Hommage

  • fr
Edmond Malinvaud

Edmond Malinvaud est décédé le 7 mars 2015, dans sa quatre-vingt-douzième année. Il servit la République des sciences et l’État, sans relâche. Pour mener de front, et au plus haut niveau de responsabilité et d’engagement, toutes les vies publiques qu’il eut, Edmond Malinvaud se fonda sur une éthique rigoureuse. Il fut un savant non pas austère, mais pudique. Il fut aussi mû par une foi chrétienne profonde.

Après des études à l’École polytechnique (promotion 1942), puis à l’École d’application de la statistique, Edmond Malinvaud rejoignit l’Insee récemment créé. Il a décrit les principales séquences de sa carrière dans un entretien avec Alan Krueger en 2001 : un séjour à la Commission for Research in Economics (qui deviendra la Cowles Foundation) à Chicago en 1950-1951, ses contributions à la création du système des comptes nationaux à l’Insee au début des années 1950, l’interruption due au rappel sous les drapeaux pour servir en Algérie, la mission d’un an à la commission économique pour l’Europe de l’ONU, les deux séjours à l’université de Berkeley en 1961 et 1967, et, au retour du second, la création d’un petit groupe de recherche à l’Insee, qui deviendra le Crest ; la position à la tête de la Direction de la Prévision en 1972, puis la très longue séquence de sa direction générale de l’Insee, entre 1974 et 1987, pour l’exercice de laquelle il déclara s’être heureusement appuyé sur la collégialité, avec « un bon groupe de directeurs qui étaient de vieux amis avec qui nous partagions l’éthique de la franchise dans nos relations mutuelles ». Il anima le célèbre séminaire René Roy, devenu séminaire Roy-Malinvaud, un de ces creusets précieux de l’échange scientifique où s’accordaient librement l’enseignement et la recherche. Il enseigna à l’Ensae, dont il devint aussi le deuxième directeur de 1962 à 1966. Il fut élu en 1957 directeur d’études cumulant à la 6e section de l’EPHE (devenue l’EHESS). Le Collège de France l’accueillit en 1987, sur une chaire d’Analyse économique, dont la création avait été proposée conjointement par Emmanuel Le Roy Ladurie et Jacques-Louis Lions.

Recherche, enseignement, architecture de la production statistique, administration, expertise : comment donc Edmond Malinvaud s’y prit-il pour mener de front toutes ces tâches, et à un pareil niveau ? La question ne cessa d’intriguer ses collègues américains quand ils venaient l’interroger et faire son portrait pour Econometric Theoryou pour le Journal of Economic Perspectives, et qu’ils lui demandaient de décrire ses journées de travail pour comprendre l’équation d’une aussi intense et féconde multi-activité. Par le fait d’un hasard biographique, nous étions voisins dans l’immeuble où demeure toujours son épouse Élisabeth. Invariablement, chaque matin, bien avant six heures, le petit bureau de son appartement était éclairé. Comme l’a écrit Roger Guesnerie, cette étonnante capacité de travail ne pouvait être soutenue que par une motivation sans faille, celle de chercher à comprendre le monde dont les crises avaient constitué le décor de son enfance à Limoges, dans les années 1930, et de travailler à analyser, dans la deuxième partie de sa carrière, les « lancinants déséquilibres macroéconomiques qui préoccupent le plus nos concitoyens » – le chômage, l’inflation, les déséquilibres financiers.

Jeune polytechnicien, Malinvaud fréquenta le séminaire d’économétrie de Maurice Allais à l’École des mines, où il côtoya de jeunes économistes tels que Marcel Boiteux et Gérard Debreu qui, comme lui, marquèrent ensuite la discipline. Et sur la recommandation d’Allais, il obtint une bourse Rockefeller pour séjourner à la Commission for Research in Economics, un lieu qu’il jugea idéal pour associer le meilleur de la recherche européenne et de la recherche américaine, notamment autour des travaux d’alors sur l’économétrie des équations simultanées et sur la théorie de l’équilibre général. De ce séjour est notamment issu son premier et fameux article publié dans Econometrica, en 1953.

Ses questionnements principaux portent alors sur la théorie de l’équilibre intertemporel de l’allocation des ressources, mais aussi, en économètre et statisticien, sur l’appareillage de la comptabilité nationale. Il élabore ensuite des modèles d’équilibre temporaire et de dynamique séquentielle de l’économie, dans laquelle les agents interagissent en étant dotés de capacités d’anticipation limitées et d’informations imparfaites. Les travaux de Malinvaud s’étendent à la production des biens publics et à la planification, qui place l’action publique hors d’un cadre macroéconomique concurrentiel. En analysant le chômage, à partir de la seconde moitié des années 1970, Malinvaud s’emploie à incorporer une théorie du déséquilibre et de la concurrence imparfaite dans les modèles macroéconomiques, en cherchant à dépasser la distinction entre chômage classique et chômage keynésien.

