Le fait urbain dans l'Asie centrale pré-islamique : approche diachronique, approche synchronique (suite) (résumé cours 26/03/2015)

Les seuls sites qui manifestent véritablement une influence de la Bactriane grecque sont sur la frontière méridionale. Elkharas (datant de la fin du Ve ou du IVe s. av. n.è. selon la fouilleuse L.M. Levina, ce qui est impossible ; du IIe s. selon Minardi) est un ensemble complètement unique et qui échappe en grande partie à l’interprétation. C’est un site fluvial sur l’Amu-darya, ceint d’un mur extérieur qui n’est pas un rempart. L’état de conservation est exceptionnel, jusqu’à la voûte qui est une nouveauté puisqu’elle est en tranches inclinées, technique connue dans l’architecture achéménide mais inconnue au Khorezm avant cette époque, couvrant un corridor axial large de 3,6 m. L’ensemble ouest est un bâtiment de parade, avec deux complexes symétriques aux murs comportant de nombreuses niches qui ont livré des sculptures hellénisantes en terre crue peinte, dont un buste de femme nue du type « Aphrodite pudica ». Il y a probablement une installation balnéaire. L’autre ensemble est un alignement de six appartements identiques comportant quatre pièces chacun.

G.M. Bongard-Levin et G.A. Koshelenko ont proposé une interprétation sensationnelle[1], voulant reconnaître ici un fort avancé établi par l’empire séleucide à la frontière du Khorezm – ce qui en ferait le point le plus au nord atteint par la colonisation grecque en Asie centrale. Les origines de cette architecture seraient à chercher directement en Bactriane grecque.

Selon Minardi, au contraire, le site n’a aucun caractère militaire. En l'occurrence, ce pourrait être un sanctuaire à une version locale d’Aphrodite, (ce que pensait aussi Levina et idée qu'il m'a personnellement soumise ; les appartements à l’est ayant pu abriter des prostituées sacrées visitées par les matelots du fleuve. Mais que pourrait être une « version locale d’Aphrodite » ? Anāhitā, même si elle est identifiée à Aphrodite par Hérodote et Bérose, est une vierge (à ce titre elle est plus souvent identifiée à Athéna ou à Artémis). Ashi est matronale, mais même si elle a pu être appelée l’« Aphrodite iranienne » par Eric Pirart, il est douteux qu’elle ait pu être figurée nue.

Digression : l’idée qu’il ait pu exister des prostituées sacrées en Iran s’oppose à toute la littérature zoroastrienne et ne peut invoquer qu’un seul témoignage, du reste périphérique, Strabon XI.14.16, à propos d’un temple d’« Anaïtis » en Acilisène (Arménie du sud-ouest) : les filles sont de bonnes familles et choisissent dans leur milieu social les hommes avec qui elles ont des rapports ; plus tard elles se marient honorablement. Ce n’est pas très différent de ce qui se passe dans nos sociétés occidentales modernes. Le nom « Anaïtis » a pu être appliqué par les Arméniens à des déesses haute-mésopotamiennes distinctes de l’Anāhitā zoroastrienne. En Iran même, le seul cas documenté (Plutarque, Artaxerxes 27.4) va en sens contraire : Artaxerxès ii obtient de son père une concubine royale convoitée par son frère Cyrus ; il la nomme prêtresse du temple d’« Artémis Anaïtis » à Ecbatane « pour qu’elle demeure chaste pour le reste de sa vie ».

Pour en revenir à Elkharas, les appartements paraissent effectivement trop grands pour être de simples casernements comme on en connaît ailleurs, notamment à Kampyr-tepe. L’hypothèse de Minardi est envisageable ; sinon on pourrait penser à un poste douanier, avec un commandant de la place affichant des goûts hellénisants sous l’influence des grands empires du sud.

Dans cette période « antique 2 » apparaît pour la première fois une capitale, ou tout au moins un site ayant clairement concentré des fonctions cérémonielles liées à la royauté : Akchakhan-kala, en position centrale, non loin au nord de Kath qui sera la capitale du haut Moyen Âge. Mais avant d’y venir on doit faire un sort à un autre grand site fortifié : Koj-krylgan-kala (fig. 2), un peu en arrière de la frontière sud-est, découvert en 1938, fouillé en 1950-1957. C’est le site qui le plus occupé la mission. Il a été publié en 1967 sous les noms de Tolstov et Vajnberg[2], alors que Tolstov bien qu’encore en vie ne pouvait plus participer directement au travail, et on ne peut pas savoir s’il aurait tout cautionné. L’état de conservation était remarquable à l’époque de la fouille : 8 m à l’enceinte centrale, jusqu’à la naissance du second niveau, mais aujourd’hui le site a été pratiquement détruit par la remise en eau de la plaine. On distingue trois phases : dans la publication la phase 1 est datée du début du IVe s., donc de l’époque achéménide, mais aujourd’hui en se fondant sur la céramique on s’accorde à descendre jusqu’à la fin du iiie s. ou même au IIe s., ce qui replace le monument dans le contexte de la période « antique 1 ». Cette phase initiale dure jusque dans le courant du Ier s. av. n.è., après quoi survient un hiatus suivi de deux réoccupations (phases 2 et 3) jusqu’au IIIe ou au IVe s.

