Les avatars de la solidarité

5 et 6 juin 2012

Vieille notion issue du droit romain de la responsabilité, la solidarité a connu une grande fortune depuis la fin du XIXe siècle, notamment dans le vocabulaire sociologique et politique. Elle doit une part de son succès au fait qu'elle se présente comme une pure technique, purgée – à la différence de la fraternité – de toute référence mythique à une paternité commune, et c'est pourquoi la solidarité a pu servir de base à la sociologie naissante, en même temps qu'à l'édification de l'État social.

Au plan juridique, le principe de solidarité a été consacré par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne adoptée en 2000. Aujourd'hui dotée de la même force juridique que les Traités, cette Charte a innové en ajoutant la solidarité à la liste des principes, par ailleurs sans surprise, qui y figurent (dignité, liberté, égalité, citoyenneté, justice). À vrai dire, il ne s'agit pas d'une absolue nouveauté puisque c'est la Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples du 27 juin 1981 qui, la première, a reconnu la solidarité comme un principe juridique fondamental, source de devoirs pour les individus comme pour les États. La consécration du principe de solidarité à l'échelle européenne témoigne de l'ambition d'établir à l'échelle européenne une conception nouvelle de la solidarité, qui se nourrisse de la diversité des cultures au lieu de chercher à les soumettre à la domination de l'une d'entre elles.

Cet impératif vaut a fortiori à l'échelle internationale. L'essor technologique, par les facilités qu'il donne et par les risques qu'il engendre, lie tous les États du monde et les rend objectivement solidaires. Aucun d'entre eux ne peut se croire à l'abri des épidémies, de la misère, des catastrophes écologiques, du fanatisme ou des déferlements de violence qui affectent les autres. Et ils font tous face à une aggravation des inégalités et à un délitement du lien social, qui les obligent à repenser leurs systèmes de solidarité. Ceci vaut aussi bien pour les pays du « Nord », qui doivent faire face à la crise financière de ces systèmes, qu'à ceux du « sud », qui doivent inventer, comme on le voit par exemple au Brésil, en Chine ou en Inde, de nouveaux mécanismes de solidarité face aux tensions et aux risques nés du développement économique.

Le séminaire organisé les 5/6 juin prochain au Collège de France a eu pour objet de revisiter l'idée de solidarité, dans ces différentes dimensions : historique, linguistique, géographique et institutionnelle. À cette fin, trois points de vue différents ont été conjugués. Tout d'abord un point de vue généalogique, permettant de retracer le cheminement de l'idée de solidarité, tant sur son versant juridique que théologique, sociologique et biologique. Ensuite un point de vue philologique sur la traductibilité de ce concept d'origine occidentale dans d'autres systèmes de pensée. Et enfin le point de vue juridique contemporain, propre à éclairer la mise en œuvre de l'idée de solidarité dans le droit positif des pays relevant de ces différents systèmes.

Un premier apport du colloque est d'avoir mis en lumière les diverses dimensions du principe de solidarité et les multiples combinaisons que cette diversité autorise : dimension affective de la compassion ; dimension sacrificielle de l'abnégation, dimension commutative de la réciprocité ; dimension coopérative de l'action, dimension objective de l'interdépendance ou dimension institutionnelle de la redistribution. La solidarité peut ainsi se présenter aussi bien comme un principe de responsabilité que d'action ou d'organisation. Un second apport est d'avoir identifié les principaux problèmes soulevés par la mise en œuvre de ce principe dans le monde contemporain. Mise en œuvre qui est le lieu de multiples tensions : entre égalité et hiérarchie, réciprocité et assistance, universalisme et exclusion, monétarisation et sentiment d'appartenance. Ces points de tension sont autant de points d'observation de l'évolution des systèmes de solidarité. Et la capacité de ces derniers à les maîtriser est un bon indicateur de leur pérennité. Enfin, les travaux du colloque ont mis en lumière l'émergence de l'idée de solidarité environnementale et l'actualité retrouvée de l'application du concept de solidarité en droit de la responsabilité. Ces travaux sont disponibles en ligne sur le site du Collège.

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Un livre issu de ce colloque sera publié en mars 2015 dans la collection des travaux du Collège de France aux éditions Odile Jacob sous le titre La solidarité. Enquête sur un principe juridique.

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