Des thermes romains au Collège de France

Par Christian Goudineau, chaire d'Antiquités nationales

Archéologie du site et histoire des bâtiments

Les travaux liés à l'aménagement des sous-sols du Collège de France ont imposé la réalisation de fouilles archéologiques sur l'emprise des trois cours : la cour d'Honneur, la cour Letarouilly (du nom de l'architecte qui construisit, au XIXe siècle, la partie occidentale du Collège), et la cour Budé, au total environ 1 200 m2 et démontrèrent la présence de vestiges superposés sur plusieurs mètres.

Les thermes antiques fin Ier-fin IIIe siècles après J.-C. (fig. 1)

Les traces les plus anciennes remontent au dernier tiers du Ier siècle avant J.-C., lorsque se crée la Lutèce gallo-romaine.

Sur les pentes de la Montagne Sainte-Geneviève, se construisent d'abord des habitats très modestes, puis sont creusées de vastes fosses pour l'extraction du gravier nécessaire à l'aménagement des nouvelles voies, en particulier du grand axe nord-sud (le cardo) qui correspond à l'actuelle rue Saint-Jacques.

De petites maisons, des ateliers, un entrepôt, créés dans la première moitié du Ier siècle après J.-C., sont détruits et nivelés à la fin du même siècle.

S'édifie alors un vaste établissement thermal, le plus ancien de Lutèce, couvrant au minimum 12 000 m2, doté d'une palestre et de nombreuses salles, cours et jardins (fig. 1). Comme beaucoup d'autres monuments, les « thermes du Collège » sont abandonnés à la fin du IIIe siècle, mais le secteur n'est pas pour autant déserté : des artisans (notamment un boucher) s'installent au sein des ruines plus ou moins rafistolées, des jardins potagers avoisinent des bicoques en matériaux périssables – bref, une certaine vie subsiste, au moins jusqu'au IXe siècle.

Le Moyen-Âge

Le quartier au XVIe siècle. À droite le cimetière Saint-Benoist. Au centre le Collège de Cambrai. À gauche, ensemble comprenant le Collège de Tréguier. (fig. 2)

Tous les niveaux compris entre le IXe et le XIIIe siècle ont disparu, emportés par les travaux postérieurs. Au XIVe siècle, le secteur était organisé en un parcellaire « en lanières », chaque parcelle comportant une maison (au nord) et une cour ou un jardin au sud. Par les archives, nous connaissons les noms de certaines de ces maisons (Maison de la Rose, Maison des Créneaux, etc.). Les fouilles en ont retrouvé les sous-sols : des caves fort bien construites (leurs murs servaient de fondations pour les superstructures qui comprenaient de deux à quatre étages), également des fosses servant à divers usages : citernes, dépotoirs, glacières, viviers et - un peu plus tard - latrines.

Ces maisons furent acquises par des personnages désireux, à l'instar de bien d'autres, de créer des « Collèges » qui abriteraient les étudiants de province attirés à Paris par la gloire de son Université. En 1325, le chantre de l'église de Tréguier constitua le Collège « de Tréguier et de Léon » pour de pauvres étudiants bretons. Une vingtaine d'années plus tard, les évêques de Cambrai, de Langres et l'archevêque de Reims fondèrent le Collège « des trois Évêques » qui, très vite, fut appelé Collège de Cambrai. Les deux nouveaux Collèges soit détruisirent soit réaménagèrent les maisons que nous avons précédemment évoquées. Les fouilles, cantonnées à la partie relevant du Collège de Cambrai, ont apporté sur celui-ci des données qui, s'ajoutant à celles des archives, permettent de reconstituer (hypothétiquement) la configuration du quartier au XVIe siècle (fig. 2).

Le Collège Royal

Première moitié du XVIIIe siècle. Sur la gauche le nouveau « Collège Royal », comprenant une aile et un début de retour. (fig. 3)

Lorsque, en 1530, à l'instigation de Guillaume Budé, François Ier créa le corps des « lecteurs royaux », il ne leur accorda pas de locaux. Cependant, en 1539, il décida la construction d'un « beau et grand collège, accompaigné d'une belle et somptueuse église, avec autres édiffices et bastiments. » L'emplacement prévu était celui qu'occupe actuellement l'institut. Mais le roi mourut avant que le projet eût reçu tout commencement de réalisation.

Henri II réquisitionna alors des locaux dans les Collèges de Tréguier et de Cambrai, solution de fortune. Henri IV résolut d'acquérir en totalité ces deux édifices pour les raser et faire élever à leur emplacement un Collège Royal digne de ce nom, dont les plans furent dressés par Claude de Chastillon. À la mort du roi, la Régente Marie de Médicis acquit une partie du Collège de Tréguier et vint poser, avec le jeune Louis XIII, une pierre de fondation, miraculeusement retrouvée. En 1612, la Couronne commença d'acheter des bâtiments appartenant au Collège de Cambrai. Du vaste édifice prévu par Claude de Chastillon, ne furent construites que l'aile occidentale et une amorce de l'aile méridionale (fig. 3). Et, en dépit des protestations à la fois des Professeurs et de leurs auditeurs, le Collège Royal demeura dans cet état un siècle et demi.

En 1772, Louis XV signe des lettres patentes octroyant 120 000 livres « pour être employées aux réparations du Collège Royal et à la construction de nouvelles classes ». Confiés à l'architecte Jean-François Chalgrin, les travaux furent exécutés en six ans, constituant autour de la cour d'Honneur l'ensemble qu'on appelle aujourd'hui le bâtiment Chalgrin, le coeur du Collège. Cependant, une gravure de 1779 prouve que le projet n'avait pas été mené à son terme, des immeubles continuant d'occuper une vaste superficie vers la rue Saint-Jacques (fig. 4). C'est seulement au milieu du XIXe siècle que le Collège – devenu « de France » – put s'étendre vers l'ouest, et que l'architecte Paul Letarouilly édifia les pavillons et les cours encore visibles aujourd'hui.

Gravure de 1779. Le Collège constuit par Chalgrin. Des immeubles subsistent vers la rue Saint-Jacques. (fig. 4)

L'apport des fouilles

Les fouilles ont apporté des renseignements entièrement neufs sur les vestiges antérieurs au XIVe siècle, après quoi elles sont venues préciser ou illustrer les sources archivistiques, y compris les documents d'architectes. On savait par exemple, grâce aux archives, que Letarouilly avait dessiné deux projets successifs pour l'extension du Collège. Mais ce qu'on n'imaginait pas, c'est que le premier avait été mis à exécution. Les fouilles en ont retrouvé les fondations : de puissants arcs dont les claveaux portent les marques des entrepreneurs. Une construction impressionnante. Et puis tout fut brusquement abandonné. Pourquoi ? Probablement parce que des obstacles fonciers s'étaient levés.

Un matériel archéologique considérable a été également recueilli, des origines à l'époque contemporaine, notamment des séries de poteries peu courantes, voire mal connues. Des analyses scientifiques de toutes sortes livrent des indications sur l'environnement, sur l'alimentation et même sur les maladies des hommes de telle époque. Surtout, elles ont permis de mieux saisir la longue histoire d'un petit coin de Lutèce puis de Paris, et les vicissitudes surprenantes d'une des plus anciennes institutions de France.