Thèmes de recherche

1. Le vin et l'huile

À partir des années 1980, la plupart des fouilles d'exploitations agricoles que j'ai dirigées ont livré des huileries et des installations vinicoles. J'ai travaillé sur l'oléiculture et la viticulture de la province de Narbonnaise entre 1975 et 2000 en prospectant et en fouillant des huileries à La Garde, à Hyères, à Taradeau dans le Var et à Entremont dans les Bouches-du-Rhône et des installations vinicoles dans la villa du Grand Loou à La Roquebrussanne, dans celles de Pardigon 3 et de la Rue du Port à Cavalaire, dans la villa de La Croix-Valmer, dans celle des Toulons à Rians, celle des Mesclans à La Crau, et dans l'agglomération secondaire de Pignans.

Entremont (Bouches-du-Rhône)

Dans le courant du IIe siècle av. J.-C., une dizaine d'agglomérations fortifiées des Salyens ont été équipées de pressoirs à levier : La Courtine d'Ollioules dans le Var, le Baou de Saint-Marcel, Beaumajour à Grans, Pierredon à Éguilles, Constantine à Lançon, Entremont à Aix-en-Provence, Glanum à Saint-Rémy, dans les Bouches-du-Rhône. À Entremont, une quinzaine de blocs de pressoirs à huile et peut-être à vin ont été recensés. Le pressoir de l'îlot III, 1-2, vraisemblablement destiné à l'extraction de l'huile était disposé en oblique parce que le tronc d'arbre employé comme levier était encastré dans l'angle de la pièce. L'huile était conservée dans six jarres à l'intérieur d'une pièce voisine. L'huilerie a été détruite lors de la prise de l'agglomération par les troupes romaines, probablement en 90 av. J.-C.

Costebelle à Hyères (Var)

L'exploitation agricole, située à deux kilomètres au nord de l'agglomération grecque d'Olbia, comportait une installation de pressurage de l'huile au Ier siècle av. J.-C. À la fin du Ier ou au IIe siècle apr. J.-C., une seconde huilerie a remplacé l'installation primitive et semble avoir fonctionné jusqu'à l'Antiquité tardive.

Saint-Michel, à La Garde (Var)

Remontant à la création de la colonie d'Arles, cette villa fut équipée dès le début du Ier siècle de notre ère, d'une huilerie agrandie à plusieurs reprises. Dans la première moitié du IIe siècle, la construction d'une grande huilerie fait table rase des anciennes structures. Cette installation modèle qui compte compte six pressoirs et autant de cuves, n'a d'équivalent qu'en Afrique ; elle a fonctionné durant un siècle et demi environ : dans la seconde moitié du IIIe siècle, les cuves de décantation sont comblées.

Le Grand Loou I, La Roquebrussanne (Var)

La villa du Grand Loou I, fondée au milieu du Ier siècle av. J.-C., s'est développée dans la seconde moitié du Ier siècle apr. J.-C. au point que ses bâtiments couvraient 3500 m2. Les vestiges de production de vin qui ont été mis au jour ne sont pas antérieurs au début du IIe siècle. Vers le milieu du siècle, le cuvier comprenait un fouloir au sol bétonné et son bassin de recueil, deux pressoirs à levier et contrepoids et leurs cuves ainsi que deux chais abritant 68 grandes jarres utilisées pour vinifier. La villa fut abandonnée vers la fin du IIe siècle.

Les villae de la Baie de Cavalaire (Var)

