Le fait urbain dans l'Asie centrale pré-islamique : approche diachronique, approche synchronique (suite) (résumé cours 12/03/2015)

3) Le chorasmocentrisme. Extrapolant à l’Antiquité le rôle dominant que le Khorezm eut effectivement sous la dynastie médiévale des Khwârazmshâh, Tolstov considère qu’il fut l’agent principal de la lutte des peuples centrasiatiques contre les impérialismes perse, puis grec, puis arabe, et au contraire la base arrière de l’Empire kouchan. J’ai déjà mentionné son idée d’une confédération dynastique avec les Arsacides et les Kouchans, c’est-à-dire les deux principales puissances iraniennes qui ont succédé au pouvoir grec. Dans cette confédération, la dynastie du Khorezm aurait joué en quelque sorte le rôle de branche aînée. C’est en ces termes, et pas en termes d’une emprise venue du Sud, qu’il faut comprendre ce qu’il entendait par l’inclusion du Khorezm dans l’empire kouchan et dans l’aire de circulation monétaire kouchane.

4) Les surinterprétations religieuses : tout en admettant que le Khorezm avait été l’un des premiers pays gagnés par le zoroastrisme (il souscrit à l’identification Khorezm – Airyanǝm Vaējah de l’Avesta, alors admise par l’iranologie occidentale), il voit cette religion non comme une réforme éthique mais comme l’expression d’une mentalité archaïque, avec des aspects totémiques remontant au stade de la « communauté primitive ». Il retrouve ces traits sous une forme particulièrement exacerbée dans ce qu’on peut saisir de la variante chorasmienne du zoroastrisme. Lues aujourd’hui, ces spéculations apparaissent un peu comme un fatras où l’on peine à reconnaître le grand Tolstov qui écrit sur les canaux ou les forteresses. Cette faiblesse a été peu ou prou celle de toute l’école soviétique d’anthropologie : scrupuleuse dans la description de terrain, y compris dans les aspects raciaux, mais affectée d’une certaine pauvreté théorique, avec des références dépassées et d’un éclectisme mal combiné. La référence ultime reste Morgan (matriarcat, totémisme), comme elle l’avait été pour Marx, Engels et Staline, à l’écart des renouvellements anglo-saxons et français.

Ce qui pour nous aggrave la situation, c’est que les chercheurs soviétiques ont longtemps été mal à l’aise avec le zoroastrisme. D’un côté, ils avaient la fierté de mentionner que les savants occidentaux situaient ses origines sur le territoire de l’URSS. D’un autre côté, il existait un débat imposé sur le caractère progressif ou réactionnaire de Zoroastre, tandis que le zoroastrisme théocratique était perçu comme une dégénérescence ayant légitimé des systèmes « esclavagistes » puis « féodaux » – de surcroît en Iran, ennemi historique des peuples d’Asie centrale. Ceci explique qu’ils ont cherché à tout prix des spécificités dans le zoroastrisme centrasiatique et, si possible, à couvrir ces spécificités par un nom. Le nom que Tolstov et ses successeurs ont mis en avant, c’est celui de Siyāvush.

Il existe certes une base factuelle : Siyāvush (Siiāuuaršan) est dans l’Avesta un héros sacrificateur, puis dans le Shāh-nāme un prince malheureux, chaînon de la lignée royale mais tué par traîtrise au Turân avant d’avoir pu régner. Au Xe s., il était à Bukhara l’objet de pratiques cultuelles : sacrifice d’un coq au Nouvel An, cycle de lamentations (ceci déjà à Merv au VIIe s., où est attestée la chanson kēn-e Siyāvush) ; on vénérait un arbre issu de son sang ; certains textes pehlevis le présentent comme le fondateur de Bukhara et Samarkand. Au Khorezm proprement dit, Biruni en fait l’ancêtre de la dynastie nationale arrivée environ 1000 ans avant Alexandre, et effectivement deux des rois du viiie s. seront nommés d’après lui : Shāush et Shāwushfan.

Partant de ces données, Tolstov construit un édifice pour en faire une divinité ancestrale héroïsée. Né (selon le Shāh-nāme) d’une fille trouvée dans la forêt, il a un caractère chthonien ; subissant sur son cheval noir l’ordalie du feu, il passe du statut chthonien au statut solaire ; au moment où il est tué il lui naît un fils qui le vengera, ce qui ne fait que confirmer qu’il est un dieu de la nature mourante et renaissante. L’aspect équin sera raffiné par I.M. D’jakonov : le nom signifie « cheval noir » – sauf que c’est un composé possessif (bahuvrīhi) de type banal « qui a un cheval noir » !

Une conséquence archéologique de cette reconstruction mythologique est que Tolstov a voulu le reconnaître dans à peu près toutes les images chorasmiennes de cavaliers : principalement les revers des monnaies, mais aussi des terres cuites, à quoi Juri Rapoport ajoutera des ossuaires. Il ne lui manquait plus que le statut de dieu des morts, un pas que franchira Rapoport qui en fera une sorte d’Adonis ou d’Osiris chorasmien, une divinité de la nature mourante et renaissante en laquelle se fondront les défunts masculins (pour les défunts féminins il préfère Anāhitā).

