La musique du temps-réel

Philippe Manoury, pionnier de la musique mixte hommes/informatique, est compositeur de musique contemporaine, professeur au conservatoire de Strasbourg et professeur émérite à l’université de San Diego. Sa recherche artistique et technique implique des réflexions constantes sur le rôle du temps en musique.

Aux débuts de la musique électronique, les sons étaient enregistrés puis reproduits dans un tempo prédéfini. Ceci contrastait avec le fait que les musiciens jouent en interaction constante entre eux et avec la partition, communiquant par le regard autant que par le son, et gérant leur tempo en fonction de plusieurs paramètres : choix expressifs, acoustique du lieu, etc. Pour laisser plus de champ aux interprètes, K-H. Stockhausen pouvait insérer des séquences de liberté instrumentale entre les parties électroniques. P. Manoury souhaitait aller beaucoup plus loin en associant l’électronique à l’intimité de la musique par une véritable interaction entre interprètes et sons de synthèse. Ceci a été rendu possible par l’usage des ordinateurs, qu’il voit comme assurant trois fonctions : la synthèse de séquences sonores prédéterminées, la possibilité d’engendrer des séquences aléatoires et la possibilité de comprendre dynamiquement l’environnement et de s’y adapter grâce à des capteurs adéquats. Un progrès important a été le suivi de partition, qui asservit le tempo de la musique électronique à celui des interprètes par analyse des sons qu’ils produisent ; il a été développé par Miller Puckette[1] et utilisé pour la première fois dans la pièce Jupiter de Manoury. Antescofo, présenté ci-dessous, a approfondi cette approche par une analyse fine des variations de tempo essentielles pour l’expression musicale.

À travers plusieurs exemples, P. Manoury a insisté sur la multiplicité des temps présents en musique et sur les rapports non-triviaux entre temps abstrait de la partition et temps concret de l’interprétation. Par exemple, dans les contrepoints savants de J-S. Bach, plusieurs phrases peuvent se dérouler simultanément ou successivement selon des bases de temps différentes ; leurs partitions sont de nature purement logique, omettant toute indication de tempo physique de phrasé, ou d’ornementation. En analysant des fragments de certaines de ses œuvres récentes (Tensio, pour quatuors à corde humain et électronique, Echo-Daimónon, concerto pour piano), P. Manoury a illustré l’utilisation des temps multiples dans ses compositions, et insisté sur les possibilités offertes par l’informatique : phrases impossibles à jouer par l’homme, développements fondés sur des suites aléatoires (musique markovienne), déclenchement ou arrêt de sons continus ou de séquences de sons par des événements temporels ou déduits du jeu des interprètes, adaptation des sons de synthèse selon l’analyse des formants d’une voix chantée, etc. Voir et écouter la vidéo s’impose.

P. Manoury a insisté sur l’importance de l’écriture musicale et de son niveau d’abstraction pour la création de musiques complexes. Les premières écritures à base de tablatures n’étaient pas transposables d’un instrument à un autre, alors que l’écriture musicale actuelle est largement indépendante des instruments. Mais il faut aller beaucoup plus loin dans la précision et l’abstraction, car les sous-entendus des partitions classiques ne sont pas accessibles aux ordinateurs : les compositeurs développent souvent leurs propres notations, et une vraie notion de partition algorithmique générique reste à développer.

P. Manoury a enfin insisté sur les risques engendrés par l’industrialisation des outils musicaux quant à la pérennité des œuvres actuelles. Puisqu’il n’est pas sûr que les outils utilisés pour la composition d’une œuvre soient maintenus par l’industrie comme le sont les violons et pianos, il n’est pas non plus sûr que les pièces actuelles pourront être réinterprétées à l’avenir, contrairement à celles de la musique savante précédente.

 

[1]Développeur des systèmes de synthèse sonore interactive Max/MSP, maintenant industriel, et Pure Data.