Fig. 2 – Koj-krylgan-kala

Il comporte deux enceintes fortifiées circulaires, chacune à deux étages et considérée comme militairement fonctionnelles. L’enceinte externe fait 90 m, l’enceinte interne 42 m. Entre les deux, des habitations n’apparaissent pas immédiatement mais elles existent dès la 1re phase.

Dès le début le site a été considéré par les fouilleurs comme un mausolée royal habité, réutilisé en village fortifié dans les phases 2 et 3. Tout le monde est d’accord sur le second point, mais le premier ne va pas de soi. Plusieurs arguments apparemment solides sont invoqués en faveur de la destination funéraire :

  • Le plan général qui développe le schéma « croix inscrite » attesté dans les mausolées du bas Syr-darya depuis l’Âge du Fer ancienjusqu’à l’époque concernée. Ce schéma se décline de plusieurs manières, la plus complexe étant justement à Koj-Krylgan-kala où les murs de fond des chambres sont même arrondis pour mieux s’inscrire dans le cercle, ce qui fait reconnaître un symbolisme solaire.
  • Les aménagements : on note à l’étage inférieur de la partie centrale des zones d’isolement croissant : la moitié ouest, initialement séparée de l’autre, et dont l’escalier d’accès est dissimulé derrière le mur du chemin de ronde ; au sein de celle-ci, la dernière chambre qui ne comporte aucune lucarne et est bloquée par une cloison secondaire et un puits.
  • Un violent incendie à l’étage supérieur, dès la 1re phase, entraînant un écroulement partiel des voûtes du rez-de-chaussée, suivi d’un pillage intégral.

Rapoport propose le scénario suivant : le premier défunt était dans la moitié ouest, selon lui vouée à Anāhitā, ce serait donc la reine ; un peu plus tard le roi est déposé dans la moitié est, à proprement parler « solaire » ; sitôt après ses funérailles, un bûcher sacrificiel est allumé à l’étage (il y a des analogies dans certains mausolées du Syr-darya, mais de l’Âge de Fer ancien). Mais selon d’autres co-auteurs de la publication cet étage était le temple-terrasse funéraire ; l’incendie serait plus tardif et accidentel, ou militaire. Un raffinement introduit dans un des chapitres de la publication est cet étage aurait servi à des observations astronomiques (mais l’hypothèse, présentée par deux seulement des fouilleuses assistées d’un astronome, ne repose que sur un fragment d’un supposé astrolabe en pierre et ne semble pas endossée par les autres auteurs).

J’ai moi-même accepté jadis l’interprétation funéraire[3]. Des doutes ont ensuite surgi dans des conversations avec des collègues d’Asie centrale, mais un seul, S. Khmel’nitskij, a publié (après avoir émigré) sa réfutation de l’interprétation funéraire[4].

Cette dernière thèse se heurte effectivement à plusieurs objections. J’ai déjà mentionné les contradictions de l’équipe de fouille dans l’interprétation de l’étage supérieur, ce qui conduit Khmel’nitskij à supposer là un bâtiment résidentiel partiellement en bois. Minardi est tenté de mettre l’incendie en rapport avec le siège d’Akchakhan-kala, vers le milieu du Ier s. av. n.è., siège effectué par un ennemi qui connaissait l’usage des catapultes (les Parthes ?). Par ailleurs, même en admettant que le mobilier funéraire ait été pillé, il serait inhabituel que n’ait pas subsisté le moindre petit objet précieux. Ce qui a été trouvé n’a rien de spécifiquement cultuel. Sur les « gourdes » en céramique certains sujets sont de type aristocratique ou exotique, avec des influences venues du sud (une scène avec des banqueteurs couchés, qui pourrait rappeler les banquets de Nisa ; un grylle, sujet alors banal dans le monde hellénistique).

[1]« The puzzle of Elkharas » East and West, 55, 2005, p. 41-53.

[2] S.P. Tolstov, B.I. Vajnberg (ed.), Koj-Krylgan-kala, Moscou, 1967.

[3] Grenet, op. cit., p. 59-63. De même Henri-Paul Francfort y reconnaissait un monument hybride, « fusion du mausolée cylindrique venu du nord sans décor militaire, et de l’enceinte fortifiée circulaire venue du sud ».

[4] « Koj-Krylgan-kala kak istochnik somnenij », Istorija material’noj kul’tury Uzbekistana, 34, 2004, pp. 109-130.