Histoire moderne et contemporaine du politique

Présentation

[Pierre Rosanvallon]

Je publierai en septembre 2015 Le Bon gouvernement, un ouvrage issu des recherches exposées dans mes cours 2014 et 2015. Ce travail clôturera un cycle de recherches consacrées aux mutations de la démocratie contemporaine. Nous aurons ainsi appréhendé celle-ci dans ses quatre dimensions d’activité citoyenne, de régime politique, de forme de société, et de gouvernement. La démocratie-citoyenneté s’est d’abord édifiée autour de la conquête du suffrage universel que j’ai étudiée dans Le Sacre du citoyen[1], suffrage ayant à la fois défini un droit politique, c'est-à-dire un pouvoir, celui d’être un citoyen actif, et un statut social, celui d’être reconnu comme individu autonome participant sur une base d’égalité à la communauté civique. Cette approche de la citoyenneté s’est ensuite élargie, les citoyens ne se contentant plus de voter pour affirmer leur position de souverains. A côté de la sphère électorale-représentative d’origine, se sont ainsi progressivement développées tout un ensemble de pratiques de surveillance, d’empêchement et de jugement au travers desquelles la société exerce des pouvoirs de correction et de pression. A côté du peuple électeur, elles ont donné une voix et un visage aux figures d’un peuple-vigilant, d’un peuple-veto et d’un peuple-juge. Alors que l’élection était un mécanisme d’instauration de la confiance, ces pratiques ont constitué l’exercice de la défiance en deuxième sphère de l’activité citoyenne. J’ai fait l’histoire et la théorie de cet élargissement, qui a joué un rôle majeur depuis les années 1980, dans La Contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance[2].

La démocratie-régime est définie de son côté par les institutions et les procédures destinées à mettre en forme la volonté générale. Elle s’est constituée autour de deux grands volets. Celui des institutions de la représentation, d’un côté. J’ai fait leur histoire et examiné les antinomies qui les structuraient dans Le Peuple introuvable[3]. Et celui des institutions de la souveraineté, de l’autre, dont j’ai retracé la construction problématique dans La Démocratie inachevée[4]. J’ai ensuite montré dans La Légitimité démocratique[5] comment une nouvelle appréhension de la volonté générale avait cherché à dépasser les limites d’une expression uniquement majoritaire de celle-ci. Un pouvoir n’est ainsi dorénavant considéré comme pleinement démocratique que s’il est soumis à des épreuves de contrôle et de validation à la fois concurrentes et complémentaires de l’expression majoritaire. On attend qu’il se plie à un triple impératif de mise à distance de positions partisanes et des intérêts particuliers (légitimité d’impartialité), de prise en compte des expressions plurielles du bien commun ( légitimité de réflexivité ), et de reconnaissance de toutes les singularités ( légitimité de proximité ). D’où la place de plus en plus grande prise dans les démocraties par des institutions comme les Autorités indépendantes et les Conseils constitutionnels. J’ai simultanément analysé la crise contemporaine de la représentation et examiné les conditions de son dépassement dans l’essai Le Parlement des invisibles, servant de manifeste au projet Raconter la vie lancé en 2014.

La démocratie-forme de société constitue sa troisième figure. J’avais commencé à l’appréhender dans Le Sacre du citoyen, en montrant comment la révolution moderne avait d’abord été en son principe le plus profond une « révolution de l’égalité », celle-ci étant appréhendée comme une relation, comme une façon de constituer une « société des semblables ». L’égalité avait en effet été considérée en son origine comme une qualité démocratique, une figure de la communalité, et pas seulement comme un mode de distribution des richesses. Mais c’est surtout dans La Société des égaux que j’ai considéré cette question dans toute son ampleur, en montrant comment c’est la panne de cette idée d’égalité qui a été un des facteurs essentiels conduisant à l’explosion contemporaine des inégalités, destructrice de la démocratie comme forme de société. Et ouvrant de cette façon la voie à toutes les autres régressions possibles de l’idéal démocratique.
Avec l’ouvrage à paraître, c’est donc la démocratie-gouvernement, sa quatrième dimension, qui est analysée, retraçant les conditions de la centralité qu’elle a acquise dans le monde contemporain, dérivée de l’avènement de la nouvelle forme présidentielle-gouvernante du régime démocratique.

 

[1] Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, 1992.

[2] Seuil 2006.

[3] Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998.

[4] La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, 2000.

[5] La Légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Paris, Seuil, 2008.