Hommage

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Jean Irigoin

Il en est certainement plus d'un dans notre maison qui pourrait, mieux que je ne saurais le faire, évoquer la figure de l'helléniste Jean Irigoin, sinon peut-être comme savant, du moins comme collègue et sans doute comme ami pendant les quelque vingt ans qu'il y passa à partir de sa nomination en 1985 jusqu'à son décès en janvier 2006. Si l'honneur m'est échu de lui rendre hommage, c'est, bien entendu, en raison d'une communauté d'intérêts scientifiques qui, transcendant les spécialités au sein des études sur l'Antiquité classique, me donne l'avantage d'un accès relativement aisé à l'œuvre de cet homme que, par ailleurs, je me flatte d'avoir tout de même un peu connu personnellement. En effet, à défaut de l'avoir bien longtemps fréquenté ici, j'ai eu le très grand privilège de le compter au nombre des membres de mon jury de thèse en Sorbonne une année avant son entrée au Collège : mes maîtres avaient jugé indispensable que fût présent à la soutenance un spécialiste de la tradition manuscrite des textes grecs, mes recherches d'alors m'ayant conduit à toucher, non sans témérité, au domaine sur lequel il exerçait une souveraineté partout reconnue. Bien leur en a pris : car si le censeur impitoyable, mais toujours courtois et même souriant, qu'était Jean Irigoin ne m'épargna, ce jour-là, ni les piques ni les petites questions embarrassantes, je tirai un profit considérable de ses observations et je pus ensuite correspondre avec lui en toute confiance et le rencontrer plus d'une fois à Paris comme dans ma ville de Neuchâtel. Ce n'est donc pas seulement en m'appuyant sur les témoignages de personnes ou plus qualifiées que moi ou simplement plus proches de lui que je retracerai brièvement sa carrière pour faire apparaître du même coup l'originalité de sa recherche et la richesse de sa personnalité.

On sera peut-être surpris d'apprendre que cet homme très pondéré, toujours parfaitement maître de lui, usant au surplus d'une langue où rien ne pouvait trahir une origine autre que parisienne, était un méridional. Et même doublement, puisque, si ses jeunes années eurent pour cadre la Provence, il avait des racines familiales plus lointaines dans le Pays basque, comme l'atteste du reste son patronyme, sans parler de son attachement à la région de Ciboure, où il passait toutes ses studieuses vacances estivales. Mais c'est à Aix qu'il naquit le 8 novembre 1920 et qu'il revint par nécessité, deux décennies plus tard, achever une formation universitaire entamée à Paris. L'immédiat après-guerre fut, dans sa carrière, un premier grand tournant, quand, jeune agrégé de grammaire, il partit pour Berlin comme chef de la section culturelle du Groupe français au sein du Conseil de contrôle interallié. Il accepta en 1952 un poste de chargé de cours et de collaborateur scientifique à l'Université de Hambourg. Entre-temps il avait réussi non seulement à achever mais à publier coup sur coup ses thèses de doctorat, étroitement complémentaires : Jean Irigoin y explorait deux aspects de ce que l'on appelle la lyrique chorale grecque, s'intéressant d'une part à l'histoire du texte de Pindare, le plus illustre représentant de ce genre littéraire, et d'autre part aux structures métriques de cette poésie faite pour être chantée avec un accompagnement instrumental. Ainsi, dès son retour d'Allemagne l'année suivante, était-il pleinement habilité à occuper une chaire de langue et littérature grecques. Avant d'accéder à la Sorbonne en 1972, il enseigna douze années durant à la Faculté des lettres de Poitiers, où son intégration se fit sans doute d'autant plus aisément que c'était aussi la ville de sa femme, elle-même universitaire et chartiste.

En 1964, il fut nommé à la IVe section de l'École Pratique des Hautes Études, succédant à l'un de ses maîtres, le philologue Alphonse Dain. C'est alors aussi qu'il prit la direction de la série grecque de la célèbre collection Budé aux Éditions des Belles Lettres, série à laquelle il imprima un rythme extraordinairement soutenu, puisque plus de 200 volumes auront vu le jour sous son égide, faisant de cette collection un instrument de travail qui n'a son équivalent exact dans aucun autre pays du Vieux ou du Nouveau monde. En collaboration avec d'autres hellénistes, Jean Irigoin y a publié lui-même plusieurs ouvrages, en particulier (et vers la fin de sa vie seulement, mais dans le prolongement de ses premiers travaux) la seule édition critique avec traduction française du texte de Bacchylide, cet émule de Pindare dont l'œuvre ne nous est guère connue qu'à travers deux célèbres papyrus en lambeaux exhumés des sables de l'Égypte.

