Hommage

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Georges Dumézil

Hommage à Georges Dumézil

La candidature de M. Georges Dumézil au Collège de France fut présentée par un iranisant, le linguiste Émile Benveniste. Un anthropologue, M. Claude Lévi-Strauss, prononça le discours marquant sa réception à l'Académie Française. Il revient à un indianiste de prononcer ici son éloge funèbre. Je ne crois pas que ces choix soient dus au hasard. Chacun de nous connaissant les tentatives de récupération raciste et les attaques politiques mal inspirées dont M. Dumézil fut la victime dans les dernières années de sa vie, on me permettra d'ajouter qu'il n'est pas indifférent — même si c'est là un fait de pur hasard — que ces trois personnes soient ou aient été d'ascendance juive et peu suspectes de sympathie pour l'extrême droite raciste, autoritaire et guerrière.

La vie et la carrière de M. Dumézil n'ont pas toujours été aussi faciles et aussi triomphantes que son apothéose tardive et son récent succès médiatique le laisseraient croire. La lecture d'un curriculum vitae est parfois trompeuse. À s'en tenir à la sèche énumération des dates et des postes, la vie de M. Dumézil est celle d'un jeune prodige tôt couronné de lauriers dont la carrière rectiligne, seulement interrompue par la guerre, est celle d'un normalien modèle. Prix d'excellence dès la sixième, khâgneux à Louis-le-Grand, reçu premier en 1916 à l'École Normale Supérieure, mobilisé en 1917, démobilisé en 1919 avec le grade de capitaine, agrégé de Lettres en 1919, six mois professeur au Lycée de Beauvais, et dès 1921 lecteur à l'Université de Varsovie, professeur d'histoire des religions à l'Université de Stambul en 1925, lecteur à l'Université d'Upsal en 1931, chargé de conférences à la Ve section de l'École Pratique des Hautes Etudes en 1933, il y fut élu Directeur d'Études en 1935, à l'âge de trente-sept ans. Le 13 février 1949, l'Assemblée des Professeurs du Collège de France l'élit à la chaire de Civilisation Indo-européenne qu'elle venait de créer pour lui. Il enseigne aux U.S.A. en 1968, après son départ à la retraite. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres lui demande de la rejoindre en 1970, l'Académie Française s'honore de l'accueillir en 1979. Depuis quelque temps il était devenu une vedette de la presse et de la télévision. On s'émerveillait de sa capacité à manier trente ou, quarante langues, à en parler une dizaine. On s'étonnait que chaque année il continuât à ajouter un ou deux forts volumes à la cinquantaine de ceux qu'il avait déjà publiés. Quant aux articles, il n'était plus possible d'en faire le compte. On lui enviait enfin son enthousiasme toujours neuf et sa jeunesse d'esprit.

Derrière la biographie modèle, il y a les souffrances, il y a les luttes. L'homme souriant que l'on voyait sur les écrans était depuis longtemps gravement et douloureusement malade. Le jeune homme brillant était monté au front à l'âge de dix-neuf ans et comme tous les rescapés de sa génération, il ne devait jamais oublier ce que par antiphrase il appela un jour « les fêtes bruyantes de nos vingt ans ». Le capitaine Georges Dumézil, fils du général Jean Anatole Dumézil, n'aimait pas la guerre. Le professeur n'eut pas non plus la vie facile, même s'il obtint rapidement, grâce à l'indianiste Sylvain Lévi, un poste qui lui permit de développer ses recherches. Après l'agrégation, on lui refuse l'année de travail libre à l'École Normale Supérieure qu'on lui avait fait espérer. Il doit prendre un an de congé sans solde et vivre de petits travaux, car la famille Dumézil n'était pas riche, pour parfaire sa formation scientifique. Les postes qu'on lui offre à l'étranger, les jeunes universitaires ses contemporains devaient les considérer comme des exils : loin de la Sorbonne, loin de nos grandes écoles à l'étranger il n'était alors point de salut. De ces exils, M. Dumézil fit des points de départ. À Varsovie il apprend le polonais et le russe ; à Stambul, le turc, l'arménien et quelques langues du Caucase, géorgien, tcherkesse, abkhaz, oubykh que plus tard il sauvera de l'oubli. À Upsal, il apprend le suédois et parfait sa connaissance du vieux Scandinave. Revenu à Paris en 1933, il maîtrise désormais toutes les langues anciennes du domaine indo-européen et quelques autres qui débordent largement ce domaine. Mais son enseignement est accueilli avec défiance. Les spécialistes de grammaire comparée n'aiment guère ses audaces étymologiques et ne croient pas à la possibilité d'étendre à la mythologie les procédés de la comparaison linguistique. Les latinistes — et, à leur suite, les hellénistes, moins directement concernés par les travaux de M. Dumézil — refusent sa critique des traditions légendaires sur les origines de Rome. Lorsqu'il est élu en 1949 au Collège de France après avoir publié ce qui me paraît toujours le plus beau dans son œuvre, la série des Jupiter, Mars, Quirinus, au moment où L'héritage indo-européen à Rome est sous presse, sa candidature est soutenue par un iranisant comparatiste, M. Émile Benveniste, un indianiste, M. Jules Bloch, un assyriologue, M. Édouard Dhorme, un spécialiste d'histoire de l'art musulman, M. Albert Gabriel. L'élection ne fut pas facile, et le rayonnement de la chaire ne fut pas ce que l'on croit. Latinistes et historiens de l'antiquité organisèrent le boycott intellectuel et physique de son enseignement. La philologie allemande, quelques universitaires britanniques de grand talent déchaînèrent contre ses théories. Seuls prirent la défense de M. Dumézil, parmi les spécialistes des domaines qu'il abordait, d'éminents Scandinaves, les iranisants et indianistes de langue française, quelques celtisants et médiévistes, quelques spécialistes d'histoire des religions. Encore le défendaient-ils parfois sans vraiment l'approuver. Il faut avoir à l'esprit ce climat d'hostilité et d'incompréhension pour comprendre la vivacité de ses réparties : il n'est presque pas d'ouvrage de M. Dumézil où il ne réponde, parfois avec une violence à peine contenue, à l'un de ses critiques. Mais il savait reconnaître la valeur de certaines objections qu'on lui faisait ; il en faisait son profit et modifiait ou précisait en conséquence son exposé.