La baie de Cavalaire où se situait probablement le portus d'Heraclea Caccabaria offre un ensemble de villae égrenées le long du rivage. J'ai fouillé quatre d'entre elles entre 1983 et 1993. En allant d'est en ouest, on rencontre en premier lieu la villa de Pardigon 2 (La Croix-Valmer) dont les origines remontent à la seconde moitié du Ier siècle av. J.-C. À l'époque augustéenne, une première villa est construite. Largement détruite par les états postérieurs, on n'en connaît pas les installations de production, mais on sait qu'elle disposait d'un atelier d'amphores Dressel 2/4 et donc qu'elle devait déjà produire et exporter du vin. Ces bâtiments primitifs sont rasés sous Néron et une nouvelle villa, luxueuse, comportant une galerie de façade et des thermes, est alors édifiée. La partie nord du site est consacrée à la production du vin : on y reconnaît un grand chai à contreforts et des dolia. La villa est occupée sans discontinuité jusqu'au Ve siècle, mais les vicissitudes de la viticulture durant cette longue période n'ont pu être retracées. La demeure, incendiée dans la première moitié du Ve siècle, est partiellement reconstruite peu après pour être définitivement abandonnée vers le milieu du VIe siècle.

À 500 m vers l'ouest, s'élevait la villa de Pardigon 3, créée sous les Flaviens. Les bâtiments, couvrant une superficie de 2000 m2, ont été adaptés au fil du temps, mais non remodelés. Dès l'origine, ils comprennent une demeure à galerie de façade, tours d'angle et jardin intérieur entouré d'un péristyle, et au nord, un vaste chai à contreforts long de 52 m et large de 12 m. Il couvre à l'ouest des fouloirs et un pressoir, à l'est, deux cuves et une centaine de jarres. La villa a été abandonnée dans la première moitié du IIIe siècle apr. J.-C.

Deux kilomètres plus loin, une autre villa vinicole a été occupée durant les deux premiers siècles de notre ère. Enfin, à un kilomètre au-delà, sous la ville de Cavalaire (Rue du Port), se trouvait une autre grande villa vinicole comptant deux fouloirs, de deux pressoirs à levier, de trois cuves et de nombreuses jarres. La chronologie s'étend de la fin du Ier siècle apr. J.-C. à l'époque constantinienne.

Au total, l'évolution des quatre sites éclaire l'histoire de la viticulture. Une villa remonte à la déduction de la colonie de Forum Iulii et produit très vite du vin (Pardigon 2), mais les trois autres ne sont fondées que sous les Flaviens. Durant un siècle au moins, tous les domaines produisent du vin. À la fin du IIe ou au début du IIIe siècle, deux des villae sont abandonnées et subsistent seulement deux grands domaines qui se sont étendus au détriment des autres.

L'Ormeau à Taradeau (Var)

En 1979 et 1980, deux fermes formant un hameau ont été dégagées sur le flanc occidental de la colline de Saint-Martin à Taradeau. Dans la ferme A, une installation vinicole et une huilerie furent construites sous les Flaviens. La ferme B, située à une dizaine de mètres au nord de la précédente, a été profondément remaniée par la construction d'une huilerie sous les Flaviens. Les deux fermes ont été abandonnées au début du IIIe siècle.

Saint-Martin, Taradeau (Var)

Fondée dans la seconde moitié du Ier siècle av. J.-C. probablement dans le cadre de la déduction de la colonie de Forum Iulii, la villa se développe peu à peu. Elle atteint son extension maximale à la fin du Ier siècle apr. J.-C. : demeure centrée sur un jardin bordé d'un portique et secteur agricole à l'est. Dans le courant du IIe siècle, probablement après le milieu du siècle, la pars urbana est transformée en installation vinicole et en moulin hydraulique pour la farine, tandis que dans l'ancienne pars rustica, une huilerie est aménagée (moulin et pressoir). À l'emplacement des pièces d'habitation sont construits quatre fouloirs, leurs quatre cuves, deux pressoirs à levier et treuil transformés ultérieurement en appareil à vis, leurs deux cuves et un chai abritant des jarres. L'installation est complétée par une structure rectangulaire comportant deux bases de chaudières et interprétée comme un defrutarium. Une autre unité de production ajoute à ce premier ensemble un fouloir, un pressoir et deux cuves contiguës. La production de vin semble s'être poursuivie sans discontinuité du IIe au IVe siècle. Les cuves et les dolia sont comblés au Ve siècle, la villa restant occupée jusqu'au VIsiècle.

