Hommage

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Né à Paris le 4 novembre 1906, Jean Filliozat avait suivi parallèlement des études de médecine et d’indianisme, puis mené de front l’exercice de ces deux disciplines jusqu’en 1947, où il abandonna la première pour se consacrer entièrement à la seconde. Cette double formation explique l’intérêt très vif qu’il attacha toujours aux sciences indiennes en général et à la médecine en particulier, comme le prouve la thèse qu’il soutint en 1946 pour le doctorat d’État, La doctrine classique de la médecine indienne.

Élève des maîtres prestigieux de l’indianisme français que furent Sylvain Lévi, Alfred Foucher et Jules Bloch, Jean Filliozat se prit d’une véritable passion pour l’ensemble de la civilisation indienne sous ses aspects les plus divers et dans sa plus grande extension. Rien de ce qui touchait à l’Inde ne lui était étranger ou indifférent, tout attirait et retenait son attention, et c’est ainsi que, grâce à sa puissance de travail peu commune, à son extraordinaire capacité de mémoire et à son intelligence profonde, il acquit une érudition aussi variée que vaste dans le champ immense de l’indianisme. Il ne se contentait pas de bien connaître le sanskrit, mais sa science était tout aussi grande en matière de pali et de tamoul. Elle s’étendait de même au cours entier de l’histoire de l’Inde et aux structures sociales de celle-ci, au bouddhisme indien et à l’hindouisme, à leurs doctrines et à leurs pratiques, en particulier au yoga et aux méditations, à l’astronomie et à la médecine, à la biologie et à l’alchimie selon les traditions indiennes. L’intérêt passionné qu’il portait à l’Inde l’emportait aussi bien loin hors des frontières de cette dernière, partout où la culture de celle-ci s’était introduite au cours de sa longue histoire et avait fait œuvre civilisatrice, c’est-à-dire à Ceylan, dans tout le sud-est de l’Asie et en Indonésie comme au Tibet et dans les anciennes oasis, jadis si prospères, de l’Asie Centrale. Cela le conduisit à apprendre, et même à enseigner, plusieurs des langues anciennes de ces pays dans lesquelles avaient été traduits des ouvrages indiens, en particulier les langues tibétaine et koutchéenne. L’extrême diversité des sujets traités par lui dans ses cours et ses conférences comme dans ses innombrables publications décourage de citer un seul de leurs titres.

Indianiste au sens le plus complet du mot, Jean Filliozat était tout autant un homme de terrain qu’un homme de cabinet. Depuis 1946, il passait chaque année plusieurs mois en Inde ou dans les pays de l’Asie du Sud-Est pour y travailler en contact direct avec les savants et les informateurs locaux, allant ici et là chercher de nouveaux documents tout en dirigeant de jeunes orientalistes français auxquels il dispensait généreusement l’inestimable trésor de son savoir et communiquait son enthousiasme pour l’Inde.

Un savant de cette valeur ne pouvait manquer de faire une brillante carrière. Dès 1941, il était nommé directeur d’études de Philologie indienne à l’École pratique des hautes études, et notre Collège l’appela en 1952 à succéder à son maître Jules Bloch en occupant la chaire de Langues et Littératures de l’Inde. Ayant créé en 1955, après plusieurs années de préparation, l’Institut français d’Indologie de Pondichéry, il en assuma la direction jusqu’en 1977, en même temps que celle de l’École française d’Extrême-Orient, à la tête de laquelle il fut nommé en 1956. En 1966 enfin, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le reçut parmi ses membres, lui montrant ainsi la haute estime où elle le tenait.

Si l’indianisme français au sens large a pris un tel développement et donné tant de beaux résultats depuis une trentaine d’années, c’est en majeure partie grâce à Jean Filliozat, à sa curiosité toujours en éveil, à sa science, à ses talents de professeur et de directeur de jeunes chercheurs, à son inlassable activité, à son dévouement total à la cause qu’il avait choisie. Sa disparition est une perte sévère pour tous ceux qui, en France et ailleurs, s’intéressent sérieusement à l’Inde et qui savent donc quelle place immense il a occupée parmi eux.

André Bareau