Hommage

Jean-Pierre Vernant

 

Ce qui frappe quand on jette un regard rétrospectif sur la biographie de J.-P. Vernant, c’est la cohérence qui existe entre sa vie et son œuvre.

Né à Provins en 1914 dans une famille républicaine, J.-P. Vernant fit des études de philosophie, à Paris, et passa brillamment, en 1937, le concours de l’agrégation de philosophie, où il fut reçu premier, deux ans après son frère Jacques, lui aussi « cacique » d’agrégation de philosophie. Pour l’orphelin de guerre, qui perdit sa mère quelques années plus tard, la famille se réduisit peu à peu à son frère Jacques et aux amis qu’il se fit au Quartier latin pendant ses études, dont il retrouva certains dans la Résistance. Cette expérience qui a sans aucun doute forgé sa personnalité explique pourquoi J.-P. Vernant ne laissait personne indifférent. La relation qui s’instaurait avec lui s’établissait avec un homme qui voyait toujours et d’abord dans ses interlocuteurs et collaborateurs des amis. Ce dont on trouve une sorte d’écho dans la réflexion selon laquelle « l’individu se cherche et se trouve dans autrui, dans ces miroirs que sont pour lui chaque alter ego, parents, enfants, amis » (L’individu, l’amour, la mort, Paris, 1989).

Après sa démobilisation, le jeune professeur de philosophie fut nommé au lycée Fermat de Toulouse. Révolté, malgré ses engagements politiques, par le pacte Molotov-Ribbentrop, choqué par la Défaite et la Collaboration, il y entra rapidement en contact avec ce qui deviendra le Réseau Libération Sud, et en peu de temps, il devint chef départemental de l’Armée secrète (1942), puis chef des Forces françaises de l’Intérieur. Avec Serge Ravanel, il libéra Toulouse, où il entra avec ses hommes le 19 août 1944. Fin septembre, il commandait toute la région Sud-Ouest. Au titre de son activité de résistant, J.-P. Vernant a été fait compagnon dans l’ordre gaullien de la Libération.

À Toulouse, la rencontre du psychologue Ignace Meyerson qui le fit entrer en résistance, détermina également sa carrière scientifique. La psychologie historique l’avait intéressé pendant ses études, mais ce ne fut qu’après la guerre que la collaboration scientifique avec celui qui l’avait inventée se développa. En 1948, Meyerson lui fit rencontrer l’helléniste Louis Gernet, qui avait travaillé sur la naissance de la démocratie à Athènes, et dont les travaux sur la religion des Grecs étaient influencés par la sociologie d’alors ; comme Meyerson, Gernet prônait le comparatisme. L’influence de ces deux hommes orienta l’avenir de J.-P. Vernant. Après un bref passage au lycée, de 1946 à 1948, il fut recruté comme attaché de recherche au CNRS. Philosophe, il avait décidé de travailler sur les Grecs, en souvenir des études de philosophie, et sous l’influence de L. Gernet. Ses premières recherches se plaçaient sous l’égide de Meyerson. À Toulouse, celui-ci faisait des recherches sur l’histoire du travail et des techniques, qui donna même lieu à un colloque en juin 1941, auquel participaient entre autres L. Febvre, A. Aymard, P. Vignaux et M. Mauss. Aussi le premier projet de J.-P. Vernant portait-il sur la notion de travail chez Platon. Plusieurs articles qui sont encore aujourd’hui d’une extraordinaire fécondité restent de ce qui devait être sa petite thèse. La thèse d’État, qu’il n’a jamais faite, devait porter plus généralement sur la notion de valeur, qu’il entendait « débrouiller, comme il écrit, philosophiquement, économiquement, esthétiquement, éthiquement ». Par ces recherches, il pensait pouvoir décloisonner la pensée marxiste. Car, malgré les relations difficiles qu’il avait avec le Parti communiste, il pensait toujours avec ses camarades de la Résistance pouvoir faire évoluer celui-ci. En témoigne son premier livre sur Les origines de la pensée grecque, publié en 1962, qui tentait de démontrer « qu’il ne peut y avoir de vérité en aucun domaine s’il n’y a pas de débat public contradictoire ». J.-P. Vernant entendait dénoncer les partis ou les pays qui estiment qu’il y avait des questions que l’on ne devait pas poser et que la vérité était déjà établie ; à ses yeux, ceux-ci se plaçaient en dehors du marxisme. Mais au-delà de ses relations entre la recherche et les engagements dans le présent, cet ouvrage touchait un point très nouveau dans les études classiques. Vernant essayait de montrer que la raison grecque n’était pas celle du XXe s. À l’exemple de L. Gernet et de I. Meyerson, il ne cessa d’explorer la civilisation grecque, en cherchant dans le comparatisme l’outil qui lui permettait de mesurer l’altérité et l’originalité de la pensée grecque. On peut dire sans exagération que tout ce qui a été écrit depuis les années soixante sur l’histoire politique et le développement intellectuel de la pensée grecque part consciemment ou non du livre de 1962. De plus en plus des chercheurs venus de tous les domaines des sciences de l’Antiquité découvrirent en lisant et en écoutant J.-P. Vernant une nouvelle manière de penser leur domaine et ses méthodes.

