— Ironie

Ironie

Ceux qui ont vu Le Festin de Babette (le film de Gabriel Axel, 1987, tiré de la nouvelle, de ce nom, de Karen Blixen) ou Chocolat (2000, avec la charmante Juliette Binoche) se rappelleront le pesant « comme il faut » d’une vertu trop austère qui corsète la vie d’une communauté. Au contraire, figure enjouée, l’ironie mesure – mais avec un détachement doux et sans jamais « égratigner » – la disproportion entre un geste ou un mot et son modèle, selon la maxime formulée par Diderot dans le Neveu de Rameau : « Il vaut mieux écrire de grandes choses que d’en exécuter de petites ». C’est la forme d’un dire qui, connaissant l’idéal, sait ramener à ce dernier, en souriant, notre action malheureuse, l’échec de l’imperfection, l’amertume de l’insuccès : quantum mutatus ab illo ...!, dit en effet Enée (Aen. II, 274), devant la vision en songe d’Hector défait et couvert de sang.

Il y a toujours, dans l’ironie, un léger voile d’adoucissement et une pointe de compassion, comme dans la leçon de style impartie dans le Bourgeois gentilhomme de Molière à Monsieur Jourdain. Alors que ce dernier voudrait écrire un billet digne de sa flamme amoureuse, le « Maître de Philosophie » le trompe par d’agréables variantes d’une égale inanité : « Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour » ; ou encore, de manière tout aussi futile : « Ou bien : “D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux.” Ou bien : “Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir.” Ou bien : “Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font.” Ou bien : “Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour” » (acte II, scène IV). Il en va ainsi, dans les Fiancés de Manzoni, de la rencontre pleine de condescendance entre le Père Provincial et le comte : « Deux puissances, deux têtes blanches, deux expériences consommées se trouvaient en présence » (chap. XIX), la joute du pouvoir finissant et déclinant dans le grave poids des ans : « et c’est à nous, qui avons nos années... que trop, n’est-ce pas, très-révérend père ?... […] Le visage, le geste, la voix du comte, en disant, ce que trop, tout chez lui fut naturel ; là plus de politique ; c’était bien véritablement qu’il regrettait d’avoir ses années ».

L’ironie la meilleure est l’ironie socratique, qui pique pour éveiller la conscience et non pour être urticante, comme l’observera admirablement – à propos justement de Socrate – Leopardi : « il se mit par loisir à raisonner subtilement sur les actions, sur les coutumes et sur les qualités de ses concitoyens ; il y mêla habituellement une certaine ironie, comme il devait arriver naturellement à quelqu’un qui se trouvait empêché d’avoir part, pour ainsi dire, à la vie. Mais la mansuétude et la magnanimité de sa nature, jointes à la célébrité que lui valurent ces raisonnements et qui dut consoler en partie son amour-propre, firent que cette ironie ne fut ni dédaigneuse, ni acerbe, mais reposée et douce » (Œuvres morales, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri, chap. I). Une sereine libération par le sourire.