Le fait urbain dans l'Asie centrale pré-islamique : approche diachronique, approche synchronique (suite) (résumé cours 26/02/2015)

Les fouilles de Nisa et d’Aï Khanoum que j’ai présentées l’an dernier avaient ouvert la connaissance de la civilisation urbaine hellénistique de l’Asie centrale. Les fouilles du Khorezm, le pays auquel est consacré le cours de cette année, ont ouvert l’archéologie de l’Asie centrale tout court, et cela dès les années d’avant-guerre.

Par rapport à la Parthyène, à la Bactriane et à la Sogdiane, on passe dans un autre monde. Le Khorezm (la Chorasmie des auteurs antiques) se situait à l’extrémité septentrionale de l’oekoumène : à part la « Scythie d’au-delà de la Mer » (i.e. la Mer Noire), c’est la seule province de l’empire achéménide où Alexandre n’est pas allé ni n’a envoyé de troupes. Elle a parfois été qualifiée d’« île » au plan culturel – jugement que les études archéologiques les plus récentes invitent à nuancer.

Fig. 1 – Khorezm préislamique

Dans les régions plus méridionales où s’est déroulée notre enquête de l’an dernier, le paysage archéologique comportait d’une part des villes fortifiées parfois immenses, désertées à des époques diverses, d’autre part des sites petits et moyens ayant un taux de survie très aléatoire. Le Khorezm préislamique a un faciès bien différent (fig. 1) : il n’y a aucune très grande ville (la première capitale, Akchakhan-kala, fait 42 ha, à comparer aux 130 d’Aï Khanoum, aux 220 de Samarkand et aux 400 de Bactres ; les plus grands sites sont des enceintes en grande partie vides). En dehors des villes, c’est dans beaucoup de secteurs – ou du moins c’était jusqu’aux années 1950 – un paysage intact de châteaux, de fermes et de parcellaires irrigués, conservé parfois depuis le IVe s av. n.è. (on renvoie aux photos spectaculaires, au sol ou aériennes, publiées par l’Expédition archéologique du Khorezm). Il y a par ailleurs des contrastes énormes dans la nature du matériel archéologique : aux constructions de terre crue très sophistiquées  –parfois de véritables épures d’architecte avec un réel souci d’inventivité – s’oppose un matériel mobilier de niveau souvent médiocre, transpositions dégradées et en petit format de modèles iraniens ou steppiques, avec toutefois de rares fulgurances dans le décor des palais (Akchakhan-kala, Toprak-kala, Gjaur-kala).

Une autre spécificité de l’archéologie du Khorezm qu’il nous faut dès maintenant souligner, est que, bien plus que partout ailleurs en Asie centrale, elle s’est trouvée dès le début (c’est à dire dès la fin des années 1930) au service d’une véritable pensée géographique, avec une vision globale à l’échelle d’un pays tout entier. Cette qualité a bien sûr découlé de l’exceptionnelle conservation des paysages, mais elle est aussi à porter au crédit d’un homme, S.P. Tolstov. Lui et ses collaborateurs, notamment le géographe B.V. Andrianov, ont compris d’emblée que les canaux étaient l’articulation majeure du paysage anthropisé et que les sites devaient être groupés par ensembles spatiaux et chronologiques en fonction des canaux qui les desservaient. Avant eux, seul Aurel Stein l’avait fait dans les oasis du Taklamakan. Cette puissante méthode confère aux publications de l’Expédition un air de famille avec les grands textes de l’école géographique et historique française de la même époque – bien qu’il n’y ait eu aucun échange entre elles.

