Les Gâthâs dites de Zarathushtra et les origines du mazdéisme (suite)

Les textes en langue originale se trouvent dans le résumé téléchargeable ci-contre.

La doctrine des millénaires

Selon la doctrine millénariste, le temps est limité à 12 000 ans, divisés en quatre périodes principales de 3000 ans chacune. Durant le premier tri-millénaire, le monde existe sous une forme mentale. Durant le deuxième tri-millénaire, il y a la mise en place du monde matériel et immobile. À 6000 ans, l'assaut (mp. ēbgat) du mauvais Avis, Aŋra Mainiiu, met le monde en mouvement. Durant le troisième tri-millénaire, la période est dite du mélange car le bien et le mal cohabitent. Les hommes subsistent avec difficulté. En 9000, Zaraθuštra apporte la daē, la dēn, soit la manière sacrificielle correcte qui permettra aux hommes d'obtenir l'immortalité dans le royaume d'Ahura Mazdā. Ce dernier tri-millénaire commence avec la naissance de Zaraθuštra puis ensuite, à chaque nouveau millénaire un saošiiaṇt naîtra jusqu'au saošiiaṇt final qui mènera la bataille finale avec le remaniement final du monde.

Des éléments de cette doctrine sont repérables dans l'Avesta récent, mais qu'en est-il dans les Gāθās ? Les Gāθās sont complexes car c'est un texte qui fait allusion à des processus. Pour aborder cette question, penchons-nous sur le Y 44, où les strophes 3 à 7 constituent la seule cosmogonie gāthique.

Le Yasna 44

Comment cette cosmogonie se développe-t-elle ? Quel en est le processus ? Voici le plan principal de cette cosmogonie :

Y 44.3 engendrement d'Aṣ̌a, puis les luminaires célestes entament leur rotation ;

Y 44.4 aménagement des trois espaces du monde avec apparition de Vohu Manah ;

Y 44.5 transformation du mécanisme cosmique en phases rituelles, qui clôturent la strophe, par l'intermédiaire de la pensée ;

Y 44.6 vérification de la légitimité rituelle ;

Y 44.7 apparition des êtres vivants.

dont voici le texte complet :

Y 44.3 « Je te demande ceci, dis-moi tout droit, ô Maître : Qui donc est par engendrement le père premier de l'Agencement ? Qui donc a fixé le chemin du soleil et des étoiles ? Et qui fait que la lune tantôt croît, tantôt décroît ? Ce sont ces choses que je veux savoir, ô Mazdā, et d'autres encore ».

Y 44.4 « Je te demande ceci, dis-moi tout droit, ô Maître : Qui a donc retenu la terre en bas et les nues de tomber ? Qui (a séparé) les eaux des plantes ? Qui a attelé de rapides (chevaux) le vent et les nuages ? Qui donc est le fondateur de la Divine Pensée, ô Mazdā ? »

Y 44.5 « Je te demande ceci, dis-moi tout droit, ô Maître : Quel bon ouvrier a séparé la lumière-diurne des ténèbres ? Quel bon ouvrier a séparé le sommeil de la veille ? Qui fait que l'aurore, le midi et la nuit font penser celui qui désire à l'objet de son désir ? »

Y 44.6 « Je te demande ceci, dis-moi tout droit, ô Maître : Si les mots que je vais dire sont vrais ainsi : "La Juste-pensée soutient l'Agencement par les actes (et) t'attribue le pouvoir par la bonne Pensée", pour rendre qui plus heureux as-tu charpenté la vache pleine ? »

Y 44.7 « Je te demande ceci, dis-moi tout droit, ô Maître : Qui charpente la Juste-pensée avec la capacité de la rendre admirée ? Qui, par intervalles, a mis un fils debout sur la terre pour le père ? Moi, par intérêt pour tes (réponses), je t'accorde ma faveur bien orientée, ô Mazdā, car, selon (mon) avis (que tu es) bénéfique, c'est toi qui a fait toutes ces choses ».

Nous ne pouvons donc pas déceler une succession de phases : état mental - état matériel immobile - état matériel mobile, mais il y a le germe de la vision avestique récente de la doctrine des millénaires.

Le monothéisme

Il s'agira ici d'aborder la question sous un autre angle en voyant comment fonctionne le panthéon mentionné dans les Gāθās. Pour commencer, les différentes strates de l'Avesta présentent un panthéon d'entités différent :

1. La liste des entités récentes des Yašts (Amǝṣ̌as Spǝṇtas) : Vohu Manah, Aṣ̌a, Xšaθra, Ārmaiti, Hauruuatāt et Amǝrǝtāt ;

2. La liste des entités haptahâtiques du Y 37 (Amǝṣ̌as Spǝṇtas) : Aṣ̌a, Vohu Manah, Xšaθra, Daēnā, Fsǝratū et Ārmaiti ;

3. La liste des entités gâtiques théoriques (Ahuras) : Aṣ̌a, Vohu Manah, Xšaθra, Ārmaiti, Daēnā et Ādā.

À noter que la liste canonique des Yašt figure au Y 47.1 : « Par le mainiiu faste, la très bonne Pensée, l'acte et la parole, conformément à l'Agencement, ils lui donnent la santé et l'immortalité. Ahura Mazdā se trouve en compagnie du pouvoir et de la Juste-pensée ».

