Hommage

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Fernand Braudel naquit le 24 août 1902 à Luméville, commune du département de la Meuse. Entre 1913 et 1920, il étudia à Paris au Lycée Voltaire. Agrégé en 1924, sa carrière d'enseignement débuta à Constantine ; elle se poursuivit à Alger d'abord, puis après 1932 à Paris, aux Lycées Condorcet et Henri IV. Formé par des historiens, parmi lesquels, disait-il, Henri Hauser exerça sur lui la plus forte influence, il déposa en 1926 un sujet de thèse de doctorat. En Algérie, ce Lorrain s'était pris de passion pour la Méditerranée. Il se proposait donc d'étudier la politique méditerranéenne de Philippe II. Dès lors, il consacra tout son temps libre à l'exploration des dépôts d'archives, Simancas et Madrid d'abord, puis Venise, Raguse où la moisson fut mirifique, Florence et Palerme, Gênes et Marseille. Ce travail, acharné, ne fut pas interrompu lorsqu'il partit en 1935 pour São Paulo, contribuer au lancement d’une université qui venait d'être instituée. Élu en 1937 à la IVe Section de l’École Pratique des Hautes Études, Fernand Braudel revint en France par le même bateau que Lucien Febvre. Les deux hommes se lièrent étroitement. À la déclaration de guerre, Fernand Braudel commençait la rédaction de sa thèse. Mobilisé, puis prisonnier, d'abord à Mayence, ensuite à Lubeck, il en ramena le manuscrit dans sa musette. Il avait composé l'ouvrage, dépourvu de tout livre, de tout document, de toute note, se fondant sur sa seule mémoire. Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II fut soutenue en 1947 et publiée deux ans plus tard. Le titre avait changé, révélant retournement décisif, qui reléguait à l'arrière-plan le souverain, sa politique et faisait d'une région, d'un vaste morceau d'espace, le principal acteur. Depuis des années en effet, Fernand Braudel entretenait un commerce de plus en plus étroit avec les grands patrons de l'école française de géographie qui tenait alors la tête du peloton des sciences humaines. Il adoptait leur point de vue. Bâtissant un édifice à trois étages sur une armature qui devait rester celle de son oeuvre entière, il juchait dans la partie haute l'« histoire traditionnelle », « agitation de surface », c'est-à-dire le pétillement de l'événementiel sur quoi jusqu'à Marc Bloch et Lucien Febvre s'était concentrée l'attention des historiens français ; il établissait en position médiane l'« histoire sociale, celle des groupes et des groupements », soumise à ces mouvements cycliques qui, depuis 1930 et les leçons de Simiand, constituaient l'objet nouveau de la recherche historique ; mais il plaçait en soubassement, pour en faire le soutien de tout l'ensemble, cette « histoire qui immobile... lente à couler, faite souvent de retours insistants », c'est-à-dire, « presque hors du temps », l'histoire du « milieu », jusqu'ici territoire du géographe, l'histoire de ce qu'il devait un peu plus tard, relevant le défi de la linguistique et de l'anthropologie structurales, appeler justement les « structures ».

En 1949, Fernand Braudel fut appelé à prendre au Collège de France la succession de Lucien Febvre. Ce dernier, trois ans plus tard, pour la collection qu'il animait, Destins du monde, le chargea d'écrire le livre traitant de la civilisation matérielle à l'époque moderne. L'intérêt de Fernand Braudel se portait en effet maintenant principalement sur les facteurs économiques de l'évolution des sociétés. Comme la Méditerranée, comme le très célèbre article définissant la « longue durée », paru dans les Annales en 1958, ce deuxième monument d'érudition lumineuse, dont le premier volume fut publié en 1967 et l'édition définitive, sous le titre Civilisation matérielle, économie et capitalisme. XVe-XVIIIe siècles, en 1980, est construit sur un schéma ternaire : à la base, « l'infra-économie... celle de l'autosuffisance, du troc des produits et des services dans un rayon très court » ; au niveau médian, l'économie de marché ; surplombant celle-ci enfin et s'en distinguant radicalement, le capitalisme, tard-venu (mais moins tard qu'on ne le disait, dès le XIe-XIIe siècles selon l'auteur) dont Braudel situe les pôles de développement successifs partant d'un concept, celui d'économie-monde, qu'il avait lui-même forgé, avant qu'il ne fût repris par Pierre Chaunu, puis par Wallerstein. L'idée que le marché et le capitalisme s'opposent est au centre de cette œuvre superbe. Cette idée fut âprement discutée, elle ne cessera pas d'ici longtemps d'alimenter les réflexions les plus fécondes.

En 1956, Braudel prit la direction de la VIe Section de l'École des Hautes Études que Lucien Febvre avait fondée une dizaine d'années auparavant, un outil qu'il s'appliqua à rendre toujours plus efficace et plus prestigieux, s'assurant le concours de personnalités marquantes dans les diverses sciences humaines dont il jugeait qu'elles ne pouvaient progresser de manière satisfaisante sans s'épauler mutuellement en un continuel concours. Il créa, dans le même esprit, la Maison des sciences de l'homme en 1963. J'insiste ici : Braudel ne fut pas seulement le plus grand historien de sa génération et célébré comme tel dans le monde entier, il ne fut pas seulement un écrivain de premier plan, un maître toujours disponible aux innombrables disciples. Ce fut aussi un lutteur, redoutable. Ce fut un constructeur. Il consolida les institutions qu'il reprit des mains de Lucien Febvre, il en fonda de nouvelles.

L'âge venant, on le vit se retirer progressivement. Il quitta en 1969 la direction des Annales, en 1970 celle de la VIe Section, il interrompit en 1972 son enseignement au Collège de France. Il ne cessait de travailler. Chargé, d'honneurs, reconnu à l'étranger, en Italie, aux États-Unis, au Japon, partout, beaucoup plus tôt qu'en France, il était reçu il y a quelques mois à l'Académie Française. Un dernier livre parut de son vivant en 1985, La Dynamique du Capitalisme. En vérité, depuis quinze ans, il s'était lancé dans une nouvelle aventure, entreprenant d'écrire tout seul son histoire de France. Autre triptyque dont nous attendons avec impatience que sorte des presses – il doit le faire d'un jour à l'autre – le premier volet : Identité de la France.

Sa mort inattendue, le 28 novembre 1985, nous a profondément bouleversés.

Georges Duby