Les Toulons / La Vicarie, Rians (Var)

Située dans le secteur nord-ouest de la cité d'Aquae Sextiae, la villa des Toulons fut construite d'un bloc peu après le milieu du Ier siècle sur une éminence contrôlant un bassin cultivable, elle semble prendre la succession d'une ferme plus petite, fondée à l'époque augustéenne à quelque distance au nord-ouest. Les bâtiments agricoles ont été en grande partie dégagés. Englobant à eux seuls une superficie de 8000 m2, ils s'organisent autour de deux cours. Dans la cour nord, deux pavillons symétriques abritent des plateformes de béton divisées en quatre parties correspondant à deux fouloirs encadrant deux pressoirs à levier actionnés par treuils. La cour sud est bordée sur trois côtés par de grands hangars abritant des jarres. L'aile nord est longue de 51,90 m et large de 9 m. Les jarres, plus de 200, sont disposées en rangées parallèles, séparées par un espace de circulation. Au début du IIIe siècle, les treuils des pressoirs sont remplacés par des vis. Au début du IVe siècle, le chai est en partie transformé en pièces d'habitation. La destruction finale se situe vers la fin du IVsiècle ou au début du Ve siècle, lorsque les cuves sont arasées et les pressoirs démantelés pour récupérer le bois et les métaux.

Pignans (Var)

En 1997, j'ai conduit une fouille préventive qui a mis au jour un tronçon de la voie reliant Telo Martius (Toulon) à Forum Voconii (Les Blaïs au Cannet-des-Maures). De part et d'autre se trouvaient des édifices publics (thermes), des ateliers de lavage de la laine brute et des maisons de vignerons occupées entre le Ier siècle et la première moitié du IIIe siècle. Quatre d'entre elles présentent des structures similaires : leur rez-de-chaussée abrite un fouloir, un pressoir à levier et treuil sur contrepoids et un petit cellier contenant au maximum une dizaine de jarres.

Un sujet regroupant la viticulture et l'oléiculture ne pouvait toutefois être traité dans un territoire limité à la seule Narbonnaise. J'ai donc élargi mes recherches aux autres provinces de la Gaule, à l'Italie, à la Grèce, au Portugal et enfin à l'ensemble de la Méditerranée.

Avec Catherine Balmelle (DR au CNRS), nous avons réexaminé la question de la viticulture en Aquitaine. Dans cette province, l'utilisation précoce de tonneaux de bois prive l'archéologue de l'un de ses indices favoris, les fragments de jarres. Il faut donc user subtilement de tout indice pour réinterpréter des découvertes anciennes de bassins agricoles. Grâce à notre étude, plus d'une cinquantaine d'installations de production ont pu être attribuées à la vinification. L'ensemble de ces recherches a fait l'objet d'un article dans la revue Gallia (2001) publié dans le cadre d'un dossier sur la viticulture en Gaule coordonné par Fanette Laubenheimer et moi-même. Dix années plus tard, avec Matthieu Poux et Marie-Laure Hervé, j'ai dirigé un dossier dans la même revue Gallia (2011) qui fait le point sur la viticulture dans les Trois Gaules à la lumière des recherches les plus récentes.

