Le fait urbain dans l'Asie centrale pré-islamique : approche diachronique, approche synchronique (suite) (résumé cours 05/03/2015)

Le contact est renoué par l’histoire sassanide : au Ve s., Wahrām v, à l’occasion de ses campagnes contre les nomades du nord-est qui redeviennent remuants, étend temporairement sa domination sur une partie de la rive gauche (on n’a cependant pas encore de confirmation archéologique). La dynastie locale des « Afrighides » est attestée rétrospectivement à partir du début du IVe s. En 570 une ambassade byzantine chez les Turcs passe par le Khorezm et le mentionne. De leur côté les sources chinoises ne parlent alors que des confédérations nomades au nord et à l’Est du Khorezm : Kangju (au Kazakhstan) et Yentsai (les Alains du bas Syr-darya) ; le Khorezm en tant que tel n’y apparaît qu’au VIIe s., comme un appendice de la Sogdiane.

La conquête arabe survient en 712. La dynastie afrighide, qui a accepté l’Islam, subsiste jusqu’en 995 mais son ancienne capitale, Kath, tombe peu à peu dans l’Amu-darya ; le gouverneur musulman réside sur l’autre rive à Urgench, qui devient l’une des principales villes du califat oriental. Le pays entretient des relations commerciales avec les Khazars, avec les Slaves (le vieux mot russe pour « musulman », busurman, est chorasmien). Il exporte ses produits (le nom du tissu organdi vient d’Urgench), il exporte aussi de grands savants : al-Khwārizmi qui a donné son nom aux algorithmes ; al-Biruni, le seul à avoir écrit sur les traditions de son pays, de son propre aveu pour arracher à l’oubli ce qui pouvait encore l’être. On lui doit, dans sa Chronologie, la liste des anciens rois, une présentation du calendrier et des fêtes ; dans sa Nihāyat, une reconstitution remarquablement exacte du processus géologique du déplacement du delta de l’Amu-darya, appuyé par la découverte de fossiles (« oreilles de poissons »).

Au XIIs. les descendants des gouverneurs turcs des Ghaznévides créent l’empire éphémère des Khwârezmshâh qui s’étendra de l’Afghanistan à Bagdad. Puis vient l’ère des dévastations avec les Mongols, puis Tamerlan ; l’écoulement des eaux est perturbé, le désert gagne partout, la mer d'Aral régresse dans une proportion jamais atteinte, pas même aujourd'hui (ce qui conduit à relativiser la catastrophe actuelle). La vie se rétracte sur l’oasis de Khiva qui abrite une vie artistique par moments brillante. Le protectorat russe est imposé en 1873, le khanat est aboli en 1920.

L’expédition Tolstov

Avant de présenter les différentes périodes de l’histoire du Khorezm et leurs principaux sites, il convient de s’arrêter un peu longuement sur l’homme sans lequel sans doute cette histoire aurait été irrémédiablement perdue : Sergej Pavlevich Tolstov (1907-1976)[1]. Peu de civilisations doivent l’essentiel de leur redécouverte à un seul homme : Sarianidi pour la Civilisation de l’Oxus, Tolstov pour le Khorezm (et à la différence de Sarianidi il a constitué une équipe qui lui a survécu).

Tolstov est un orphelin, mais avec un pedigree encombrant : il est issu d’une famille de Cosaques de l’Oural qui avaient été officiers de la garde impériale à Saint-Pétersbourg, et surtout son oncle Vladimir Tolstov fut l’un des principaux généraux des armées blanches. Durant toute sa carrière ses détracteurs sauront lui rappeler ses origines de « fils d’ennemis du peuple », qu’il faut garder présentes à l’esprit avant de juger les pénibles manifestations de conformisme politique auxquelles il dut sans cesse se livrer.

