Le fait urbain dans l'Asie centrale pré-islamique : approche diachronique, approche synchronique (suite) (résumé cours 16/04/2015)

Le site de Chirik-rabat, au sud du bas Syr-darya, semble offrir en milieu nomade (les Apasiaques de Strabon ?) un écho de ces enceintes royales ou proto-villes chorasmiennes. Il a été en activité de la fin du IVe s. au IIe s. av. n.è. Un rempart de 42 ha, réduit dans une seconde phase, ceint une citadelle oblongue. La technique dénote la participation probable d’architectes et même de maçons chorasmiens. Avant ces constructions le site paraît avoir été un site funéraire, peut-être royal, car il intègre des kourganes préexistants, après quoi sont édifiés deux mausolées dont l’un pris dans le rempart final du site. Celui-ci a livré les restes d’une armure de cataphractaire identique à celle trouvée à l’arsenal d’Aï Khanoum, ce qui suggère que ces chefs tribaux « Saka » semi-sédentarisés pouvaient servir comme troupes auxiliaires ou mercenaires individuels dans les contingents lourds des armées des empires méridionaux : les Parthes, voire les Grecs ? À ce titre les nomades de la périphérie chorasmienne auraient pu être un facteur important des relations avec les empires méridionaux, au même titre que le commerce dont à vrai dire on ne saisit pas grand-chose à cette époque, hormis quelques céramiques et petits objets importés.

La période « Kouchane » (Minardi : « Antique 3 »), Ier – début IVe s. de n.è.

Toprak-kala (fig. 3) est clairement le site qui a remplacé Akchakhan-kala en tant que site royal, à 20 km au nord-est, en fonction d’une décision méthodiquement exécutée et non sous la pression d’événements extérieurs. Certains éléments (boiseries, bases en pierre) semblent même avoir été déménagés d’un site à l’autre.

Fig. 3 – Toprak-kala

Après la découverte du site en 1938, le palais intra-muros fait l’objet de dégagements intensifs en 1945-1950, après quoi des fouilles plus restreintes se sont poursuivies sur l’ensemble jusqu’en 1985.

La ville proprement dite occupe 17,5 ha, dont environ un quart nord-ouest pour l’enceinte intérieure où le quart nord-ouest est occupé par le palais – en gros la même répartition de l’espace qu’à Akchkhan-kala, mais en trois fois moins grand. Cependant, il y a une évolution vers le monumental : les tours de la ville font 15 m (au lieu de 8), le palais est lui-même juché sur un soubassement de 15 m. Par ailleurs certaines fonctions sont « externalisées » : l’immense champ de course enclos, le palais hors-les-murs, et éventuellement la ville de Darkhas, sur l’Oxus, à 20 km à l’ouest, disparue dans le fleuve mais qui pourrait avoir été la « vraie » ville économique, dans un rapport rappelant celui de Vieille et Nouvelle Nisa. Le fouilleur Jurij Rapoport cite très à propos un texte d’Appien (Mithridate, 84) sur Tigranocerte en Arménie :

« À cet endroit le roi fonda une ville en son propre honneur. Il y rassembla les principaux nobles, en menaçant de confisquer tout ce qu’ils n’apporteraient pas avec eux. Il la ceignit de murs hauts de 50 coudées (…) Dans les faubourgs il bâtit un palais avec de vastes parcs, des terrains de chasse, des lacs. Une puissante forteresse fut édifiée à côté. »

Tout le site a été construit d’une seule venue, dans la seconde moitié du IIe s. de n.è. L’axe principal nord-sud du palais hors-les-murs est aligné sur la salle du trône du palais haut ; les murs internes de la plateforme de ce palais conservaient des fentes de visée, orientées à 333 degrés, le nord babylonien (iltanu). Des rigoles à eau ont été utilisées pour les nivellements. Tous les signes claniques connus au Khorezm à cette époque sont représentés sur les briques, ce qui indique que l’ensemble des communautés fut mobilisé pour la construction. Le site a cependant connu une existence plus brève que son prédécesseur : il perd sa fonction royale au début du IVe s., là aussi par une décision concertée où l’on est tenté de voir l’effet du changement de dynastie attesté à cette époque. La ville subsiste modestement jusqu’au VIe s.