Dans les limites agricoles actuelles, acquises par la remise en culture soviétique, le Khorezm mesure actuellement environ500 x 300 km (le quart de la France), réparties entre :

  • la rive droite, cœur historique du pays entre le début de notre ère et la conquête arabe, actuellement occupée par la Karakalpakie, république autonome au sein d’Ouzbékistan, capitale Nukus ;
  • la rive gauche, centre du khanat de Khiva, dernière formation politique de l’époque présoviétique, directement rattachée à l’Ouzbékistan (oblast’ du Khorezm) ;
  • des périphéries rattachées au Turkménistan (site de la Vieille Urgench) et au Kazakhstan (bas Syr-darya).

Ces limites n’ont pas eu de conséquences sur l’exploration archéologique à l’époque soviétique, mais elles en ont maintenant.

Du point de vue hydrographique, ce n’est pas à proprement parler une oasis, mais une imbrication des deltas de l’Amu-darya et du Syr-darya. Le pays est cerné de tous côtés : au nord par la Mer d’Aral et le plateau de l’Ustjurt, extrémité méridionale d’hivernage des nomades des steppes ; à l’est et au sud par les désert du Kyzyjk-kum et du Kara-Kum. Les seuls débouchés permettant d’éviter la traversée des déserts sont fluviaux : l’Amu-darya (neuf étapes au Moyen Âge jusqu’à Bukhara), et par moments ses effluents de l’ouest. Le mythe de la voie fluviale entre Oxus et Caspienne a déterminé la décision de Pierre le Grand de lancer la désastreuse expédition Bekovich (1717), première tentative d’emprise russe vers l’Asie centrale, puis sous Staline le projet avorté du « grand canal turkmène » (celui qui sera finalement réalisé, le canal du Karakum au pied du Kopet-dagh, évitera le Khorezm).

Le Khorezm dans les sources historiques antiques (jusqu’au IVs. de n.è.)

Dans l’Avesta il est mentionné une fois (Yt.10.14) comme Xvāirizǝm. L’étymologie la plus probable est « terre brûlée » (*hvāra-zam-), cf. aujourd’hui le Karakum (« Sables noirs ») et le Kyzylkum (« Sables rouges »). La toponymie a exprimé non pas le paysage progressivement mis en culture mais ce aux dépens de quoi il a été créé. Elle pourrait aussi refléter un point de vue extérieur, en l’occurrence méridional.

On le retrouve dans les inscriptions achéménides chaque fois qu’il y a des listes de peuples, depuis Bisutun (mais pas parmi les peuples révoltés), sous la forme Uvārazmīy, retranscription artificielle du nom authentique. Le pays figure dans le même groupe que la Parthyène, l’Arie, la Bactriane et la Sogdiane ; il n’a sans doute jamais constitué une satrapie mais se trouvait administré par le satrape de Bactres. Il apparaît aussi dans la tablette de fondation du palais de Darius à Suse : « la turquoise qui a été travaillée ici a été apportée du Khorezm ». Comme, pendant longtemps, les principales mines connues étaient dans la région de Nishapur, on y a vu un argument en faveur d’une « Grande Chorasmie » qui aurait compris aussi l’Arie et la Margiane – mythe historiographique construit à partir de passages surinterprétés d’Hécatée de Milet et d’Hérodote (Henning y croyait et en faisait la patrie de Zoroastre). Depuis, les archéologues ont redécouvert dans le Kyzyl-kum des mines exploitées aux VIIe-Ve s. av. n.è.