Mais que nous apprennent les textes ?

Commençons avec la GA. Le Y 28.1, qui formule une demande (yāna), désigne les entités comme un corps global, puis chaque entité sera interpelée à tour de rôle. Le rassemblement aura lieu au Y 31.4 (Aṣ̌a, Mazdā, Aṣ̌i, Ārmaiti, Vohu Manah, Xšaθra) lors de l'invitation. Ensuite Ahura Mazdā doit transférer le savoir aux sacrifiants et dresser le programme du sacrifice (Y 31.6-21). Le nom des entités qui constituent les forces d'immortalité : Hauruuatāt et Amǝrǝtāt apparaissent. Elles réapparaîtront d'ailleurs au début du moment sacrificiel (Y 33.8), puis, au Y 33.11, c'est le moment de la libation de Haoma (Mazdā, Ārmaiti, Aṣ̌a, Vohu Manah, Xšaθra, Ādā) et au Y 33.12 (Ahura, Ārmaiti, Tǝuuīši, Ādā, Aṣ̌a, Vohu Manah, Fsǝratu), on s'adresse à Ahura Mazdā en tant que soleil.

Y 28.1 « En hommage à ce secours, les mains tendues, je (vous) demande à tous, ô Mazdā, le début de l'Avis bénéfique, conformément à l'Agencement et d'un geste qui vous donne à recevoir l'aptitude de la bonne Pensée et l'âme de la vache ».

Y 31.4 « Quand les Ahuras seront là, l'Agencement qu'il faut inviter et Mazdā, avec la Mise-en-mouvement et la Juste-pensée, j'exigerai d'eux avec la très bonne Pensée de posséder un pouvoir autoritaire, dont la croissance nous permettra de vaincre la Tromperie ».

Y31.6 bb' mention de la santé et de l'immortalité

Y 31.21 a' mention de la santé et de l'immortalité

Y 33.8 cc' mention de la santé, de la jeunesse et de l'immortalité

Y 33.11 « Ahura Mazdā qui confère si bien le gonflement, Juste-pensée, Agencement qui multiplie les êtres-vivants, bonne Pensée et Pouvoir, écoutez-moi, ayez pitié de moi lors de chaque présentation-d'offrandes ! »

Y 33.12 « Lève-toi devant moi, ô Ahura, de la Juste-pensée reçois la jeunesse, de la bonne présentation-d'offrandes la vivacité, de l'Agencement la force-dominante agressive, de la bonne Pensée la fsǝratū, (reçois tout cela) de la passion très bienfaisante, ô Mazdā ! ».

Une structure se dégage : Au Y 31.4, les entités primaires (Aṣ̌a, Vohu Manah, Xšaθra, Ārmaiti et une entité féminine variable) apparaissent, puis au Y 31.6, les entités secondaires : immortalité, santé, force et jeunesse, constituent la teneur finale du sacrifice. Le but du sacrifice est de réunir ces deux groupes. La conséquence de cette fusion est l'apparition de la daēnā, l'entité finale.

Ce schéma s'observe dans la GA : fusion au Y 33.12 (cf. ci-dessus) puis au Y 33.13, il faut donner le mouvement à la progression de la lumière-diurne, la daēnā : (aṣ̌iš) frō spǝṇtā ārmaitē, aṣ̌ā daēnå fradaxšaiiā « Ô Juste-pensée bienfaisante, propulse les visions selon l'Agencement ! ». Même schéma lors de l'offrande carnée : apparition des entités secondaires du Y 34.1 au Y 34.11, puis au Y 34.13, la daēnā va prendre la route.

Dans la GU, le rassemblement du panthéon se trouve au Y 43.16 à la suite de l'opération d'identification du feu et du mainiiu. Puis, la fusion des deux listes se trouve au Y 45.10, et au Y 45.11, mention de l'entité finale, la daēnā :

Y 43.16 « Ô Ahura Mazdā, voici que Zaraθuštra choisit ton mainiiu qui est le plus faste. Puisse l'Agencement osseux être impérieux par son animation ! Puisse la Juste-pensée se trouver dans un pouvoir exposé au soleil et donner l'impulsion par les actes et la bonne Pensée ! »

Y 45.10 « Nous nous efforçons de gratifier des sacrifices de la Juste-pensée Ahura Mazdā, qui est entendu par le souffle que la (Juste-pensée) lui a conféré par l'Agencement et la bonne Pensée. Au moment où s'exerce son pouvoir, ils lui donnent en bien propre la santé et l'immortalité, la jeunesse et la force ».

Comment s'opère la fusion entre les entités primaires et secondaires ?

