— Cordialité

Cordialité

« J’en viens maintenant à quelques considérations sur la cordialitéÀ vrai dire, si l’on compare les situations compliquées aux situations simples des populations […], il semble que la cordialité aille naturellement en diminuant à mesure que les hommes sont davantage condensés et rapprochés. [...] Ainsi, dans ces situations, se manifestent naturellement l’hospitalité, la compassion et une cordialité personnelle, c’est-à-dire individuelle, qu’il n’est pas aussi facile de rencontrer dans les villes très peuplées. Dans celles-ci, doit suppléer la cordialité publique, au défaut de la cordialité individuelle » (Gian Domenico Romagnosi, Genèse du droit pénal, 1791, partie V, chap. IV).

La ville contraint, « condense », et le confinement nous oppresse. L’exercice de la cordialité, qui est « expansif », se trouve mis à rude épreuve, comme le rappelait déjà François de Sales dans son « Entretien » Sur le sujet de la cordialité : il y conseillait d’accompagner les élans du cœur de deux vertus qui coopèrent, à savoir l’affabilité et la conversation sereine. Cette bienveillante cohabitation est appelée à franchir les murs de la maison et à tendre vers une « cordialité publique », qui est –  pour François de Sales – « une confiance tout enfantine » qui s’abandonne à l’autre pour partager et en jouir. Ce n’est pas là seulement un trait caractéristique d’un « spirituel » éloigné des contingences mondaines : un siècle plus tard, un des pères des Lumières, D’Alembert, sera décrit par Paolo Frisi comme animé d’une « ardente et active cordialité » (Éloge de monsieur D’Alembert, 1786). Bienveillante et sereine, prévenante et paisible, la cordialité adoucit l’âpreté et est la demeure de la simplicité, comme nous le rappelle Carlo Goldoni : « Allons donc, mon amie, permettez-moi que je me comporte avec vous conformément à ma manière de vivre, c’est-à-dire de façon franche et directe, sans affectation. Ma maison est la vôtre. Comportons-nous l’une envers l’autre avec amitié, avec cordialité, car je suis absolument opposée aux cérémonies » (La Dame prudente, 1751 ; Acte I, scène X).

Peut-être la définition la plus actuelle se trouve dans le ton qui conclut, une fois la peste passée, les Fiancés d’Alessandro Manzoni, quand les protagonistes se retrouvent au village, autour du nouveau seigneur, « avec une franche cordialité et en même temps une délicate réserve » (chap. XXXVIII). Une cordialité si spontanée qu’elle contamine même l’éternel fidèle de la peur : « — Ah ! — se disait ensuite à lui-même don Abbondio, en retournant au presbytère — si la peste arrangeait toujours et en tous lieux les choses de cette manière, on serait vraiment coupable d’en dire du mal : on souhaiterait même qu’il en arrivât une à chaque génération, et lors même que l’on devrait lui payer son tribut. Quant à guérir... — ». Ma guarire, ve’... ! : il est préférable – même aujourd’hui – ne pas risquer la preuve.

Ce n’est toutefois pas la cordialité de l’« après » qui compte, mais le cœur ouvert dans l’épreuve – comme ne manque pas de le rappeler frère Cristoforo : « Et il se disposait [le gentilhomme] à le servir avant tout autre ; mais le religieux reculant avec une certaine résistance cordiale : Ces choses-là,” dit-il, ne sont plus faites pour moi, mais il ne sera point que je refuse vos dons. Je vais me mettre en voyage : daignez me faire apporter du pain, pour que je puisse dire que j’ai joui de votre charité, que j’ai mangé de votre pain et reçu un gage de votre pardon” » (Les Fiancés, chap. IV). Le « pain du pardon ».