Aperçus théoriques

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L’archéologie agraire

Concevant le Néolithique comme un acte fondateur de la fabrication du paysage, perçu comme une construction sociale, J. Guilaine a contribué au développement des études paléoenvironnementales trop délaissées en regard des approches strictement matérielles. L’objectif souhaité est l’amorce dans la longue durée à compter du Néolithique d’une histoire de l’environnement anthropisé. Il en a donné les pistes dans un ouvrage-manifeste « Pour une archéologie agraire »[1]. Parallèlement la prise en compte des contraintes climatiques ou écologiques dans la diffusion du Néolithique européen et au cours de la Protohistoire a fait partie de ses centres d’intérêt.

 

Le concept d’arythmie et le changement culturel

Les mécanismes de propagation du Néolithique en Europe, tout comme ceux liés à tout changement culturel, lui ont permis de développer le concept d’arythmie. Ainsi, loin de donner lieu à une expansion lente et régulière à compter du Proche-Orient, la diffusion du Néolithique est, selon lui, un processus rythmé par des avancées rapides suivies de pauses au cours desquelles s’élaborent de nouvelles cultures. Ainsi s’explique le renouvellement culturel qui, de place en place, scande par des ruptures l’expansion de l’économie agricole. De façon plus générale, le modèle peut s’appliquer à toute extension de culture et à l’évolution des frontières géo-culturelles au cours du temps.

 

La violence et la guerre

Longtemps, les archéologues ont nié la guerre, préférant évoquer des sociétés solidaires et pacifiques. J. Guilaine a contribué à réinsérer la probabilité d’antagonismes anciens et mis en évidence le recours à la violence au sein des sociétés préhistoriques. Son ouvrage, écrit avec J. Zammit, « Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique » a contribué à déclencher en France une série de travaux sur le sujet. Parallèlement il a tâché d’élucider dans plusieurs articles le processus de la genèse du guerrier européen en montrant sa progressive construction idéologique tout au long du Néolithique et avant que n’apparaisse en Occident un combattant « à plein temps », alors que celui-ci est en place depuis plusieurs siècles dans l’Orient des débuts de l’Histoire.

 

Mégalithisme et hypogéisme

Mégalithes et hypogées sont deux composantes essentielles du paysage néolithique européen. Ils sont par ailleurs d’importants marqueurs, dans leur évolution morphologique, des transformations de sociétés fluctuant entre sépultures individuelles, multiples et collectives. J. Guilaine a tenté de pénétrer leur genèse, leur mutation, leur déclin au fil du temps, voire leur résurgence insulaire (Sardaigne, Baléares, Sicile). Il a fouillé et étudié les deux plus grandes sépultures mégalithiques du Sud de la France : les dolmens de Pépieux et de Saint-Eugène. Subjugué par l’extraordinaire édifice que constitue la grotte des Fées (Épée de Roland) de la montagne de Cordes, près d’Arles, il a consacré un ouvrage aux hypogées de Fontvieille, uniques en leur genre.

 

Inégalités sociales et vase campaniforme

Répartis avec des intensités diverses peu ou prou dans toute l’Europe, les groupes à vases campaniformes constituent un bon marqueur des sociétés lors de la transition du Néolithique à l’Âge du bronze. J. Guilaine a proposé dans le Sud de la France une sériation chronologique de cet horizon, mettant en valeur le caractère singulier et primaire du gobelet dit « pan-européen », indicateur sémiologique de distinction. La régionalisation du processus entraîne ensuite, avec le développement de formules locales, une perte significative de sa valeur emblématique. Ce modèle évolutif, à valeur générale, a été appliqué à d’autres régions du continent. Intéressé par le processus de sa genèse, J. Guilaine a pris pour parti une émergence en Europe du Sud où cette apparition a pu être favorisée par l’antériorité de certaines productions (métallurgie, boutons en V) et l’évolution sociale (grandes tombes pour l’élite du Sud ibérique). Il a revalorisé le rôle de la Sicile dans l’Europe des Campaniformes.

 

Religion et ancestralité

Dénonçant le culte de la « déesse-mère » néolithique si bien ancré dans la littérature sous diverses variantes à partir de l’iconographie disponible (stèles, statues-menhirs, figurines), J. Guilaine plaide pour une conception mythologique des croyances néolithiques dans la tradition paléolithique. Chaque groupe entretient sa propre histoire, réelle ou enjolivée, à partir de fondateurs tutélaires : d’où une sorte de culte des ancêtres, garants de l’identité et de la survie. Sorte de « religion » généalogique, celle-ci s’exprime par des rituels divers. Quant aux figurines, aux fonctions probablement diverses, leur rôle est plutôt lié au fonctionnement social (naissances, symboles de lignées, activités féminines, portraits, marqueurs identitaires, etc.).

 

Genre

L’iconographie néolithique, plus que la traduction de croyances, autorise plutôt une lecture sociale. Très tôt est perçue une catégorisation des sexes. Sur les statues-menhirs les hommes sont toujours pourvus d’armes, les femmes en sont exclues. Elles ne sont signalées que par des détails anatomiques. Elles sont dans le naturel, les hommes dans le culturel. D’où une curieuse inversion : les femmes, signifiées par des caractères biologiques, naturels, s’expriment dans l’espace domestique, confiné, transformé par la socialisation ; les hommes, porteurs de symboles culturels (armes de chasse ou de guerre) se donnent libre cours dans l’espace du sauvage et de la confrontation.

 

L’histoire protohistorique de la Méditerranée

Dans une perspective de temps long, J. Guilaine a tenté de dégager les rythmes de l’histoire de la Méditerranée, du Néolithique jusqu’au Iᵉʳ millénaire avant l’ère. Il en a reconnu des temps à valeur générale forts : phases d’ascension (Vᵉ / IVᵉ millénaires), apogées (fin IV / IIIᵉ millénaires), déclins (fin du IIIᵉ millénaire), nouveaux acmés (autour de -1500), désorganisation (autour de -1200), lentes reconstructions (autour de l’an mille). Il a mis en avant la précoce recherche identitaire des populations méditerranéennes, plus particulièrement dans les milieux insulaires, alors même que s’accroissaient au contraire les relations maritimes et terrestres. Cette perspective s’est manifestée dans plusieurs de ses ouvrages : « La Mer partagée. La Méditerranée avant l’écriture » (1994) ; « Les racines de la Méditerranée et de l’Europe » (2009) ainsi que dans des articles d’hommage à F. Braudel.

 

Thésaurisation métallique et réseaux protohistoriques

L’amplitude des réseaux de circulation, connus dès le Néolithique au moins, trouve un écho dans certaines concentrations de métal en Gaule méridionale au VIIᵉ et VIᵉ siècles avant notre ère. Reprenant l’un des volets de sa thèse, J. Guilaine, à la tête d’une équipe de spécialistes, a exploré la question des dépôts « launaciens » enfouis entre les Corbières et Montpellier. Recélant des pièces de confection locale, mais aussi des bronzes usagés provenant des divers points de la Gaule, est progressivement apparue l’existence de larges réseaux rabattant vers l’embouchure de l’Aude et de l’Hérault d’amples masses cuivreuses. La reconnaissance en Sicile de pièces identiques a ouvert de nouvelles perspectives sur la circulation de certaines pièces gauloises au cœur de la Méditerranée d’époque archaïque.

 

 

 

[1] V. Carpentier et C. Marcigny : Des hommes aux champs, 2012, p. 19 ; J. Burnouf, ibidem, p. 436 ; S. Thiébault : De Méditerranée et d’ailleurs…, 2009, p. 711.