Edmond Malinvaud a donné, au total, des contributions remarquables non pas à un seul, mais à trois vastes domaines de l’économie : l’économétrie, ses méthodes statistiques, ses applications ; la théorie microéconomique ; et la macroéconomie, qui, dit-il, lui fut plus difficile à maîtriser, et pour laquelle son activité d’enseignement le prépara à l’amplification de ses recherches. Il a consacré à ces trois domaines une vaste production, écrite avec beaucoup d’élégance : quelque 300 publications et textes scientifiques, trois gros manuels dont le succès et la longévité furent tout à fait remarquables, et plusieurs livres consacrés à l’analyse du chômage et à celle des relations entre emploi et profitabilité des entreprises, ainsi qu’une vaste analyse des causes de la croissance française de l’après-guerre, le bien connu « Carré-Dubois-Malinvaud ». Ses multiples contributions lui valurent une très forte reconnaissance internationale, toutes spécialités de l’économie cumulées, comme en témoignent ses nombreuses distinctions et positions : docteur honoris causade treize universités étrangères, membre de six académies (dont l’Académie des sciences en France, la National Academy of Sciences et l’American Academy of Arts and Sciences des États-Unis, la British Academy, et aussi l’Académie pontificale des sciences sociales, dont il fut le premier président) et titulaire de distinctions prestigieuses en France, telle la médaille d’or de la Société statistique de Paris.

Au Collège de France, ses cinq années de cours furent consacrées successivement aux méthodes pour la connaissance des phénomènes macroéconomiques, à la théorie de l’emploi, à l’équilibre général dans les économies de marché, aux comportements stratégiques des agents et aux avancées récentes de la théorie des prix et de l’allocation des ressources, et enfin à la théorie des comportements stratégiques en information imparfaite. Et ses séminaires furent ouverts à des courants divers de la recherche économique.

Dans sa leçon inaugurale, prononcée le 27 janvier 1988, Edmond Malinvaud a rappelé comment le cours de l’économie changea quand la discipline adopta de plus en plus largement le pacte scientifique de la Société d’économétrie, formulé au début des années 1930. La construction unifiée du savoir économique aurait, sous l’impératif de la mathématisation, deux versants générateurs d’une division du travail : le travail théorique et l’analyse probabiliste des faits. Après y avoir été sensibilisé lors de son premier séjour américain, Malinvaud fut l’un des principaux propagateurs de cette doctrine, dont l’influence culmina dans les années 1980. Il exerça la co-responsabilité éditoriale de la revue Econometrica, de 1954 à 1964, et fut président de l’Econometric Societyen 1963.

La mathématisation, expliquait-il, est le moyen d’abstraction nécessaire pour analyser et expliquer la multitude des comportements des agents économiques, leur autonomie et leur interdépendance. Say, Cournot, Walras, Von Neumann, Allais, Debreu et les fondateurs de la Société d’économétrie furent les principaux jalons de cette histoire, selon lui. Malinvaud œuvra tout aussi résolument à la détermination empirique des lois économiques, en contribuant puissamment à établir les cadres de production et de modélisation des données indispensables à la recherche comme à l’action et à la prévision économiques. Il conclut ainsi ses Méthodes statistiques de l’économétrie : « tous les perfectionnements de la méthodologie seraient vains s’ils étaient appliqués à des données médiocres ».

Dans toutes ses entreprises, il exerça une lucidité critique à l’égard de sa discipline. En 1996, il intitula l’un de ses articles « Pourquoi les économistes ne font pas de découverte ». Non pas pour briser le pacte scientifique qu’il défendait si bien, mais pour rappeler qu’il serait dommageable de ne s’en prendre aux « inférences interprétatives » échappant au contrôle de la preuve que pour mieux s’employer à surenchérir dans les modélisations d’économies imaginaires oublieuses de la distance qui les sépare du sol de la complexité historique et de la substance des relations sociales. L’argument d’ouverture de sa leçon inaugurale au Collège énonce qu’« à cette discipline, il ne faudrait pas trop demander ». Et après avoir rappelé la vigueur de son développement (concepts bien définis, méthodes rigoureusement discutées, théories axiomatisées, lois d’observation à champ circonscrit, cumulativité des connaissances), il ajoutait : « Elle est cependant trop peu avancée pour bien répondre à toutes les sollicitations qu’elle reçoit. » C’était l’expression d’un déséquilibre réfléchi entre le travail du savoir, fait d’invention, d’autonomie et d’échange et de compétition, et le service de l’État et de la société, demandeurs d’efficacité et de solutions aux crises. Il court, à travers l’œuvre de Malinvaud, et à la manière d’une signature morale, une réflexion vigilante sur l’hubris, le scrupule et l’éthique de la science économique.

L’originalité et l’influence internationale d’Edmond Malinvaud peuvent être comprises à travers l’analyse de la distribution de sa puissance de travail. La conjonction du travail théorique et du travail de mesure et de perfectionnement économétrique était tout à fait inhabituelle. Elle fit le succès mondial de ses Méthodes statistiques de l’économétrie. Cette conjonction porte aussi l’empreinte du système de travail de Malinvaud : il rechercha l’équilibre entre l’utilité certaine des tâches d’enseignement et du service des institutions, d’un côté, et l’utilité plus incertaine des activités de recherche, de l’autre côté. Cette organisation constante de son travail fut, de son propre aveu, une source gratifiante de démultiplication raisonnée. Edmond Malinvaud ne devint un simple enseignant-chercheur qu’après avoir quitté l’Insee pour rejoindre le Collège de France.

le 28 juin 2015

Pierre-Michel Menger