Des contingents chorasmiens mentionnés sous leur nom une seule fois dans le contexte des Guerres Médiques (Hérodote VII.66), à la revue de Doriskos en Thrace, mais ensuite on ne les mentionne engagés dans aucune bataille. Il s’agissait sans doute d’un contingent symbolique (P. Briant), ou alors ils auraient pu se trouver confondus avec d’autres contingents d’Iran oriental. Mais on sait qu’il y avait des Chorasmiens dans la garnison achéménide d’Éléphantine sur le haut Nil, vers 400. On a voulu tirer argument de ce qu’ils ne sont pas mentionnés dans les batailles contre Alexandre pour supposer que le pays avait alors rompu ses liens avec l’empire achéménide, mais la déduction est peut-être excessive. Ce qui est avéré au moment de la conquête d’Alexandre, c’est que la Chorasmie a un ou plusieurs rois : Spitamène, chef de la rébellion bactrienne, se réfugie ou tente de se réfugier chez eux (Arrien IV.15.4) ; en 328, après qu’il a été livré, Pharasmanes « roi des Chorasmiens » envoie à Alexandre une ambassade à Bactres ou à Samarkand (Quinte Curce VIII.1.8), ou bien, selon Arrien, il vient lui-même avec 1500 cavaliers. Selon Quinte Curce les Chorasmiens sont voisins des Massagètes et des Dahes, ce qui est exact ; selon Arrien, qui réélabore les données géographiques en fonction de des références littéraires, de la Colchide et des Amazones. Pharasmanes propose une opération conjointe contre le « Pont Euxin », pour lequel il servirait de guide. Certains commentateurs modernes supposent une mésinterprétation de la part des Grecs : le « Pont Euxin » serait l’Aral, il s’agissait en fait d’obtenir l’alliance d’Alexandre pour asseoir son pouvoir au Khorezm. Quoi qu’il en soit les Macédoniens ont cru le Khorezm plus proche de leur pays qu’il n’était, car ils confondaient le Syr-darya et le Don sous le nom de Tanais.

Après cet unique contact au sommet, la Chorasmie est perdue de vue. Strabon (XI.8.8.) mentionne les Chorasmiens à côté des Apasiakai / Apasioi (les « Saces aquatiques » ?) et comme partie du groupe plus large des Massagètes et des Saces, mais admet qu’on ne connaît rien sur ces régions. Sinon (Ptolémée, Pline l’Ancien), c’est seulement un nom dans des listes, sans accrochage spatial précis. La spécificité géographique de la Mer d’Aral est inconnue et le restera en Occident jusqu’au xiiie s., quand Guillaume de Rubrouck sera le premier à la reconnaître. Mais quand Strabon, Pline et Ptolémée mentionnent la voie fluviale entre l’Oxus et la Caspienne, il y a effectivement à la base une donnée locale :

(Strabon XI.7.2.) : « Pour Aristobule, il déclare que l’Oxus est le plus grand de tous les fleuves qu’il a vus en Asie, ceux de l’Inde exceptés. Il le dit aussi facilement navigable, ce qu’il tient, comme Eratosthène, de Patrocle (général au service de Séleucos Ier), et il assure qu’on l’utilise pour acheminer jusqu’à la Mer d’Hyrcanie beaucoup de marchandises indiennes, qui traversent ensuite la mer jusqu’en Albanie et sont transportées dans le Pont-Euxin par le Cyros et les étapes qui lui succèdent. »

Nonobstant le lyrisme que ce passage inspira jadis à Edward Gibbon (« les cargaisons de soie descendaient l’Oxus, traversant la mer Caspienne, remontaient le Cyrus (la Koura) et le courant du Phase (le Rion) les portait dans le Pont-Euxin et la Méditerranée »), la réalité géologique et archéologique est plus modeste : l’Uzboj, effluent de l’Amu-darya vers la Caspienne, coula abondamment au néolithique, puis, un peu, du Ve au IXe s., et de nouveau entre la fin du XIVe s. et la fin du XVIe s., mais il n’a jamais donné lieu à un système d’irrigation latérale ni à des établissements importants, même si le chenal a pu être mis en culture. Le seul site fortifié, Igdy-kala, était probablement poste un avancé parthe puis sassanide face à la steppe ; il y a par ailleurs des cimetières nomades de toutes époques. Les cascades rendaient impossible une navigation continue ; en fait il était plus simple de suivre les bords. En 1717 les troupes de l’infortuné Bekovitch feront la même observation que jadis Patrocle, en remontant sur 80 km à partir de la baie de Balkhân (Krasnovodsk), et ils en tireront la même conclusion erronée.