Éditeur hors pair, Jean Irigoin l'a été parce qu'il avait au suprême degré la connaissance des conditions — intellectuelles et matérielles tout à la fois — dans lesquelles les œuvres de la Grèce antique furent conçues, composées, lues ou représentées, puis surtout copiées et transmises tout au long du Moyen Âge, en Orient comme en Occident, car cette transmission — qui n'a tenu souvent qu'à un mince fil — n'eut pas seulement pour théâtre Constantinople et l'empire byzantin, mais aussi, comme notre collègue s'attacha à le démontrer, l'Italie du Sud et la Sicile, de la Terre d'Otrante à la Palerme des rois normands. Car si Jean Irigoin n'a pas été le premier à porter son attention sur la confection et la copie des manuscrits grecs, il a fait œuvre de pionnier en maints domaines de cette recherche, l'orientant résolument vers l'histoire culturelle, tout en pratiquant avec bonheur l'étude très technique des papiers, des reliures et surtout des écritures, réussissant parfois à retrouver des personnalités attachantes, de véritables érudits ou des humanistes de la première heure, derrière ces copistes le plus souvent anonymes. Il aimait aussi, très particulièrement, mettre en évidence les accidents variés subis au cours du temps par les codices ou livres manuscrits, ces coups et blessures dont, en véritable médecin légiste, il décelait de son œil perçant d'archéologue les cicatrices pour en montrer toutes les implications philologiques au sens le plus large. Mais c'est à faire l'histoire de la tradition des textes grecs qu'il a excellé, aboutissant plus d'une fois à des conclusions de grande portée sur le destin de telle œuvre majeure. Ce talent fondé sur une science très sûre lui a valu rapidement, parmi les antiquisants et les byzantinistes, une notoriété internationale, qu'atteste une foule de distinctions, d'invitations et de présidences. On s'explique donc sans peine que, vers le début des années quatre-vingt, l'Institut de France, par son Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, l'ait à son tour distingué. Et c'est tout à l'honneur des savants qui formaient alors notre maison que, peu après, le Collège ait tenu à le faire nommer professeur.

De son enseignement parmi nous on peut se faire une très juste idée en parcourant le livre où, sous le titre Tradition et critique des textes grecs — qui était déjà celui de sa leçon inaugurale de 1986 —, Jean Irigoin a repris non seulement ce beau texte programmatique mais le résumé de ses cours au Collège comme à l'École des Hautes Étude jusqu'en 1992. Ici, il a su adapter son savoir et sa méthode à ce public forcément hétérogène qui constitue le plus souvent nos auditoires, étant bien conscient que si, comme il l'écrit d'entrée de jeu, « enseigner au Collège est un honneur et un privilège, c'est aussi une tâche redoutable ». De fait, évitant autant que possible la technicité à laquelle peuvent entraîner la critique verbale et, plus encore, la paléographie et la codicologie, il a présenté à ses auditeurs la tradition manuscrite de plusieurs textes antiques parmi les plus fameux, pour expliquer comment il se trouve qu'aujourd'hui encore on puisse lire toute l'œuvre de Platon et une bonne partie de celle d'Aristote, et cela en dépit du fait que ces deux monuments de l'héritage hellénique ont transité par des voies passablement différentes. Les poètes tragiques athéniens lui fournirent la matière de ses derniers cours, avec la mise en évidence du rôle joué par les grammairiens d'Alexandrie dans la sélection drastique qui est à l'origine du corpus hélas très réduit des tragédies parvenues jusqu'à nous. Mais Jean Irigoin s'est penché avec le même intérêt sur des genres moins littéraires. Entre les philosophes et les poètes, il a fait une place de choix aux écrits des grands médecins grecs, Hippocrate et ses disciples d'abord, puis Galien, dont la lecture l'avait profondément marqué : il a tenu à faire partager à ses auditeurs l'immense admiration que lui inspiraient ces précurseurs de la pensée scientifique moderne.

Car sous des dehors un peu austères, Jean Irigoin était un homme passionné, qui possédait une vertu aujourd'hui menacée de disparition : la capacité de s'émerveiller, alimentée par le goût de la découverte et une curiosité allant bien au-delà, dans le domaine artistique et musical notamment, de son champ d'études. Ses recherches récentes sur la composition métrique des œuvres poétiques grecques ont même été si novatrices qu'elles suscitèrent des réticences, voire des oppositions, amenant l'auteur à se demander, non sans humour, s'il était encore « philologiquement correct » ! La réponse, pleinement convaincante, il l'a donnée en plusieurs articles qui seront bientôt commodément réunis. En 2003 a paru déjà un gros recueil de ses travaux consacrés à la critique historique des textes grecs. D'autres articles encore ont suivi depuis. Jusqu'à la fin, en effet, Jean Irigoin aura travaillé non seulement avec ardeur, mais, de toute évidence, avec plaisir : on s'en persuadera aisément en prenant connaissance de sa contribution au 1er tome de l'Histoire du Collège de France ou d'une étude sur la prononciation du grec ancien chez Rabelais, parue quelques semaines seulement avant sa mort. C'est pourquoi, en fin de compte, il me paraît possible de dire de l'homme de science et de foi qu'a été manifestement notre collègue qu'il fut également un homme heureux, dans la mesure en tout cas où, bénéficiant très longtemps d'une excellente santé, aidé aussi par la présence d'une épouse attentive à préserver sa tranquillité d'esprit, il a pu achever pratiquement tout ce que son intelligence et sa culture exceptionnelles lui avaient donné les moyens d'entreprendre.

 

26 novembre 2006

Denis Knoepfler

 

Grâce à l'amabilité de Mme Jean Irigoin, j'ai pu avoir connaissance d'une notice de caractère autobiographique publiée naguère à Rome sous l'égide de l'Accademia Nazionale dei Lincei (Premi « Antonio Feltrinelli », 2002). Je remercie également deux de mes confrères hellénistes de l'Institut, MM. François Chamoux et Jacques Jouanna, l'un et l'autre liés de très près au défunt, des précisions qu'ils ont bien voulu me fournir sur tel aspect de sa personne, de sa carrière ou de son œuvre.