En dehors de la Gaule, j'ai fouillé une huilerie de la fin de la période hellénistique dans le Quartier du théâtre à Délos (Grèce). À Pompéi, c'est une installation de vinification d'une type particulier que j'ai sondée : elle dépendait non d'une exploitation agricole mais d'une taverne ; le cabaretier élaborait lui-même le vin qu'il proposait à ses clients dans deux salles attenantes à la taverne. À Paestum, le dégagement d'une installation de pressurage m'a conduit vers une autre type de production à forte valeur ajoutée, celle des parfums. Au Portugal, j'ai étudié les bâtiments agricoles de la villa de Torre de Palma (Monforte, Alentejo) arrivant à la conclusion qu'il s'agit d'une vaste installation vinicole. Fort de cette expérience, j'ai repris l'ensemble de la documentation disponible sur la Lusitanie romaine, montrant, dans un article paru dans la revue Conimbriga, qu'à côté d'incontestables huileries, une bonne part des installations de pressurage de cette province sont en fait attribuables au vin. La place du vin y est minorée dans l'historiographie par l'utilisation généralisée de tonneaux de bois tant pour la vinification que pour le transport, et cela, dès le Ier siècle de notre ère. L'omniprésence de l'oléiculture sur le pourtour méditerranéen masque les vestiges attribuables à la viticulture qui sont souvent niés : tout pressoir est interprété comme destiné à la production d'huile. J'ai donc proposé des critères de distinction permettant d'attribuer au vin des installations précédemment interprétées comme oléicoles ou inversément. Une réévaluation comporable a été proposée pour l'Afrique notamment pour le territoire actuel de l'Algérie. En revanche, en Italie, c'est l'oléiculture qui est sous-estimée, écrasée par la bibliographie consacrée à la viticulture ; dans une synthèse présentée au Congrès de Sousse (Tunisie) en février 2007, j'ai tenté de cerner la place et l'évolution de la production d'olives et d'huile en Italie antique et plus récemment, en 2011, j'ai proposé une synthèse sur la viticulture en Italie méridionale.

L'expérimentation

Parallèlement à ces recherches de terrain, j'ai voulu acquérir une meilleure compréhension des méthodes de vinification des Anciens, de la construction et du fonctionnement des pressoirs et des chais. Entre 1994 et 2000, André Tchernia et moi-même avons procédé à des recherches d'archéologie expérimentale. Un viticulteur de Beaucaire, M. Hervé Durand, a mis à notre disposition des locaux, la main d'œuvre de son domaine et d'importants crédits pour construire un chai sur le modèle romain. La disposition du fouloir, des cuves bétonnées et des onze jarres, ne posait guère de problème, étant donné le grand nombre d'exemples archéologiques disponibles. Mais reconstituer un pressoir antique était une entreprise autrement plus délicate car j'ai voulu mettre en pratique les indications d'un texte de Caton l'ancien (Agr. 18-19). Les travaux de construction furent effectués durant l'hiver 1994 et, depuis l'automne 1995, le pressoir sert durant les vendanges pour expérimenter son maniement et pour se replacer dans les conditions exactes où se trouvaient les viticulteurs antiques. Nous avons ainsi appris que la chaîne opératoire antique entraînait immanquablement une forte oxydation des moûts que la réduction due à la fermentation éliminait seulement en partie. L'expérience se poursuit chaque année par la mise au point et la répétition de recettes de vinification tirées de Columelle (vin à l'eau de mer, vin poissé, vin passerillé, vin saturé en defrutum). A. Tchernia et moi-même avons publié un ouvrage intitulé « Le vin romain antique » retraçant cette expérience et les enseignements que l'on en a tirés. (Cet ouvrage a reçu les prix « Toques et Clochers » à Limoux, « Langhe-Ceretto » à Alba (Italie) et « Meilleur livre mondial sur le vin 2000 » à Périgueux).

2. Les parfums

En 1994, examinant les vestiges d'un pressoir mis au jour sur le forum de Paestum (Italie), j'ai émis l'hypothèse qu'il fallait la rapporter à la fabrication des parfums, objet d'un commerce de luxe et source importante de revenus.

Les parfums sont aujourd'hui composés d'une base, généralement un alcool, d'essences (des huiles essentielles de fleurs par exemple), d'épices, de fixateurs, de colorants et de conservateurs. Dans l'Antiquité, les arômes étaient fixés sur des huiles, notamment l'huile de ben, de sésame, d'amande et d'olive. Les installations de parfumeurs demandaient peu de matériel caractéristique : on pouvait travailler avec des pressoirs à torsion en tissus, des récipients en terre et en métal polyvalents et souvent récupérés ainsi que des foyers que leur modestie rend souvent atypiques. Aussi cet artisanat a jusqu'à présent échappé à l'attention des archéologues.