Lorsqu'avec la retraite vinrent les honneurs, la gloire et les gros tirages, le goût des compliments qu'on lui faisait dut parfois lui sembler amer. Je me suis souvent demandé ce que cet homme, dont l'œuvre scientifique est un superbe et tâtonnant discours de la méthode, pensait de voir ainsi simplifier et, je dirais, fossiliser sa pensée. Je me suis souvent demandé ce qu'il pensait de la soudaine popularité de ses théories sur l'idéologie indo-européenne et de l'admiration suscitée par ses travaux sur les langues et littératures du Caucase au moment où disparaissaient de l'Université les dernières chaires de grammaire comparée et où l'on prétend y supprimer les enseignements trop spécialisés pour attirer la foule des étudiants...

Quarante-sept ans après la publication de la première œuvre majeure de M. Dumézil, on peut s'étonner qu'il ait pu susciter tant d'hostilité et d'incompréhension. La découverte que les hommes qui, il y a quelque cinq millénaires, parlaient des langues indo-européennes découpaient le champ de l'activité humaine en trois fonctions, souveraineté magique et juridique, force physique et guerrière, fécondité, et exprimaient cette tripartition en mythes ou épopées très précisément structurés ; l'explication d'un certain nombre de triades et de légendes comme vestiges de cette tripartition ; l'élucidation par des faits iraniens, indiens ou scandinaves d'archaïsmes latins ; la démonstration que cette idéologie indo-européenne continue, sous des formes très diverses et très évoluées, à modeler certains schèmes de pensée contemporains et peut encore expliquer le déroulement de fêtes religieuses, tout cela est très neuf, mais n'est pas après tout bouleversant. Nous importe-t-il vraiment que Romulus et Numa soient des personnages mythiques et la belle histoire des premiers temps de Rome une habile fiction ?

Cela importait beaucoup à certains. Quelques pages de M. Dumézil avaient à tout jamais démoli les récentes thèses de deux maîtres de l'Université française et réduit à rien leurs théories sur les origines de Rome et sur le caractère agraire du Mars latin. La lecture que M. Dumézil faisait de Tite-Live détruisait beaucoup des certitudes historiques qui avaient nourri la culture européenne depuis deux millénaires et demi. Il ne restait plus grand chose des beaux exempta que l'on proposait à la jeunesse dans les établissements scolaires dits de qualité. M. Dumézil montrait que la comparaison permettait d'expliquer des traits archaïques des religions de l'Inde et de l'Iran, mais aussi de la Rome dont nous sommes encore les enfants et il invitait les latinistes — qui souvent ne s'intéressaient même pas aux langues italiques — à regarder aussi du côté de l'Inde, de l'Iran et — sacrilège suprême — de la barbare Germanie.