Cette reconstruction n’a plus guère été invoquée à partir des années 1980. Elle a été tacitement démolie de l’intérieur (Vajnberg a fait justice du « héros cavalier Siyâvush » sur les monnaies : c’est l’image du roi archer lui-même, d’après des modèles très répandus à partir du Ier s. av. n.è.[1]), et explicitement de l’extérieur[2]. Une fois de plus l’attaque frontale a été évitée en URSS.

Que reste-t-il aujourd’hui de Siyāvush en Asie centrale ? On ne va évidemment pas nier qu’il y est une figure importante – en Sogdiane autant qu’au Khorezm d’ailleurs –, mais on n’a pas d’indice net sur le fait que cette importance ait été acquise avant l’époque de la conquête arabe. C’est sans doute alors qu’il est sorti de son statut de héros épique parmi d’autres, et d’abord pour fonder des prétentions dynastiques : héritier légitime échappé dans le Turân, qu'il pouvait servir de référent dynastique à des princes locaux, éventuellement d’origine turque et en quête de légitimité iranienne (d’où des noms royaux comme Shāwushfan « *qui a le khwarrah par Siyāvush »). C’est secondairement qu’il aura servi à couvrir des cultes locaux de la nature mourante et renaissante. On peut invoquer l’analogie des imams et les pir en Iran, dont les tombes supposées ont pu donner une légitimité islamique à des lieux de culte plus anciens (voir les anciens sanctuaires de divinités zoroastriennes dans la région de Yazd, vénérés comme tombeaux de pir). Comme nous le verrons plus loin, le zoroastrisme chorasmien tel qu’il se laisse appréhender, au moins à Akchakhan-kala, paraît de type assez canonique, articulé sur le calendrier général.

La période « Archaïque » (Minardi : « Antique I »), VIe – IVe s. av. n.è.

On peut aussi la définir comme « achéménide », ce qu’elle est chronologiquement, mais la prudence s’impose dans l’emploi du terme. Auparavant, jusqu’au VIe s., on a une société de chasseurs-pêcheurs avec agriculture non pérenne (irrigation par petites dérivations temporaires) et des groupes nomades intrusifs, sans constructions importantes. Puis deux grands systèmes d’irrigation se développent simultanément, l’un en rive gauche (canal Daudan, lac Sarykamish), l’autre en rive droite (Akcha-darya, réutilisation d’une ancienne branche du delta), et simultanément d’un réseau de forteresses frontalières qu’on suppose opposées à la pression des peuples « Saka » (terme large). La structure politique locale nous échappe alors, mais on suppose que ces développements sont déjà une résultante au moins indirecte de la domination achéménide. Comme on l’a vu, on ne saisit une « royauté » qu’à partir de l’époque de la conquête d’Alexandre. Il n’y a pas encore de capitale, du moins identifiée archéologiquement.

Une seule forteresse de grande taille a été explorée : Kjuzeli-gyr (20 ha, en rive gauche), mais on en soupçonne trois ou quatre autres[3]. C’est un site défensif sur une éminence naturelle, protégé par deux lignes de rempart creux à tours rondes et très partiellement construit à l’intérieur. Ceci se retrouvera ensuite, d’où chez Tolstov la théorie des « murs habités », abandonnée aujourd’hui. Parmi les constructions se trouve un bâtiment dit « palatial », avec pièce de réception àcolonnes en bois. Des sceaux paraissent indiquer un contrôle des ressources. La céramique imite celle de l’Âge du Fer des régions méridionales (périodes Yaz 2 et Yaz 3) précédemment importée. Au centre du site setroufet trois petits bâtiments supposés funéraires, dont l’un comporte quatre chambres de 1 x 1 m disposées en carré comme dans certains mausolées du bas Syr-darya ; on y a hypothétiquement reconnu l’indice d’un rituel déjà zoroastrien de décharnement ; cette idée d’une intégration d’édifices funéraires au tissu urbain se retrouvera dans l’interprétation de plusieurs sites ultérieurs. Deux plateformes carrées maçonnées en briques crues (hauteur 3 m, accessibles par des rampes de 7 m) suggère une comparaison avec les plateformes cultuelles jumelles de Pasargades.

Sur rive droite a été fouillé le manoir de Dingil’dzhe (il y en avait beaucoup d’autres). Par rapport à Kjuzeli-gyr il manifeste une évolution vers la sophistication architecturale : ceint d’un enclos mais non fortifié, il a un plan bipartite, comporte une salle de réception à colonnes de bois, foyer central et banquettes maçonnées, et un bassin en briques crues. Juste en dehors de l’enclos se trouvait une tombe à sarcophage en « albâtre » (en fait en pâte de gypse), à riche contenu pillé dès l’Antiquité, non conforme au rite zoroastrien, mais l’usage de sarcophages en céramique se retrouve à Persépolis et Suse à l’époque achéménide. Les ornements métalliques s’inspirent visiblement de modèles achéménides, ce qui indiquerait une influence du style de vie achéménide sur les élites locales, même rurales.

[1] Op. cit., p. 42-47.

[2] Voir notamment F. Grenet, Les pratiques funéraires dans l’Asie centrale sédentaire de la conquête grecque à l’islamisation, Paris, 1984, p. 253-259.

[3] Pour les plans des sites examinés cette année on se reportera aux publications mentionnées aux notes précédentes. Les plus nombreux et les mieux au point sont dans Rapoport, Nerazik, Levina 2000, et Khodzhaniyov 2006.