Les recherches que j'ai conduites à Paestum en 1994-1995, à Délos en 1997-1998 et à Pompéi en 2001-2002, puis en 2011 avec une équipe de Valencia (Espagne) permettent désormais d'identifier des parfumeries antiques. Dans tous les cas, il s'agit d'installations situées dans le centre de cités, dans ou près du forum ; elles comprennent des pressoirs verticaux, à coins ou à vis et des chaudières pour l'enfleurage. Ces recherches ont été publiées dans les Mélanges de l'École française de Rome, dans le Bulletin de Correspondance Hellénique et dans l'American Journal of Archaeology. Elles connaissent une diffusion vers le grand public grâce à des expositions à Grasse et à Mariemont (Belgique) en 2008.

Ces recherches ont pris un tour nouveau en 2008 par la mise en route d'expérimentation de création de parfums dans le laboratoire Arômes et parfums de l'UMR 6001 CNRS / Université de Nice. Grâce à la collaboration de deux maîtres de conférence (X. Fernandez et J.-J. Philippi), et d'un ingénieur de recherche (C. Castel), ont été réalisées des expériences d'enfleurage de l'huile d'olive, de l'huile de ben et d'huile de sésame avec des fleurs (rose, lis, etc.) et des résines en respectant des recettes antiques, principalement celles transmises par le médecin Dioscoride (Ier siècle de notre ère). Ces expériences visent à obtenir des fragrances et des produits éventuellement commercialisables et elles se font donc en partenariat avec des entreprises privées qui opèrent dans le secteur de la parfumerie et des huiles de bain.

3. La production des céréales et la mouture hydraulique

La culture des céréales et leur transformation en farine sont des voies de recherche essentielles car elles touchent le fondement de l'alimentation des Anciens. Leur étude permet aussi d'aborder une des « causes célèbres » de l'historiographie : la diffusion de l'énergie hydraulique dans l'Antiquité. Lors d'une fouille d'urgence, en 1996, j'ai fouillé une villa romaine à La Crau près d'Hyères (Var) comportant un moulin à eau. Cette découverte fut le point de départ de recherches plus larges : rassemblant la documentation, j'ai pu montrer que les moulins hydrauliques étaient très répandus dans les campagnes au cours du Haut Empire, mais que les archéologues ne savaient pas les identifier. J'en avais moi-même fouillé pas moins de trois autres les années antérieures sans les reconnaître, à Saint-Michel de La Garde, à Saint-Pierre-Les Laurons aux Arcs et dans la ville portuaire de Toulon. Dans les années suivantes, j'ai poursuivi l'enquête tant en France, qu'au Portugal et en Italie.

Dans un article paru en 2006, j'ai démonté l'argumentation utilisant la prétendue rareté d'utilisation de l'énergie hydraulique dans l'Antiquité et j'ai avancé que le phénomène étant banal, toutes les conclusions de nature économique et sociale que certains historiens en avaient tiré, perdaient tout fondement. Les questions d'histoire des techniques, de réception des innovations et d'impact sur la croissance économique sont au cœur des débats actuels : elles ont fait l'objet de deux colloques récents, l'un à Capri en 2003 (Innovazione tecnica e progresso economico), l'autre au Pont du Gard en 2006 (Énergie hydraulique et machines élévatrices d'eau dans l'Antiquité, édité par J.-L. Fiches et moi-même).

Un développement nouveau doit être souligné. Les recherches préparatoires à la publication finale du moulin et de la tannerie de Saepinum m'ont convaincu que cet équipement datable du Bas-Empire n'est pas un moulin à farine mais un moulin à tan, où un arbre à cames actionnait des pilons. Cette nouvelle interprétation bouleverse l'histoire des techniques : l'application de l'énergie hydraulique à la mouture de l'écorce pour préparer le tan est effet attribuée au Moyen Âge et fait partie de la « révolution technique  du Moyen Âge ». Cette conviction des historiens médiévistes découle des mentions des moulins à tan dans les archives dont les plus anciennes remontent au XIe siècle. Il est clair que cette interprétation est un « effet de source ». En effet, l'application de l'énergie hydraulique à d'autres utilisations que la mouture du grain n'est attestée par aucune source écrite avant le Moyen Âge ; or l'archéologie commence à révéler qu'elle est effective dès l'empire romain pour le broyage du minerai, la sciage des blocs de marbre et désormais pour la fabrication du tan. Ainsi s'explique que le moulin hydraulique de Saepinum soit lié à une tannerie, association qui sera classique aux époques médiévale et moderne.

