Fiabilisme et vertus épistémiques

Le cours 5 (30 mars[1]) s’est concentré sur le deuxième axe – fiabiliste – de l’épistémologie des vertus, au terme duquel les vertus relèvent non pas du caractère, mais de la compétence et donc de certains traits cognitifs constitutifs de l’agent. On a présenté la position de son plus éminent représentant, Ernest Sosa, dans son évolution et ses complexités[2]. Pour Sosa, « tout ce qui a une fonction, naturelle ou artificielle, a des vertus » (Knowledge in Perspective, 1991, p. 271). Et puisque notre fonction intellectuelle première est de parvenir à des croyances vraies, les vertus intellectuelles sont tout ce que nous permettent d’accomplir à cette fin nos facultés, qu’elles soient naturelles ou acquises, et, ce faisant, de parvenir à une fin bonne (Cf. Platon, République, livre I et Aristote, Éthique à Nicomaque). Les vertus intellectuelles classiques ne se limitent donc pas à l’ouverture d’esprit, à la persévérance, au courage. Vision, mémoire, induction et déduction et autres facultés cognitives sont aussi des vertus épistémiques qui n’exigent de prime abord (contra le responsabiliste) ni actions vertueuses ni motifs vertueux. Distinguant plusieurs modalités de la connaissance, « animale », « réflexive », « pleine et entière », Sosa insiste de plus en plus sur la vertu d’agentivité épistémique. Ainsi 1. les vertus épistémiques sont des facultés ou compétences assez fiables et stables au sens où ce sont des dispositions qui conduisent à plus de croyances vraies que de croyances fausses. 2. Elles peuvent être naturelles ou dérivées (donc liées à un apprentissage) : la vision est une vertu naturelle ; savoir interpréter une image d’IRM relève d’une vertu dérivée. Les aptitudes acquises par la réflexion critique et dans des cours de logique sont aussi des vertus dérivées. 3. Les vertus n’ont pas besoin de motivations intellectuellement acquises. 4. Mais les vertus relèvent bien d’«  aptitudes » (skills) terme indifferemment substitué désormais à ceux de « vertu » ou de « compétence ». La connaissance est ainsi « la croyance vraie issue de la vertu intellectuelle, la croyance qui se revèle être juste (turns out right) en raison de la vertu et non pas juste par coincidence ». On a souligné les mérites de cette approche attentive au degré de complexité, selon les domaines, des compétences, ses réponses convaincantes à ceux qui lui reprochent d’évacuer l’aspect intentionnel, volitionnel et agentiel de la connaissance[3], les avantages qu’il y a à saisir l’unité de la connaisssance en y intégrant perception, cognition et action, et à distinguer, au sein des vertus épistémiques, ce qui est « auxiliaire » (relevant plutôt des vertus « éthiques » : persévérance, courage) et ce qui est « constitutif » de la connaissance, en rappelant les risques qu’il y a à trop tirer les vertus intellectuelles du côté des vertus morales (bien vus par Russell au chapitre IX des Essais sceptiques : « le mal que font les hommes de bien »), risques consistant à nous faire perdre de vue ce que peuvent avoir d’intrinsèquement vertueux les accomplissements intellectuels eux-mêmes.

[1] Voir http://www.college-de-france.fr/site/claudine-tiercelin/course-2016-03-30-14h30.htm.

[2] E. Sosa, Knowledge in perspective, Oxford, Oxford University Press, 1991; A Virtue Epistemology, Oxford, Oxford University Press, 2007 ; Reflective Knowledge, Oxford,Oxford University Press, 2009 ; Knowing Full Well, Princeton, Princeton University Press, 2011 ; Judgment and Agency, Oxford, Oxford University Press, 2015.

[3] Voir J. Baehr, The Inquiring Mind, Oxford, Oxford University Press, 2011.