Le fait urbain dans l'Asie centrale pré-islamique : approche diachronique, approche synchronique (suite) (résumé cours 19/03/2015)

La période « Kangju » (Minardi : « Antique 2 »), IIIe s – Ier s. av n.è.

Pourquoi « Kangju » ? Il s’agit d’une entité politique nomade mentionnée à partir du IIe s. par les sources chinoises ; la dénomination, peu heureuse dans le cas du Khorezm, a été choisie par Tolstov pour suggérer l’idée d’une confédération politique avec la steppe kazakhe. Au moins chronologiquement la période pourrait être aussi être qualifiée d’« hellénistique », avec encore plus de réserves que la période précédente était dite « achéménide ».

Le site important le plus ancien paraît être Kalaly-gyr 1, que tous les auteurs précédents datent de la période « achéménide », mais que Minardi, sur la base de la céramique, réattribue aux IIIe-IIe s.Pas plus que Kjuzeli-gyr qui se trouvait non loin ce n’est une ville, malgré ses 77 ha, car l’enceinte est entièrement vide, sauf la petite zone du « palais ». L’art de la fortification s’est développé : outre le rempart creux, celle-ci comporte des tours circulaires et trois barbacanes. On voit apparaître des bases de colonnes en pierre, d’un type post-achéménide (analogue à celles du « Temple des Frataraka » à Persépolis) qu’on va retrouver longtemps ensuite, mais l’emprunt le plus spectaculaire est un moule en plâtre reproduisant un griffon de chapiteau achéménide. Les reconstructions architecturales publiées impliquent que ce modèle était transposé en pierre en haut des colonnes (mais nulle part au Khorezm on n’a trouvé des colonnes en pierre). Tolstov a supposé qu’il s’agissait du palais du satrape achéménide, resté inachevé suite à la « libération » du Khorezm au IVe s. En réalité il n’y a eu ni satrape ni probablement « libération ». Si le site est effectivement post-achéménide, il manifesterait un effet décalé de l’art impérial achéménide dans ce qui pourrait avoir été une résidence aristocratique frontalière.

Dzhanbas-kala, un site sans doute à peu près contemporain du précédent et comparable par le plan général, mais en beaucoup plus petit (3, 4 ha), se trouve sur la frontière nord-orientale, dans une zone gagnée par le désert lors des périodes ultérieures. Exploré dès 1939, il a joué un rôle important dans l’histoire de l’archéologie du Khorezm car la mission s’y est fait la main, à la fois pour la méthode (relevés de surface avec fouille très limitée) et les interprétations. Il comporte un rempart creux à étage et multiples ensembles de triples archères espacés de 1,30 m, une barbacane mais pas de tours. La grande différence avec les sites précédemment examinés est qu’il est presque entièrement construit à l’intérieur, avec deux massifs d’habitation compacts, chacun comportant environ 200 pièces et quelques courettes, de part et d’autre d’une « rue » axiale de largeur irrégulière. Tolstov affirme catégoriquement l’absence de ruelles perpendiculaires, donc l’analogie avec un plan hippodamien est superficielle, bien que l’occupation corresponde à la période hellénistique. Il fait des pièces individuelles la seule unité d’habitation. À la lumière de la fouille de Kampyr-tepe (voir le cours de l’an dernier) on peut maintenant s’interroger sur ces restitutions.

Ce site a généré des schémas[1], plus tard appliqués à d’autres :

1) Les survivances matriarcales de la « communauté primitive » : en supposant un homme adulte par logement cellulaire, donc 400 hommes, ils n’auraient pu garnir (et encore incomplètement) que les archères d’un seul mur ; ceci implique que les femmes prenaient part à la défense (cf. les notices antiques sur les « Amazones » des Massagètes, peuple auquel Strabon rattache les Chorasmiens). Aujourd’hui on aurait plutôt tendance à penser que les multiples archères avaient un effet dissuasif.

2) Les sociétés urbaines bipartites, autre survivance de la « communauté primitive » dans la littérature anthropologique du XIXe s., idée reprise par Engels. Tolstov voit une confirmation dans le fait que les marques de brigade sur les briques forment des groupes distincts d’un rempart à l’autre, ce qui indiquerait que chaque section du rempart était construite par les habitants du massif attenant. Au témoignage des géographes arabes du Xe s., des survivances de ces sociétés duales se retrouveraient dans les villes médiévales d’Asie centrale, sous le couvert d’affiliation à divers mouvements sectaires ou soufis. Considéré sans a priori le plan de Dzhanbas-kala évoque plutôt une caserne, ce qui correspond parfaitement à sa situation frontalière.

3) Le rôle social du culte du feu : là se trouve le premier « temple du feu » qu’on a voulu reconnaître au Khorezm – il fut suivi par une cohorte d’autres. Prudemment, Tolstov parle de « maison du Feu », reprenant l’expression de Biruni beyt al-nirān, ce qui insiste sur l’aspect communautaire plutôt que strictement religieux (il cite Biruni à propos de la fête sogdienne de Mithra, où les gens festoient dans le beyt al-nirān). Le bâtiment, situé au bout de la rue au sud, comporte un corridor et trois pièces dont une de 112 m2 jonchée de vaisselle et d’ossements d’animaux, évidemment lieu de banquets. Dans la pièce voisine se dressait au milieu une plateforme maçonnée en briques crues qui a existé aux trois étapes avec une banquette. L’état de conservation étant assez mauvais, on n’a pas d’indice décisif pour choisir entre deux interprétations :

  • un temple du feu où le feu permanent aurait brûlé dans un vase métallique, comme dans les temples zoroastriens modernes ; la grande pièce serait le lieu des assemblées religieuses, selon l’usage décrit par Biruni et encore dans les années 1960 par Mary Boyce (il est vrai chez des particuliers et pas au temple) ;
  • un bâtiment à usage profane, sans doute demeure du commandant de la place ; les restes observés pourraient s’expliquer par la pratique du sandali (ou korsi) qu’on trouvait jadis dans les « maisons de thé » en Iran, les hôtes dormant sur les banquettes et se partageant une couverture diffusant la chaleur résiduelle du foyer central.

Les mêmes termes de discussion se retrouveront dans beaucoup de monuments plus tardifs, au Khorezm et ailleurs en Asie centrale.

[1] Exposés en grand détail dans Drevnij Khorezm, p. 88-100.