4. L'élevage

L'élevage, source de viande, de laitage, de cuir et de laine, est un pan de la vie économique que je devais prendre en compte. Je l'ai abordé grâce aux fouilles de bergeries antiques que O. Badan, G. Congès et moi-même avons effectuées dans la plaine de la Crau (entre Fos et Arles) au cours de la décennie 1990. La Crau est une vaste plaine de cailloux formée par le delta de la Durance au cours du Tertiaire et du début du Quaternaire. S'étendant sur 55 000 ha entre le Rhône, Salon et la mer et elle est couverte d'une steppe herbagère, où poussent seulement du thym et du chiendent. Les sites fouillés comprennent généralement un groupement de plusieurs bâtiments souvent occupés ensemble : plusieurs bergeries (de longs bâtiments mesurant entre 40 et 65 m de longueur et 8 à 10 m de largeur), des habitations de bergers, un four à pain, parfois un lieu de culte et un puits. Leur occupation couvre principalement le haut empire, entre le Ier et le IIIe siècle de notre ère et reflète, comme la production du vin et de l'huile, l'essor économique général de la Narbonnaise à cette période.

5. Les productions artisanales

Même si le secteur agricole occupait l'écrasante majorité de la population, les productions artisanales, notamment dans les villes, jouaient un rôle essentiel tant pour l'approvisionnement des urbains que des ruraux en objets manufacturés qu'ils soient en métal, en céramique, en cuir, en tissu, etc. Mon expérience antérieure des installations agricoles m'ayant montré la difficulté d'identifier avec certitude les vestiges de telle ou telle activité, j'ai profité, à partir de 2000, de mon implantation à Naples pour proposer à la Soprintendenza archeologica de Pompéi de développer un programme sur les formes d'artisanat attestées dans les villes ensevelies par le Vésuve. Les recherches s'inscrivent dans une double problématique d'histoire des techniques et d'histoire économique. Comment chaque branche artisanale a-t-elle intégré dans son savoir traditionnel des innovations techniques souvent mises au point en Orient ? Quelle place occupaient les diverses formes d'artisanat dans la vie économique antique : avaient-ils une réelle importance face au poids dominant des activités agricoles ?

Entre 2000 et 2009, j'ai coordonné neuf équipes qui ont travaillé, à Pompéi et Herculanum, sur les teintureries, sur la peinture, sur la vannerie, sur l'artisanat du fer et du plomb, sur la production et le commerce des salaisons de poisson, sur les boulangeries, sur les parfumeries et sur la tannerie. Je me suis plus particulièrement investi dans les recherches sur la tannerie. Nous nous sommes attachés à reconstituer l'histoire de l'ensemble de l'îlot entre le VIe siècle av. J.-C. et 79 de notre ère. Une conséquence inattendue de nos recherches a été la mise au jour d'une maison du IIIe siècle av. J.-C. comportant une salle à banquet de type grec (andron) ornée de peintures d'un style inédit, antérieur au « Premier style » pompéien.

Parallèlement à ces recherches il m'est apparu opportun d'élargir la zone de travail à la ville de Saepinum dans le Molise où j'ai effectué des fouilles entre 2004 et 2009 dans une installation artisanale du haut empire identifiable comme une tannerie. L'intérêt de ce site est d'offrir un ensemble plus tardif mais comparable à celui en cours de fouille à Pompéi et de présenter, comme exposé plus haut, une association entre un moulin à tan et une tannerie.