Les allégories abstraites de la pensée sont réunies aux entités de l'immortalité au moyen de l'offrande sacrificielle. On le constate au Y 44.6, qui atteste un élément nouveau : la vache (gąm). Il s'agit de l'élément opératoire.

Y 44.6 « Je te demande ceci, dis-moi tout droit, ô Maître : Si les mots que je vais dire sont vrais ainsi : "La Juste-pensée soutient l'Agencement par les actes (et) t'attribue le pouvoir par la bonne Pensée", pour rendre qui plus heureux as-tu charpenté la vache pleine ? »

Est-ce que l'élément opératoire est le même dans la GA ? Non, il s'agit ici du terme ādā, qui figure au Y 33.11 et qui fait référence à la libation haomique. Et dans la GS ? Le rassemblement est initial, puisqu'il apparaît au Y 47.1, et l'entité finale, la daēnā apparaît au Y 49.5. Entre les deux, le Y 49.1 atteste le terme ādā.

Y 47.1 « Par le mainiiu faste, la très bonne Pensée, l'acte et la parole, conformément à l'Agencement, ils lui donnent la santé et l'immortalité. Ahura Mazdā se trouve en compagnie du pouvoir et de la Juste-pensée ».

Y 49.5 « Tout parent de la Juste-pensée qui a uni sa daēnā à l'Agencement par la bonne Pensée est la libation-īžā et la libation-āzūiti (en personne), ô Mazdā. Avec eux tous, il se trouve au moment où s'exerce ton pouvoir, ô Ahura ».

L'ultime vérification est de voir comment le Y 51, une Gāθā en un seul chapitre, procède. La liste des entités primaires figure au 51.4 (Fsǝratu, Mǝrǝždikā, Aṣ̌a, Ārmaiti, Vohu Manah, Xšaθra, Mazdā). Le rassemblement s'opère au Y 51.21 (Ārmaiti, Daēnā, Aṣ̌a, Vohu Manah, Xšaθra, Mazdā, Aṣ̌i) avec directement la mention de l'entité finale. Mais au Y 51.7, on constate le rassemblement des entités secondaires avec la vache (d'ailleurs, déjà attestée au Y 51.5) :

Y 51.4 « Où est la [ārōiš ā] Fsǝratū ? Où prend-elle la route vers la pitié ? Où est l'Agencement glorifiant ? Où (est) la bienfaisante Juste-pensée ? Où est la très bonne Pensée ? Où (sont-ils) en compagnie de ton pouvoir, ô Mazdā ? »

Y 51.5 mention de la vache

Y 51.7 « Ô Mazdā, toi qui as taillé la vache, les eaux et les plantes, donne-moi, au moment de l'énoncé-sǝ̄ṇgha, l'immortalité et la santé par le mainiiu très faste, la force et la jeunesse par la bonne Pensée ! »

Y 51.21 « Celui-ci est l'homme faste par les paroles, l'acte et (cette) lumière-idée de la Juste-pensée : / L'homme faste appartient à la Juste-pensée par les paroles, l'acte et cette lumière-idée : "La daēnā est le faste Agencement". Ahura Mazdā donne le pouvoir par la bonne Pensée. Je lui demande la bonne Mise-en-mouvement ».

Il y a donc un panthéon, mais un panthéon de dieux subordonnés.

Miθra

Trois divinités indiennes sont également présentes dans le panthéon de l'Avesta récent : Apąm Nāpat, Vayu (laissé en réserve pour l'instant) et Miθra. Apąm Nāpat, le petit-fils des Eaux, est la forme du feu après le sacrifice, quand il a été éteint. Quant à Miθra, les Gāθās n'en donnent qu'une seule attestation au pluriel, donc ne se référant pas à la divinité. Alors est-ce que son absence est hasardeuse ? C'est fort possible. Les Gāθās comportent trois temps rituels : aurore - midi - nuit. Alors que l'Avesta récent en comporte deux de plus : hāuuani pour la matinée et uzaiieirina pour l'après-midi. Le système liturgique ne comporte donc pas les temps rituels correspondant aux deux divinités : Miθra est le dieu du temps hāuuani et Apąm Nāpat du temps uzaiieirina, d'où une raison objective à leur absence. De plus, peut-être que "le peuple des Gāθās" ne connaissait pas de divinité Miθra. Les Gāθās présentent un terme uruuata- « traité », inconnu par les autres strates, peut-être synonyme de Miθra. Le contraste entre la lumière et l'obscurité de la nuit est évoqué par le terme maēθā (autre racine que celle de Miθra). On a donc un réseau qui évoque la personnalité de Miθra.

Monothéisme ouranien

Ahura Mazdā est le vieux père ciel, et le ciel tend à devenir la divinité supérieure, voire même unique. Dans notre système, Ahura Mazdā serait une fédération de divinités, qui peuvent se définir comme les acteurs de la lumière diurne, avec la force mentale qui l'emporte (Vohu Manah, Mainiiu, Ārmaiti, Mazdā).