Étudiant à la Faculté d’Histoire et d’Ethnographie de l’Université de Moscou, où il se spécialise notamment sur les peuples turcs, il reçoit une formation historique et philologique plus solide que les autres pionniers de l’archéologie centrasiatique. Mais autour de 1930 l’ethnologie soviétique se trouve prise dans la liquidation brutale, parfois physique, des cercles et musées folkloristes héritées de la période pré-révolutionnaire, au moment même, et ce n’est pas un hasard, où la collectivisation va détruire la société paysanne. Le jeune Tolstov publie alors le premier manuel marxiste d’ethnographie. Finalement il se rallie à une voie qui évitera à cette discipline de disparaître et lui permettra de sortir de la nasse par le haut : s’allier à l’archéologie et devenir une composante d’une approche « complexe » du passé – on dirait aujourd’hui pluridisciplinaire – investie d’un mandat social (par exemple étudier scientifiquement les croyances religieuses populaires « pour faciliter leur disparition totale » – il est permis rétrospectivement de voir là, au moins en partie, un habillage rhétorique). Il découvre l’archéologie, il découvre aussi le Khorezm qu’on a en haut lieu décidé d’explorer car les topographes militaires russes avaient constaté dès avant 1914 qu’il était semé de ruines témoignant d’une ancienne prospérité, laquelle pourrait revenir avec l’aide de la technologie moderne, dans le climat saint-simonien qui est celui de l’époque. À partir de 1929 il participe aux premières missions d’exploration au Khorezm, dirigées par d’autres. En 1937, il s’impose comme l’homme de la situation avec la création de l’Expédition Archéologique et Ethnographique du Khorezm qui dès l’avant-guerre engrange une masse considérable de résultats, avec des moyens encore primitifs (la mission se déplace à dos d’âne et en caravanes de chameaux). En 1948, il fait paraître Le Khorezm ancien, rédigé comme thèse avant la guerre, et la même année Sur les traces de l’ancienne civilisation du Khorezm, destiné à un public plus large et qui enregistre les résultats d’immédiat après-guerre[2]. Contrairement à beaucoup d’archéologues soviétiques, Tolstov écrit bien. Il sait faire passer l’émotion des découvertes de cette période héroïque : Toprak-kala, Koj-Krylgan-kala, sites qui nourriront l’essentiel du travail de la mission jusqu’à la fin des années cinquante.

Dès le lendemain de la guerre Tolstov est devenu un homme du pouvoir, cumulant les postes à Moscou, principalement ceux de directeur de l’Institut d’Ethnographie et de secrétaire de l’Académie des Sciences. Il est avéré qu’il bénéficiait de la protection personnelle de Staline : en 1948 il reçoit le très convoité Premier Prix Staline, sur l’intervention personnelle de celui-ci. Il obtient alors pour sa mission des moyens considérables, sans aucune commune mesure avec les autres expéditions : véhicules militaires, avions. Le Khorezm est la seule région d’Asie centrale dont on aura des vues du ciel jusqu’à l’époque post-soviétique ; partout ailleurs la prise de photos aériennes était hors de portée financière des missions, et la publication de photos existantes était interdite.

Cependant, peu avant la mort de Staline, sa fortune politique se met à tourner. En 1951, il doit faire une autocritique publique à l’Université de Moscou pour avoir trop cité les travaux du linguiste-archéologue Nikolaj Marr (1864-1934), naguère marotte de Staline, dont les thèses furent condamnées après sa mort comme « perversion du marxisme » (ce qui serait à réexaminer : Marr n’est pas Lyssenko, il n’est pas tout à fait l’un de ces escrocs qui s’engouffrèrent dans les failles du système). Dans les années cinquante sa vie semble partagée en deux. À Moscou il gère un pouvoir sur la défensive qui se replie sur l’Institut d’Ethnographie. Son grand rival Boris Rybakov prend maintenant le dessus, en occupant le poste clef de directeur de l’Institut d’Archéologie de l’Académie des Sciences. Il bloque l’élection de Tolstov à l’Académie, ce qui pour un savant soviétique est l’humiliation suprême. Au-delà de ces rivalités de carrières, plus guère intéressantes aujourd’hui, il y avait de vrais enjeux idéologiques, entre chorasmocentrisme et slavocentrisme. En forçant un peu le trait, on peut dire que Rybakov fait dériver toute la civilisation russe médiévale et post-médiévale de la Russie kiévienne, purement slave, hors de tout héritage scandinave, iranien ou steppique. Au contraire Tolstov veut voir les ancêtres de l’État russe dans les formations politiques hybrides, à la fois nomades et sédentaires, qui dans l’Antiquité s’étaient étendues entre Rome et la Chine, donc bien au sud de ce que sera la première Russie historique. Il croit discerner une « carcasse » politique portée par des dynasties apparentées entre elles, celles du Khorezm, des Kouchans, des Arsacides d’Iran et d’Arménie, du royaume du Bosphore, avec aussi des alliances sud-sibériennes. On ne reste effectivement pas très loin de Marr qui insistait sur le rôle des peuples asiatiques dans les processus historiques, y compris dans l’avènement futur du socialisme mondial.