6. Les infrastructures du commerce : des ports de la Méditerranée aux pistes du désert

Le port de Telo Martius

De 1985 à 1993, j'ai dirigé d'importantes fouilles d'urgence dans plusieurs secteurs de la ville de Toulon. Ces opérations occasionnées par la construction d'un palais des congrès, de parkings souterrains et d'immeubles d'habitation ont mis au jour plusieurs hectares du tissu urbain du port antique de Telo Martius. Telo n'était pas une cité mais une agglomération secondaire dépendant de la cité d'Arles dont le territoire s'étirait le long de la façade maritime entre l'embouchure du Rhône et les îles d'Hyères. Les fouilles ont dégagé à la fois le bassin portuaire (qui a livré, outre un énorme matériel céramique, cinq épaves), les quais et les môles en bois et en pierres, des boutiques ouvrant sur le port, un réseau de rues, des habitations, une auberge, une boulangerie dotée d'un moulin hydraulique, des entrepôts et des thermes publics. L'ensemble des vestiges est datable entre la fin du Ier  siècle av. J.-C. et le Ve siècle de notre ère.

Les ports de Cumes

Dès 2000, lors de ma nomination au Centre Jean Bérard à Naples, j'ai eu en charge un programme de recherches à Cumes dont l'objectif premier était la recherche des ports attestés par les textes mais aujourd'hui invisibles. Cumes est la plus ancienne colonie grecque en Italie, fondée dans la seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C. par les habitants de l'île d'Eubée ; avec des heurs et des malheurs, la cité s'est développés aux époques archaïque, classique et hellénistique, atteignant son plein développement sous le Haut Empire romain et gardant une grande importance à l'époque byzantine. La Surintendance Archéologique de Naples et Caserte a successivement financé des projets de recherche permettant d'effectuer une enquête dans la dépression au sud de l'acropole et au nord, le long des marges de l'ancienne lagune de Licola. Les fouilles ont commencé en 2000 dans la partie méridionale où d'importants bâtiments d'époque byzantine ont été fouillés. À partir de 2001, les recherches se sont déplacées dans la partie nord du site et ont connu une forte intensité en 2001-2002, puis en 2005-2006 durant lesquelles les fouilles ont duré entre 8 et 11 mois par an. Entre 2007 et 2012, les travaux ont eu pour but de compléter les données pour la publication finale. Quatre hectares ont été explorés en surface et en certains points en profondeur permettant de dégager une stratigraphie d'une puissance de 6 mètres couvrant tout le premier millénaire av. J.-C. et le premier millénaire apr. J.-C. Les travaux ont  principalement consisté à dégager la zone située en avant de la porte nord des remparts. Au plus profond, se trouve une partie de la nécropole de l'âge du fer, antérieure à la colonisation grecque. Dans le courant de la première moitié du VIe siècle, avec la construction des murailles, la zone est réoccupée par un sanctuaire extra urbain qui est fréquenté durant cinq siècles. Dans la première moitié du Ier siècle av. J.-C., la construction d'un grand collecteur le détruit partiellement, puis la zone devient une nécropole comportant des tombeaux monumentaux et des columbariums (68 monuments funéraires ont été fouillés, certains pillés, d'autres intacts). En 95 apr. J.-C., est construite la via Domitia qui joignait Pouzzoles à Rome et qui fut utilisée durant tout l'Empire.  la fin de l'Antiquité, les monuments funéraires ont été largement détruits en vue de récupérer des matériaux de construction et des métaux.

Les projets Kymè 1-3 ont donc permis d'éclairer l'histoire environnementale sur sa longue durée et de résoudre, par la négative, la question de la localisation des ports. Il s'avère que l'anse méridionale du site n'a pas pu servir de port puisque, dès l'époque archaïque, l'emplacement possible d'un port est occupé par une plage. Les ports doivent donc, dès la période classique au moins, se situer sur la côte orientale du cap, entre Pouzzoles et Misène.

Les pistes caravanières dans le désert oriental d'Égypte

À partir de 1993 et jusqu'en 2013, une équipe composée de papyrologues dirigée par Hélène Cuvigny (DR au CNRS) et d'archéologues comprenant Michel Reddé (EPHE) et moi-même s'est consituée pour explorer les forts édifiés par l'armée romaine le long de la piste caravanières menant de Coptos / Qift à la Mer Rouge. De 1993 à 1997, nous avons travaillé sur La piste Coptos / Myos Hormos (Kosseir), fouillant sept forts quadrangulaires comportant un puits central et des casernements périphériques. Construits à l'époque flavienne, ils ont été généralement occupés jusqu'à l'époque sévérienne.

