Orientations et recherches actuelles

Les travaux de Claudine Tiercelin s’organisent autour de trois axes, depuis toujours étroitement corrélés : C. S. Peirce et l’héritage pragmatiste en philosophie ; la métaphysique ; la philosophie de la connaissance.

C. S. Peirce et l’héritage pragmatiste en philosophie

À Charles Sanders Peirce, dont elle a entrepris avec P. Thibaud la traduction et co-édition des oeuvres aux éditions du Cerf (3 volumes parus sur les dix prévus), elle a consacré deux livres : C. S. Peirce et le pragmatisme (PUF, 1993) et La pensée-signe (J. Chambon, 1993) et de très nombreux articles. Elle a souhaité montrer l’originalité et la fécondité des concepts peirciens pour la philosophie contemporaine, mais aussi de ses héritiers chez des pragmatistes comme Frank Ramsey ou Hilary Putnam dont elle a traduit en français plusieurs ouvrages et à qui elle a consacré un livre Hilary Putnam, l'héritage pragmatiste (PUF, 2002), essentiellement sur le plan de la philosophie du langage et de la logique, de la philosophie de l'esprit, de la philosophie de la connaissance et de l’ontologie. De façon générale, il s’agit pour elle de résister à l’imagerie tenace donnant du pragmatisme une vision exactement contraire à ce qu’il fut à l’origine, à savoir, non pas une philosophie matérialiste, utilitariste, réduisant toute pensée à l’action, voire à sa « cash value », mais une métaphysique de la science d’inspiration foncièrement réaliste, rationaliste mais non positiviste, s’appuyant sur la logique et la science sans pourtant s’y réduire. Dans Le doute en question, parades pragmatistes au défi sceptique (Éditions de l'éclat, 2005), elle a notamment examiné la nature et la portée de la contribution pragmatiste (chez Peirce, Ramsey, James et Putnam) au défi contemporain que représente le scepticisme dans les domaines de la connaissance, de l'éthique et de la métaphysique. Contrairement à la lecture anti-réaliste et anti-métaphysique majoritaire aujourd'hui (chez des philosophes comme Robert Brandom ou Huw Price), elle soutient que le pragmatisme n'est en rien hostile à la métaphysique (entendue en un certain sens) et qu'il implique même, s'il est bien conçu, le réalisme.

Métaphysique

Dans une perspective à la fois historique (notamment médiévale) et analytique, ses travaux visent aussi à proposer de nouvelles formulations du problème classique des universaux, dans ses aspects logico-linguistiques, physiques et métaphysiques.

Dans le prolongement de ses travaux universitaires et des pistes qu'elle avait indiquées en 1995 (La métaphysique, in Notions de philosophie, Gallimard), elle essaie aussi de voir comment on peut reprendre le projet, envisagé et rejeté par Kant, d’un « système de préformation de la raison pure », dans la triple perspective de l'histoire de la métaphysique, de l'ontologie de tradition analytique, mais aussi des recherches empiriques en cours dans les sciences de la nature et dans les sciences cognitives. Selon elle, l’attitude philosophique correcte ne se résume pas en une réflexion sur des savoirs constitués dans les termes d’une analyse de type épistémologique visant à déterminer si et pour quelles raisons les théories scientifiques sont vraies, ou encore à raconter l’histoire de celles qui peuvent recevoir le titre de connaissances justifiées : elle consiste aussi à s’interroger sur le type de réalité dont parlent les théories scientifiques : il ne peut y avoir d’analyse épistémologique de la science sans une analyse métaphysique des questions abordées en son sein.

Elle a publié plusieurs articles en français et en anglais sur la méthode de l'analyse conceptuelle en métaphysique ainsi que sur le statut des propriétés et des dispositions. Dans Le Ciment des choses : petit traité de métaphysique scientifique réaliste paru aux éditions d'Ithaque en avril 2011, elle montre comment, en contournant les pièges du réalisme modal comme le rêve scientiste d’une métaphysique naturalisée, on peut toujours considérer la métaphysique comme une science. Prenant appui sur ces propriétés auxquelles les sciences physiques et cognitives mais aussi l’épistémologie elle-même en ses récents développements, prêtent de nouveau une grande attention, que sont les pouvoirs et les dispositions, elle montre comment cette métaphysique scientifique peut prendre la forme d’un réalisme des dispositions. Dans ses cours récents au Collège de France et dans ses travaux (parus et à paraître), elle s'est plus particulièrement concentrée sur les enjeux d'une métaphysique des espèces naturelles et sur les nouveaux défis que soulève l'essentialisme dans ses variantes contemporaines, à partir d'une approche logique et sémantique, mais au contact aussi des sciences empiriques (chimie, biologie, anthropologie cognitive, notamment).

Philosophie de la connaissance

L’approfondissement du réalisme scolastique sophistiqué que défend Peirce l’a conduite à articuler d’emblée sa propre recherche d’une forme satisfaisante de réalisme en métaphysique et les réflexions qu’elle a pu mener en philosophie de la connaissance, sur le modèle lockéen de l’« epistemology » ou de l’Erkenntnistheorie, ainsi que Peirce qualifiait lui-même sa sémiotique philosophique.

C’est de nouveau l’examen de la question du réalisme, sous la forme qu’il a pu prendre dans la tradition pragmatiste et, en particulier, ses réserves à l’égard du réalisme pragmatiste ou « naturel » de Hilary Putnam, censé répondre à notre « crainte de la perte du monde », qui l’ont conduite à reprendre ces questions et, partant de là, à prendre part aux discussions autour du scepticisme, qui occupent une place centrale dans la philosophie contemporaine de la connaissance. À la fin de son livre de 2005, Le Doute en question, elle a proposé sinon les bases de ce que pourrait être une nouvelle définition de la connaissance, à tout le moins, les contraintes minimales qui, si l'on reste fidèle à certains enseignements du pragmatisme, doivent peser sur elle.

En définissant la connaissance, non pas comme une croyance vraie justifiée, ni davantage comme une capacité vertueuse de l’agent sur le modèle de l’épistémologie des vertus, mais comme un système de questions (doutes) et de réponses (croyances provisoires) au sein d’une enquête (inquiry) rationnelle évaluée et contrôlée par des agents responsables, l'objectif est ainsi d’opposer une meilleure parade au défi sceptique, d’élaborer une approche de la connaissance comme éducation sentimentale et rationnelle, de développer une conception non déontologique de la justification, de proposer une métaphysique des normes dans un cadre naturaliste mais non réductionniste, ce qui oblige à ouvrir l’épistémologie à l’éthique, mais aussi à la philosophie de l’esprit et, une fois encore, à la métaphysique.

Dans sa leçon inaugurale, prononcée le 5 mai 2011, au Collège de France, La connaissance métaphysique, parue aux éditions Fayard en septembre 2011, elle a précisé de quelle manière il était possible d'appliquer ce nouveau modèle de la connaissance à la métaphysique. Dans ses travaux plus récents, elle reprend ce modèle pour renouveler la réflexion sur la connaissance pratique (cours et séminaire de l'année 2015 du Collège de France) et sur la nature des vertus épistémiques (cours et séminaire du Collège de France programmés pour l’année 2016).