Pendant ce temps au Khorezm Tolstov rejoint chaque été le terrain, bien que son régime de travail stakhanoviste commence à lui valoir de sérieux ennuis de santé. Il est épaulé par une équipe nombreuse et jeune, recrutée parmi les meilleurs étudiants de Moscou. Ceux que j’ai encore connus se souvenaient de la conférence permanente qu’étaient ses visites sur les chantiers, où il essayait devant son public étudiant les idées les plus audacieuses. Il fera la carrière de beaucoup. Il s’efforce aussi de promouvoir des savants locaux, mais en cela il n’est pas différent des autres chefs de mission en Asie centrale. Il donne leur chance à beaucoup d’étudiants juifs, au contraire de Rybakov qui ne cachait pas son antisémitisme. Pour illustrer les publications de la mission il fait venir des artistes « avant-gardistes », ainsi Igor Savitskij, fondateur du maintenant célèbre musée de peinture de Nukus.

Malgré sa relative disgrâce au sommet, Tolstov est le premier archéologue d’Asie centrale traduit à l’étranger[3]. Dès le « dégel », en 1956-1958, son ami Gordon Childe lui organise une tournée de conférences en Angleterre, à Paris, à Rome, en Inde. Childe partage son idéologie marxiste et aussi sa conception de l’unité entre archéologie et anthropologie – il faut sans doute reconnaître l’héritage de Childe dans le fait qu’encore aujourd’hui à Cambridge il y a un département unique d’Archéologie et d’Anthropologie, pendant britannique à ce qu’était l’Institut d’Ethnographie de Tolstov.

En 1962 paraît Les anciens deltas de l’Oxus et du Iaxarte[4], son meilleur livre, où il corrige certaines outrances antérieures et intègre l’extension du champ des recherches au bas Syr-darya. En 1964, une attaque cérébrale lui ferme toute activité scientifique. Son équipe travaille jusque dans les années 1970, mais de plus en plus sur la périphérie (bas Syr-darya, Ustjurt), car au Khorezm central après une vingtaine de campagnes on peut considérer le travail comme terminé, et de toute manière il est devenu largement impossible par le renouveau de l’irrigation (aujourd’hui les seuls encore étudiables sont ceux sur des hauteurs). Puis les fouilles s’éteignent, faute de moyens. Depuis 1995 travaille une mission « karakalpako-australienne » à laquelle est assignée la dernière oasis intacte du Khorezm central, celle de Tashkirman ; elle est codirigée par Alison Betts, professeur à l’Université de Sydney, et par Vadim Jagodin, l’un des derniers disciples directs de Tolstov, qui vient de nous quitter. Ce fut un nouveau départ, à une échelle spatiale beaucoup plus réduite mais bénéficiant pleinement des méthodes et des techniques d’aujourd’hui.

L’œuvre de Tolstov a connu très peu de remises en cause de son vivant, en URSS comme ailleurs, du moins ouvertement. Encore aujourd’hui la solidarité entre ses héritiers, et même au-delà, crée des réflexes de défense très vifs ; jusque dans les années 1990, des articles critiquant la doctrine de l’Expédition étaient bloqués dans des revues de référence à Moscou.

Il faut tout de même rappeler que beaucoup de choses ont vieilli. Je les regrouperai sous quatre points.

