Hommage

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Jean Gagé entra au Collège de France en 1955 et y enseigna jusqu’en 1972 dans une chaire de Civilisation romaine où il succédait à Eugène Albertini et André Piganiol. La moitié au moins de son œuvre imposante, qui prouve combien sa curiosité était variée, est sortie de son enseignement au Collège.

Né en 1902 dans la région parisienne d’une famille protestante, Jean Gagé a suivi d’abord une filière à peu près générale alors chez les antiquisants : une khâgne (ce fut celle de Louis-le-Grand), l’École normale supérieure, l’École française de Rome enfin. Mais, chose alors très rare, sa mission comme membre de l’École de Rome fut prolongée en 1926 d’une troisième année, tant son mémoire de seconde année avait retenu l’attention de l’Académie des Inscriptions. Ses publications de jeunesse font déjà la preuve, outre leur érudition considérable, d’une sensibilité particulière, et pour ainsi dire personnelle, pour la religiosité païenne, la ferveur du paganisme impérial. Ce paganisme que trahit le vilain mot d’idéologie, qui n’a pas été non plus une théologie et qui a été cependant davantage qu’une croyance : plutôt une rêverie inventive, proche de la rêverie poétique, autour de figures divines que chaque époque ou même chaque fidèle remodelait selon ses propres aspirations. Le grand livre de Jean Gagé sur Apollon romain racontera les rêveries successives d’une Rome très tôt hellénisée, autour de la figure de ce dieu, ou plutôt de ce prince divin, dont la personnalité est assez riche pour avoir inspiré aussi bien Auguste que Néron, mais assez impérieuse aussi pour conserver son unité et pour avoir joué le rôle d’allégorie du pouvoir souverain, bien qu’Apollon n’occupe aucun poste d’autorité dans la hiérarchie divine et paraisse ignorer que le roi des dieux est son père. Apollon est un solitaire qui, plutôt que de commander, s’impose par ses exploits.

À la sortie de l’École de Rome, Jean Gagé était détaché comme professeur d’histoire à la faculté de São Paulo, qui venait d’être fondée, en ce Brésil où le prestige et l’influence de la science française sont demeurés considérables. Notre collègue était à São Paulo au moment de la déclaration de guerre et ne devait revoir la France qu’en 1946. Ce sont pendant ses années brésiliennes, de 1929 à 1946, qu’il publiait notamment le premier des livres, qui devait asseoir sa réputation internationale, à savoir la grande édition commentée du Testament politique d’Auguste, qui demeure le commentaire de référence pour les historiens du monde entier.

À son retour en France, Jean Gagé devenait professeur à la Faculté de Strasbourg, qu’il ne quittait, en 1955, que pour le Collège de France, aussitôt après la publication d’un deuxième grand livre, l’Apollon Romain dont on a parlé. C’est de ses leçons au Collège qu’est sorti un troisième grand livre, Les classes sociales dans l’Empire romain, devenu un classique, si bien qu’il arrive qu’on s’en inspire sans le citer. À vrai dire, le titre rend mal justice au contenu du volume, qui est une histoire des cadres politiques, des institutions militaires et des mentalités religieuses, tout autant que des classes sociales ou des ordres civiques sous le Haut-Empire, mais aussi sous le règne des empereurs chrétiens. Cet ouvrage prouve que, tout en poursuivant ses recherches audacieuses sur les énigmes des origines de Rome ou les spéculations religieuses du troisième siècle, Jean Gagé savait tout sur Rome et dominait la totalité de sa période.

Notre collègue était peu mêlé à la vie académique ; en revanche, il prenait plus que sa juste part aux tâches d’intérêt collectif, ou plutôt à une des trois ou quatre entreprises de ce genre qui sont de portée internationale. En effet, à la mort d’Alfred Merlin, il est devenu un des co-auteurs de l’Année épigraphique ; cette tâche de dépouillement critique du savoir qui se fait suppose une compétence sur tout ce qui concerne l’Empire romain et ses provinces si diverses entre elles. L’Année épigraphique confirme que Jean Gagé dominait sa période ; quant à l’Apollon, au Testament d’Auguste et aux Classes sociales, ce sont toujours trois classiques de renommée internationale. Personnellement, je n’ai pas eu la chance de connaître Jean Gagé, mais ceux qui l’ont connu parlent de sa droiture, de son désintéressement et de la rectitude inébranlable avec laquelle il suivait, dédaigneux de l’opinion, ou plutôt des multiples opinions savantes, la voie qu’il estimait être la bonne. Jean Gagé a fait honneur au Collège, institution qui le satisfaisait pleinement et lui suffisait. Quelque chose manquerait pourtant, semble-t-il, si l’on ne rappelait aussi que Jean Gagé ne s’est pas peint dans ses seuls livres d’histoire : en 1963, le Prix Verlaine couronnait un recueil de poèmes où la confidence semble transparente.

Paul Veyne

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