Le fait urbain dans l'Asie centrale pré-islamique : approche diachronique, approche synchronique (suite) (résumé cours 02/04/2015)

Plus fondamentalement, le type de plan du rez-de-chaussée (des « dents de peigne » inscrites dans un cercle) se retrouvera plus tard dans des contextes très probablement non religieux : à Sangyr-tepe en Sogdiane, au IVe s. de n.è., aux dimensions identiques ; à Shashtepa dans le Chāch. Il demeure toutefois certain que l’étage inférieur était prévu pour abriter un contenu qu’on voulait pouvoir défendre.

Ce type de sépulture est-il en contradiction avec les prescriptions zoroastriennes ? La réponse ne va pas de soi, même pour les rois sassanides qui étaient peut-être embaumés. Rapoport a supposé qu’à Koj-Krylgan-kala les ossements des défunts étaient déposés dans des ossuaires, ce qui expliquerait qu’on n’ait pas retrouvé de parures – mais alors pourquoi toutes ces précautions pour interdire l’accès à la supposée chambre funéraire ? L’affiliation zoroastrienne est avérée dans la dynastie royale à partir du IIe s. av. n.è., par une inscription en proto-chorasmien sur un bol d’argent de type achéménide retrouvé à Isakovka dans l’Oural[1] :

tšt ZNH wtykny MN βrz’wny tḥwmkn W KN ’ḤRY MR’Y MLK’ ’mwrzm BR MLK’ wrdn mzd’ḥy ‘BDw QPD GYN III prwrtyn

« Ce bol de cérémonie (vient) de Varzawan fils de Takhumak. Et maintenant, voici : au seigneur roi Amurzhman fils du roi Wardan (ce bol) a été offert le 3 Frawardīn. »

Frawardīn est le premier mois de l’année zoroastrienne, et le don dont il est question prenait place pendant le cycle du Nouvel An qui occupait les six premiers jours.

En dehors du milieu royal, il existe deux autres indices nets de l’importance du zoroastrisme dans le Khorezm antique. L’un est l’onomastique connue par les petites inscriptions issues de plusieurs sites entre la fin du IIIe s. av. n.è. et la fin du IIIe s. de n.è., et qui de manière homogène comporte une proportion significative de noms de divinités du calendrier (plus Wakhsh, l’Oxus divinisé). L’autre donnée est la pratique funéraire de la population générale, non seulement les ossuaires (non strictement prévus dans les prescriptions canoniques et pas sûrement attestés avant le IVe s. de n.è.), mais aussi les « Tours du Silence ». De celles-ci il subsiste un exemplaire monumental à Chil’pyk près de la rive droite, en usage sans doute du IVe au VIIIe s., avec des aménagements qui annoncent de manière très proche les tours du Gujarat archéologiquement attestées à partir du XVIIe s. : les compartiments rayonnants destinés à recevoir les corps individuels, la sāgri (chambre à feu) devant l’entrée.

Tenant compte de tous ces faits, on peut envisager trois solutions possibles pour Koj-Krylgan-Kala :

  • À la période concernée les rois du Khorezm combinent l’affiliation zoroastrienne et des pratiques funéraires héritées d’un passé nomade ;
  • Une royauté centrale à héritage culturel achéménide et affiliation zoroastrienne coexiste avec des chefs frontaliers d’origine nomade ;
  • Koj-Krylgan-kala n’est pas un monument funéraire. En ce cas, un ganzak (trésor/arsenal) frontalier ?

La première capitale : Akchakhan-kala

Elle avait échappé à Tolstov et a été découverte en 1997 par la Mission karakalpako-australienne qui y fouille depuis. Une présentation en français, très complète à sa date, a été donnée en 2010 à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres[2] ; elle a été résumée dans le cours et j’y renvoie le lecteur, me bornant à souligner ici certains éléments problématiques ou nouveaux.

La morphologie du site : le système fortifié se marque par une succession d’enceintes. À l’extérieur, au moins du côté nord, un mur-bouclier qui n’était pas destiné qu’à contenir l’avance du sable puisqu’il était garni d’archères ; derrière lui, l’ensemble carré formé par la ville basse et la ville haute, fortifiée par la première et qui en occupe l’angle nord-ouest, elle-même étant occupée dans cet angle par le « complexe cérémoniel ». Dans le détail, la fortification de la ville haute manifeste des innovations clairement influencées par la Grèce, notamment le proteichisma, chemin dallé, surélevé, couvert, avec double fossé, donc un système prévu contre l’approche par les machines de siège. Le site est édifié à la fin du IIIe s. ou peut-être dans le courant du IIe s., et dans ce dernier cas serait contemporain de la puissance parthe, relai de l’art militaire hellénistique vers le nord ?

Mais que contenaient en fait ces enceintes ? Rien d’autre que des bâtiments cérémoniels et/ou officiels n’a été repéré dans la ville haute, tandis que l’intérieur de la ville basse reste inconnu. Les seuls bâtiments résidentiels retrouvés sont hors-les-murs.

[1] V.A. Livshits, « Three silver bowls from the Isakovka burial-ground No. 1 with Khwarezmian and Parthian inscriptions », Ancient Civilizations from Scythia to Siberia, 9, 2003, p. 147-172 (inscription n°1).

[2] F. Kidd, A. Betts, « Entre le fleuve et la steppe : nouvelles perspectives sur le Khorezm ancien », CRAI, 2010 [2011], p. 637-686 (avec toute la bibliographie antérieure). Pour une réflexion d’ensemble sur la fonction des enceintes fortifiées du Khorezm voir aussi M. Negus-Cleary, « Khorezmian walled sites of the seventh century BC – fourth century AD : Urban settlements ? Elite strongholds ? Mobile centres ? », Iran, 51, 2013, pp. 71-100.