1) Un schéma rigide de périodisation socio-historique, emprunté non pas directement à Marx mais à Engels via Staline (son opuscule Matérialisme dialectique et matérialisme historique). Toutes les sociétés passent par quatre stades : communauté primitive, esclavagisme, féodalisme, capitalisme. Jusqu’à la fin de la période soviétique, et parfois aujourd’hui encore, ce cadre a subsisté comme rhétorique : on n’a changé que les noms, devenus « préhistorique », « antique », « médiéval » et « moderne ». Au moins, Tolstov y mettait-il du sens : le creusement des grands canaux magistraux à partir du viie-vie s. av. n.è (date aujourd’hui révisée en baisse) n’avait pu être réalisé qu’avec des masses d’esclaves. Depuis, Boris Litvinskij a refait les calculs et montré que la corvée villageoise mobilisée sur de brèves périodes pouvait suffire, comme l’a démontré en 1939 le creusement du Grand Canal du Ferghana. Il est cependant exact que les inscriptions de recensement de Toprak-kala (voir ci-après), de la fin du IIIe s. de n.è., indiquent la présence abondante d’esclaves dans chaque maisonnée, tous portant ou ayant reçu des noms chorasmiens. Sa situation sur le front de la steppe conférait au Khorezm une situation privilégiée (et avérée jusqu’au protectorat russe) comme marché d’esclaves.

2) La chronologie absolue : c’est resté jusqu’à aujourd’hui le problème principal. L’archéologie du Khorezm ne pouvait pas s’appuyer sur le 14C alors non utilisé en URSS, ni à des inscriptions datées (l’« ère chorasmienne » – toujours pas précisément fixée –, attestée dans des inscriptions à partir du IIIe s. de n.è. seulement, ne sera découverte que dans les années 1960), ni avant le IIe s. aux monnaies importées, en l’occurrence kouchanes ; une étude fiable des émissions monétaires propres au Khorezm ne paraîtra qu’après la mort de Tolstov[5]. Pour les périodes pré-monétaires, les analogies de matériel avec les séries mieux connues dans les régions méridionales sont assez limitées, étant donné l’originalité de la culture matérielle locale. Tolstov et surtout ses successeurs ont beaucoup cru aux pointes de flèches, elles-mêmes datées par comparaison avec les séries du domaine scytho-sarmate. On en est revenu depuis.

Depuis que l’on utilise la datation au 14C (certes vulnérable aux conditions de prélèvement), on s’aperçoit que les dates de Tolstov sont souvent trop hautes d’un siècle ou deux. Ses successeurs ont parfois poussé les choses encore davantage[6]. Actuellement, le besoin d’une remise à plat générale se fait sentir. Paradoxalement, le Khorezm est la seule région d’Asie centrale dont la carte du peuplement peut s’appréhender de manière globale pour chaque période, et en même temps il est très difficile pour une période donnée – au moins avant le début de notre ère – de synchroniser les sites, certains n’étant encore accessibles que par les publications de Tolstov – et donc mal datés –, tandis que d’autres ont fait l’objet de révisions chronologiques. G. Khodzhaniyazov, The military architecture of ancient Chorasmia, Paris, 2006, complété par des notes des fouilleurs australien, donne une révision partielle des datations mais sans proposer de nouvelles cartes synchroniques. Un réexamen plus systématique et très soigneusement argumenté, pour la période allant jusqu’au Ier s. de n.è., a été entrepris par Michele Minardi dans Ancient Chorasmia : A polity between the semi-nomadic and sedentary cultural areas of Central Asia, à paraître dans la série Acta Iranica.

[1] À part les livres de Tolstov lui-même, d’une tonalité souvent assez personnelle, on renverra à S.A. Yatsenko, « The biggest expedition », Transoxiana, 15, août 2007 (en ligne), et à V. Germanov, « S.P. Tolstov : maître, docteur, commandeur, ou l’histoire à travers l’archéologie et l’ethnographie », Cahiers d’Asie centrale, 12, 2002, p. 193-215 (à utiliser avec précaution car affecté d’un biais conspirationniste).

[2] Drevnij Khorezm, Moscou, 1948 ; Po sledam drevnekhorezmijskoj tsivilizatsii, Moscou-Leningrad, 1948.

[3] Auf der Spuren der altchoresmischen Kultur, Berlin (RDA), 1953.

[4] Po drevnim del’tam Oksa i Jaksarta, Moscou, 1962.

[5] B.I. Vajnberg, Monety drevnego Khorezma, Moscou, 1977.

[6] Ju.A. Rapoport, E.E. Nerazik, L.M. Levina, V nizov’jakh Oksa i Jaksarta, Moscou, 2000.