Les orientalistes et les comparatistes que ces audaces ne gênaient pas — car c'était les leurs depuis Franz Bopp — étaient un peu déroutés par une méthode qui, il est vrai, ne s'affirma que progressivement. Certains philologues le critiquaient, en fait parce qu'ils ne comprenaient pas ses propos. Ils croyaient que pour M. Dumézil, l'Avesta et le Veda se résumaient aux archaïsmes que la comparaison lui permettait d'y déceler. Or pour M. Dumézil, le texte conservé du Rg-Vega ou des Gāthas de l'Avesta entretenait avec ces archaïsmes le même rapport que le latin pater et le sanskrit pitā avec le mot indo-européen restitué dont ils prolongent très infidèlement les sons et le sens : aucun de ces trois mots ne saurait pourtant se confondre avec aucun des deux autres. Les comparatistes étaient méfiants envers une recherche dont ils pouvaient appréhender le manque de rigueur : la mythologie comparée du XIXe siècle avait laissé d'exécrables souvenirs et M. Dumézil se garda bien de demander que la chaire créée pour lui au Collège de France portât dans son titre le nom de la discipline qu'en réalité il pratiquait.

Il fallut aussi à M. Dumézil de nombreuses années pour mettre au point sa méthode, pour réaliser et expliquer clairement qu'après tout l'étymologie importait peu. Alors que les comparatistes essayaient de faire l'inventaire de la civilisation indo-européenne en dressant la liste du vocabulaire d'origine indo-européenne, il finit par montrer qu'en réalité l'origine commune de noms divins, fussent-ils Dyáuh Pitắ, Jupiter et Zeus, n'enseignait rien. Seule était significative la structure mythique, c'est-à-dire la façon dont s'organisent des éléments de mythes, de récits, ou de rites qui, en apparence, ne peuvent être comparés et dont l'origine commune paraît évidente dès lors qu'on réalise que ce sont des variantes d'un vieux schéma idéologique sans cesse adapté et donc sans cesse transformé. Peu importe ainsi que l'étymologie ou la légende ne permettent pas de rapprocher le couple divin indien Mitrắváruna- du couple royal dissocié Numa-Romulus si la fonction idéologique de ces couples est clairement identique. Le lien qui les unit, survivance immatérielle d'une idéologie dont nous ne saisissons plus que les grands traits, est aussi fort que les correspondances qu'affectionnent linguistes, folkloristes ou archéologues. Son existence devient quasi-certaine dès que ces correspondances s'organisent en séries où les mêmes anomalies se répètent. On peut comprendre que cette méthode ait pu surprendre et inquiéter des savants qui se défiaient de l'imagination. En réalité, on réalise aujourd'hui seulement à quel point M. Dumézil maniait en maître des concepts dont le nom n'avait même pas été inventé à son époque : pluridisciplinarité, structuralisme, histoire des mentalités, histoire de la longue durée, structure profonde et transformation. Lorsqu'on innove à ce point, il est normal que l'on n'arrive pas instantanément ni définitivement à la perfection. Ceux qui le critiquaient en ces temps lointains n'avaient sans doute pas lu la promesse formulée dans le dernier paragraphe de sa leçon inaugurale, et qu'il tint jusqu'au bout : « Par le choix généreux d'hommes qui représentent ici des sciences avancées, mais toujours conquérantes, ces murs vont assister une fois de plus, non pas à l'impeccable exposition d'un savoir raffiné, mais à des tâtonnements, à des repentirs, à des approximations successives, à l'horrible naissance de ce qui sera plus tard, beaucoup plus tard, dans les manuels, d'inoffensives, de petites vérités. »

M. Dumézil avait la coquetterie de dire qu'il n'avait pas de disciples. Il en a eu quelques-uns, et les meilleurs sont aujourd'hui les plus discrets. Le dernier texte qu'il ait publié est en tout cas la préface d'un très beau Prométhée ou le Caucase où l'on voit que les leçons du maître n'ont pas été perdues. Il a aidé et soutenu beaucoup de jeunes gens, sans toujours le dire et sans prétendre se les annexer. Pour citer un exemple qui me touche et qui nous touche directement, je dirai ainsi que sur la recommandation de Raoul Curiel, jadis rencontré aux cours de Sylvain Lévi, il obtint pour Michel Foucault, il y a bien longtemps, un poste de lecteur dans une Université très chère à son cœur, l'Université d'Upsal.

M. Dumézil fut fidèle à sa famille, fidèle à ses maîtres, fidèle à ses amis de jeunesse et de guerre. Nul ne peut dire ce qui subsistera bientôt de son œuvre ni si l'on pourra un jour arriver à faire la synthèse des enseignements de la grammaire comparée des langues indo-européennes, des découvertes de l'archéologie et des travaux de M. Dumézil. Mais, pour beaucoup, depuis longtemps le nom de Georges Dumézil s'inscrit dignement à la suite de ceux qu'il fit graver sur la lame de son épée d'académicien : « Franz Bopp, Max Müller, Michel Bréal, Marcel Mauss, Sylvain Lévi, Marcel Granet, Émile Benveniste duxerunt ».

 1987

Gérard FUSSMAN