De 1998 à 2009, nos recherches se sont déplacées sur d'autres pistes du désert oriental, notamment sur celle reliant Coptos à Bérénice, autre port de la Mer Rouge. Un premier fort, nommé Didymoi, édifié sous Vespasien et occupé de façon continue jusque vers 250, a été fouillé en 1998-2000. Un second fort, nommé Domitianè, puis Kainé Latomia, a fait l'objet de recherches en 2001-2003. Situé plus au nord dans le massif du Mons Porphyritès, il servait de centre pour l'exploitation de carrières de granit appartenant à l'empereur. Occupé de Domitien à Antonin le Pieux, il fait partie d'un complexe comprenant deux carrières, un village de carrier, des écuries, des forges et un temple.

De 2005 à 2009, nous avons exploré deux nouveaux forts sur la route de Bérénice, à la latitude d'Edfou. L'un, Bir Beyzah, est d'époque flavienne ; l'autre, construit en 115 apr. J.-C. portait le nom de Iovis. Occupé jusqu'au milieu du IIIe siècle, il est équipé d'un puits, de citernes, de thermes et de fours à pain, nécessaires à l'entretien des troupes et des caravanes transportant les marchandises à destination de l'Extrême-Orient ou provenant d'Inde et de Ceylan.

Ces recherches sur la zone frontière de l'empire m'ont permis de faire le lien avec mes travaux sur le vin et l'huile en Italie et en Gaule dans la mesure où, pour une part, ce sont des productions de ces deux régions qui transitent par les voies caravanières à destination de l'Inde. J'ai notamment récemment identifié un nouveau conteneur de vin de Campanie qui devait transporter du vin de prix et dont je peux suivre désormais le parcours depuis Pompéi jusqu'à Bérénice en passant par l'archipel de Lipari. Ainsi, je suis à même d'appréhender l'ensemble des flux commerciaux qui animaient ces routes durant le Haut Empire et d'en apprécier les pulsations et les cheminements.

7. Relations commerciales et contacts humains : les épidémies

Le hasard d'une fouille d'urgence m'a conduit à travailler aux côtés d'anthropologues sur la question de l'épidémiologie des maladies infectieuses dans l'Antiquité. En 1989, nous avons fouillé une ferme gréco-romaine et son cimetière à l'emplacement d'un lotissement en construction sur la commune d'Hyères à deux kilomètres du comptoir grec d'Olbia (Var). L'une des tombes du IVe siècle apr. J.-C. contenait le squelette une femme enceinte et son fœtus parfaitement conservé. Une étude approfondie de ce dernier a montré que le fœtus présentait des altérations osseuses qui ne pouvaient s'expliquer que par une syphilis congénitale primaire. Or ce constat n'était pas banal : depuis le début du siècle, la théorie en vigueur était que la syphilis vénérienne n'était pas connue dans l'Ancien Monde et qu'elle avait été ramenée d'Amérique par l'équipage de Christophe Colomb en 1493.

J'ai donc recherché en quelles occasions les Méditerranéens avaient eu des contacts directs avec l'Afrique subsaharienne où nous proposons de situer le foyer originel de la syphilis vénérienne et dans quelles conditions sociologiques la tréponématose endémique a pu muter en maladie sexuellement transmissible. M'inspirant de la théorie de Hudson, j'ai développé l'idée que la civilisation urbaine de l'époque grecque et surtout romaine avait pu former un milieu favorable à cette mutation. La maladie aurait connu un certain développement durant l'Empire et se serait presque éteinte au Haut Moyen Âge, du fait de la dépression démographique et de l'arrivée de nouvelles populations exemptes. Le faible nombre des cas avérés de syphilis serait due à la conjonction de plusieurs facteurs : pratique de l'incinération, destruction massive de squelettes archéologiques, notamment en Afrique du Nord, manque criant d'études paléopathologiques, courte espérance de vie.