Le champ de course mesure 1250 x 1000 m, délimités par une levée de terre. Ce n’est pas un « paradis » à l’iranienne puisqu’il ne comporte aucune trace de plantations ni d’adduction d’eau. L’interprétation comme champ de course et terrain de revue de l’armée, proposée par les fouilleurs, s’impose. La longueur correspond à celle estimée par Henning pour le čarǝtu avestique, l’unité maximale de la course.

Le palais hors-les-murs s’étend sur 9 ha, les structures n’étant conservées qu’au sol et en fondation. Il comporte quatorze bâtiments, chacun juché sur une plateforme, reliés par des chaussées de briques surélevées. Ici, les espaces libres étaient affectés à des jardins et l’agencement d’ensemble est clairement celui d’un chahâr-bâq à l’iranienne dont le seul précédent probable identifié est à Pasargades. L’un des bâtiments (V) pourrait être un temple, mais l’état de conservation ne permet pas de certitude.

La ville n’a été que très partiellement fouillée[1]. De l’enceinte intérieure, en dehors du palais, on sait seulement qu’il y avait probablement un temple du feu, identifié par son accumulation de cendres (et faisant pendant à la plateforme monumentale au centre d’Akchakhan-kala ?). Au sud se trouvent douze îlots identiques. L’îlot habité qui a été fouillé rappelle l’habitat casernal de Dzhanbas-kala, mais ici on voit mieux le système de circulations ; les pièces se regroupent en unités dont les limites pouvaient bouger. Un calcul donne 2000 à 2500 habitants, considérés comme des dépendants du palais. C’est la grande différence avec Vieille Nisa, ville royale de mêmes dimensions, mais inhabitée (parce qu’à la différence de Toprak-kala elle était dans le voisinage immédiat de la « vraie » ville ?). Les objets retrouvés manifestent l’ouverture commerciale du pays à cette époque, au moins dans ce site royal : des verreries dont une partie serait d’importation romaine, des laques chinoises.

Un îlot voisin de l’enceinte intérieure contient deux temples dont la fonction ne paraît guère faire de doute, bien que leurs plans soient sans parallèles. Le principal a un iwān d’entrée suivi de trois pièces barlongues comportant chacune deux supposés autels. Il était probablement périptère. Les cendres étaient stockées dans un puits. Dans la dernière phase est attesté un culte du bucrâne.

Le palais à l’angle nord-ouest a été entièrement dégagé et il est aujourd’hui le mieux connu et le mieux publié de tous les palais iraniens préislamiques[2]. L’interprétation des aménagements architecturaux et des décors a fait l’objet d’une polémique qui m’a opposé à Jurij Rapoport, principal auteur de la publication, récemment décédé, qui voulait attribuer à presque tous les locaux une fonction religieuse ou funéraire alors que je réserve ce type de fonction à la seule « Salle des Rois » qui semble effectivement être une galerie d’images de culte (peut-être, plus précisément, de divinités du calendrier). Les données principales du débat étant disponibles en français et en anglais, dans des publications mises en ligne, je me contenterai ici d’y renvoyer le lecteur intéressé[3].

Pour conclure : au bout du parcours de cette année nous avons enfin rencontré au Khorezm une ville, de taille certes modeste et d’existence assez artificielle, mais qui concentrait de véritables fonctions résidentielles.Nous avons aussi pour la première fois rencontré un palais qui était clairement destiné à être habité (ce qu’attestent notamment les appartements du harem au rez-de chaussée et ceux de l’étage, les uns et les autres décorés de peintures figuratives, et la salle d’ablutions près de l’entrée). Il y a un changement d’orientation culturelle : alors qu’Akchakhan-kala trahissait une influence arsacide, Toprak-kala est, pour son palais, une réalisation de type kouchan, qu’on eut supposer construite ou inspirée par des architectes kouchans et décorée par des artistes kouchans. Le plan orthogonal et modulaire de la ville, non directement attesté à cette époque en Bactriane, pourrait être quant à lui une création locale.

 

[1] E.E. Nerazik, Ju.A. Rapoport (ed.), Gorodishche Toprak-kala, Moscou, 1981.

[2] Ju.A. Rapoport, E.E. Nerazik (ed.), Toprak-kala. Dvorets, Moscou, 1984.

[3] F. Grenet, « Palais ou palais-temple ? Remarques sur la publication du monument de Toprak-kala », Studia Iranica, 15, 1986, p. 123-135 ; Iu.A. Rapoport, « The palaces of Topraq-Qal‘a », Bulletin of the Asia Institute, 8, 1994 [1995], p. 161-185.