— Dévouement

Dévouement

Je me rappelle avoir suivi en 1967 un cours, inoubliable, de Luigi Pareyson sur Dostoïevski, publié posthume chez Einaudi (1993). Dans celui-ci, émergeaient – en même temps que les grandes interrogations métaphysiques de l’écrivain – des figures féminines d’une grande intériorité et d’une profonde retenue : « constituent des figures du bien une quantité de personnages féminins, dont les contours s’estompent au point de former une unique image, et dans lesquels s’incarnent quelques vertus typiquement féminines, à savoir la douceur, le dévouement, le silence, la paix de l’âme » ; dans la douce certitude que « les forces du mal ne sont vaincues que par la force de l’amour, dans les différentes formes de la compassion, de l’indulgence, du dévouement, du sacrifice et, surtout, dans la forme suprême de la confiance dans le principe du bien ». Elles m’ont accompagné au cours des ans, bienveillantes, attendrissantes, protectrices, icônes de la grande tradition russe. Au-dessus de toutes, la douce, fidèle, lumineuse Agafia Matveevna de l’Oblomov de Gontcharov (1859). Celle-ci n’a d’égal que le dévouement sans retour, moqué et rédempteur, de Félicité dans les Trois contes de Flaubert (1877), ainsi que l’attente infinie des Retrouvailles inespérées de Johann Peter Hebel, récemment prolongée, dans une dernière incarnation, par Véra, La femme qui attendait d’Andreï Makine (2004).

Je pense à elles alors que ces journées nous offrent d’autres dévouements, de chair souffrante : de sœurs, d’infirmières, d’aides-soignantes qui meurent par dizaines, dans les maisons de retraite, avec ceux qu’elles assistent, infirmes, ayant souvent perdu jusqu’à leur lucidité, sans défense, dans toute l’inutilité – pour ce monde avide de conquêtes – de leur déréliction. Elles meurent, aspirées par le frêle rien sur lequel elles ont veillé. Elles meurent dans la gloire du dévouement, du se vouer, du se lier pour toujours à la finalité ultime de l’homme : la dignité de tout être vivant. Elles n’auront pas droit à des monuments funèbres, ni à des cérémonies solennelles, ni à des rues à leurs noms, mais elles sont l’hosanna invisible chanté dans notre misère : un hosanna qui s’élève plus haut que l’oubli, « en alleluyant, de leur voix retrouvée » (Purgatoire, XXX, 15), dans un éternel Hymne des Chérubins qui s’élève, avec Piotr Illitch Tchaïkovski, du profond orient de la Terre promise.