Hommage

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Henri Maspero

La police allemande a arrêté un fils de M. Maurice Halbwachs le 24 juillet 1944 : elle a, le 26 juillet, arrêté M. Halbwachs lui-même. Elle poursuivait, vers le même temps, un fils de M. Henri Maspero : elle a arrêté, le 28 juillet, M. et Mme Maspero et fait connaître qu'ils seraient fusillés si leur fils n'était pas livré le lendemain avant midi.

M. Halbwachs et M. Maspero ont été d'abord incarcérés à la prison de Fresnes, puis déportés en Allemagne. Nous avons appris il y a quelques jours, le 15 avril, qu'ils étaient morts au camp de Buchenwald.

Le seul énoncé des faits suffit à émouvoir. Chacun, selon son caractère, sentira dominer en lui ou la colère, ou la froide résolution d'obtenir justice et de faire cesser dans le monde les horreurs de la tyrannie. Mais tous ressentiront une même indignation.

Tous aussi éprouveront une même douleur à considérer l'étendue d'une perte si dommageable, comme tant d'autres, à la pensée française : Maurice Halbwachs et Henri Maspero étaient de ces professeurs d'esprit fertile et original, dont l'enseignement était tout nourri de la substance de leurs propres découvertes et qui faisaient avancer le savoir en même temps qu'ils le propageaient.

Né en 1871, ancien élève de l'École normale, Maurice Halbwachs a enseigné d'abord dans les lycées, puis à l'Université. Il a été successivement professeur de sociologie à la Faculté des Lettres de Strasbourg et à celle de Paris. Il venait, le 10 mai 1944, d'être nommé professeur titulaire de la chaire de Psychologie collective créée au Collège de France.

Il ne peut être question d'analyser ici, ni même d'énumérer la douzaine de volumes et les nombreux articles auxquels ont abouti ses recherches. Ce qu'il faut marquer, comme trait dominant de sa personnalité, c'est l'application studieuse d'une pensée qui, d'un pas tranquille, faisait imperturbablement sa route, que rien n'a jamais distrait des fins qu'elle s'était proposées, et qui a manifesté sa vigueur, indépendamment des résultats particuliers qu'elle a pu atteindre, par la continuité même de son développement. Maurice Halbwachs, qui a été un excellent professeur de lycée, a su, pendant qu'il l'était, prendre les titres de docteur en droit et de docteur ès lettres et engager vigoureusement des travaux qu'ont ensuite favorisés des conditions meilleures. Il a su, après avoir approfondi de nombreux sujets, divers par l'objet, mais tous montés sur une même trame, s'élever progressivement à plusieurs notions essentielles pour les études de statistique et de psychologie collective.

Henri Maspero était né en 1883. Il occupait au Collège de France, depuis 1921, la chaire de Langue et littérature chinoises, précédemment illustrée par Chavannes. Il appartenait à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il était, comme Maurice Halbwachs, l'exemple de l'homme d'études entièrement dévoué à sa mission et ne vivant que pour elle. Ses travaux imprimés comme ses cours du Collège de France ont porté sur des questions variées, fort délicates, où il a apporté la compétence du juriste, du linguiste, du philologue et de l'historien. Par une attirance bien curieuse, entré, comme il y avait réussi, dans cette Chine mystérieuse dont il avait si bien approché l'esprit, il avait fini par se trouver en état d'intime sympathique avec les hommes de tous les temps qui ont peuplé ce pays et dont il cherchait à saisir le difficile secret.

Il faut aussi le dire : Maurice Halbwachs et Henri Maspero étaient de ces cœurs doux et loyaux, dont on a tant de plaisir et de profit à cultiver l'amitié.

24 juin 1945
Edmond Faral