Hommage

  • fr

Jacques Berque est né le 4 juin 1910. Son enfance, son adolescence sont liées, viscéralement pourrait-on dire, à l'Algérie et au Maghreb. Nourri de leur culture, de leurs paysages, de leurs dialectes, il les mêle à ses études classiques poursuivies aux Universités d'Alger et de Paris. La recherche, d'emblée, lui paraît inconciliable avec ce qui le passionna toujours : le terrain. Il entre dans l'administration coloniale, se retrouve contrôleur civil au Maroc, connaît ses villes, ses tribus aussi, où il administre, juge, observe. Il lance un projet de réforme agraire et commence, dans le Haut-Atlas, à rassembler le matériau de sa monumentale thèse sur les structures sociales de la région, qu'il soutiendra en 1955 et qui lui vaudra l’estime générale et profonde des historiens et des orientalistes.

Mais Berque s'interroge, confronte le passé arabe aux longs et parfois douloureux cheminements de la colonisation, puis des luttes pour l'indépendance. Il rompt les amarres en 1953, part pour l'Égypte comme expert international de 1953 à 1955. De là, il passe au Liban, fonde et dirige pendant deux ans le Centre d’apprentissage de l'arabe moderne à Bikfaya. Entre-temps, il a été élu à la VIe section de l'École Pratique des Hautes Études. Il entre en notre maison en 1956, et y tiendra la chaire d'Histoire sociale de l'Islam contemporain jusqu'en 1981.

L’œuvre de Jacques Berque, pétrie d'expériences locales, couvre l'ensemble du domaine arabe et se caractérise par le dialogue constant qu'elle propose entre le passé et la grandeur d'un côté, les incertitudes du temps présent de l'autre, sur le thème fameux de la dépossession du monde. Au reste ce thème s'est-il ouvert, chemin faisant, à d'autres aires culturelles. Dans le même esprit, la confrontation avec l'histoire a amené Berque non seulement à scruter les textes documentaires, mais à lire et
traduire de grands livres de la littérature arabe où il déchiffrait autant de messages : poèmes de l'Arabie prémusulmane ou anthologies, telle, posthume, celle du monumental Livre des chansons d'Abû I-Faraj al-Isfahânî.

Cette œuvre se double de celle d'un écrivain. Si le style est le propre de l'homme, nul doute que Berque a illustré pleinement la formule. C'est le sens de la métaphore que je retiendrai ici. En deux exemples, pris au hasard. Évoquant les formidables structures de l'arabe qui ont traversé les siècles sans broncher, Berque les voit comme des môles émergeant sur la mer de la modernité, « où Dieu peut-être loge ». Ailleurs, à propos de la femme, gardienne de la tradition dans les temps difficiles : « cette longue veilleuse de la nuit coloniale ».

Reste à dire que cet homme fut aussi un « patron », qui aura formé une foule de chercheurs orientaux et occidentaux, porté le dialogue dans d'innombrables pays étrangers, arabes ou autres, rappelé toujours les droits et devoirs des partenaires de la Méditerranée, participé à plein de l'action politique ; par ses articles, ses conférences, les missions qu'il mena aux Ministères de la Recherche et de l'Éducation Nationale.

Cet homme de vitalité et de passion est mort, foudroyé, un jour de l'été de 1995, dans sa maison des Landes. Il illustra notre maison. Mais le devoir de mémoire se joint ici à l'émotion de l'amitié : celui qui vous parle n'oubliera jamais que c'est Jacques Berque qui présenta devant votre Assemblée son projet d'enseignement, le dimanche 30 novembre 1975. Entre tant de rencontres, celle-ci marque à jamais, dans l'histoire d'une amitié, une date essentielle.


André Miquel