'illusion — lui dont la vie aura été structurée par sa fréquentation à la fois instinctive et savante du bouddhisme dans son incarnation japonaise. Son dernier déplacement hors de France, à l'automne 1995, fut pour se joindre à un groupe organisé par l'UNESCO pour visiter le lieu de naissance du Bouddha, au Népal. C'est peu de temps après être revenu de ce voyage, dont il s'était fait une joie, qu'apparurent les premiers symptômes du mal qui devait lui coûter une année de souffrances et le chagrin de devoir abandonner ses travaux. Et comme il l'avait lui-même voulu, c'est accompagné de la lecture d'un sûtra par un ami religieux bouddhique, au milieu des siens, qu'il atteignit la délivrance, le 15 octobre 1996.

1998

Pierre-Étienne WILL