Tout en étudiant la naissance de la cité et du droit, l’avènement d’une pensée positive et rationnelle, Vernant entreprit d’explorer aussi d’autres aspects de cette mutation, qui étaient tous déterminés par une façon différente de se représenter ce que nous appelons image, œuvre d’art, littérature, rite et religion, et qui témoignent tous d’après lui d’un changement profond dans les mentalités, entre le VIIIe et le Ve s. avant notre ère, là où Vernant plaçait volontiers une sorte d’« acte de naissance de l’homme occidental ». Tous ces travaux furent réunis, en 1965 dans Mythe et pensée chez les Grecs. Étude de psychologie historique, qu’il dédia à Ignace Meyerson. Ce volume contient à la fois les résultats de ses recherches passés, sur le travail ou sur la naissance de la rationalité en Grèce, mais également la première ébauche de ses travaux futurs, je veux dire les recherches sur le mythe, le double et l’image, la personne dans la religion, ou les extraordinaires études sur l’espace, notamment sur Hestia et Hermès. La religion, qu’il appelait en souriant le dernier palier de ses recherches, car il pensait alors au journal républicain et anticlérical fondé par son grand-père, prit d’ailleurs dès ces années de plus en plus de place dans sa vie professionnelle et dans ses recherches. En 1957, il fut élu à la VIe section de l’École Pratique des Hautes Études dans une direction d’études sur Pensée sociale et religieuse de la Grèce ancienne. Onze ans plus tard, sa chaire fut transférée à la Ve section de l’École pratique. En même temps qu’il donnait un enseignement régulier, en grande partie consacré aux différents aspects de la vie religieuse des Grecs, il animait avec des collègues provenant des domaines les plus divers de l’Antiquité des séminaires comparatifs et critiques consacrés à des problèmes historiques et sociaux comme celui de la guerre. En 1964, ce groupe informel fut transformé en Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes qui fut appelé plus tard Centre Louis Gernet. Cette démarche collective porte encore la marque du présent. Comme J.-P. Vernant l’a dit lui-même dans une interview, c’est par la création du Centre de Recherches comparées des sociétés anciennes comme lieu de débat et de travail sérieux que l’engagement intellectuel s’est substitué à l’engagement politique.

C’est dans ce cercle d’amis que sa vie scientifique se déroulait. Ses livres suivants en portent la marque. Tous devinrent en peu de temps des classiques traduits dans un grand nombre de langues. Avec P. Vidal-Naquet, il écrivit, par exemple, un livre sur Mythe et tragédie en Grèce ancienne, dans lequel la tragédie grecque est définie comme une construction de soi et de l’autre dans le cadre général du développement de la démocratie athénienne.

Ces livres exercèrent une influence qui s’étendait bien au-delà des études grecques. De manière générale, l’approche de J.-P. Vernant, qui reçut dans les années soixante-dix le nom parfois réducteur d’anthropologie historique, eut pour effet de lever les barrières entre les champs méthodologiques ou académiques et d’unifier les études classiques.

J.-P. Vernant avait connu à l’École Pratique plusieurs de ses futurs collègues au Collège de France. Il était naturel que G. Dumézil et C. Lévi-Strauss s’intéressent à ses écrits et à sa démarche. Vernant était en France, avec L. Gernet, l’un des rares antiquisants à recevoir avec intérêt les travaux de G. Dumézil. Nombre de spécialistes de la Rome antique ont d’ailleurs rencontré l’œuvre de J.-P. Vernant à travers G. Dumézil, puisqu’elle posait par exemple à propos de la trifonctionnalité des questions nouvelles (on pense à son article sur le mythe des races dans les Travaux et les Jours d’Hésiode). À C. Lévi-Strauss, ses recherches sur le mythe grec avaient emprunté certains éléments de l’analyse structurale. À l’initiative de ces deux savants, une candidature de J.-P. Vernant au Collège de France mûrit. Elle se fit en deux temps. Lors de la première tentative, en 1970, quand C. Lévi-Strauss proposa de faire créer une chaire pour J.-P. Vernant, l’assemblée des professeurs préféra le projet de J. de Romilly. Quelque temps plus tard, J.-P. Vernant rencontra Anatole Abragam, qui lui fit savoir que de nombreux collègues estimaient qu’il n’y avait pas trop de deux hellénistes au Collège. Deux ans après la première proposition, A. Caquot, un autre collègue de l’École Pratique, le prit sous son aile, comme Vernant l’a écrit, et fit créer la chaire d’Études comparées des religions antiques, qui consacra ses travaux sur la religion grecque. Il est vrai que dans ce domaine encore, il a unifié les études tout en rendant l’approche plus claire. Il a prouvé par l’exemple que la religion incluait, dans l’Antiquité classique, le mythe, la tragédie, la philosophie, les rites, et surtout qu’elle n’était pas une chose en soi, mais qu’elle était produite par une société historique et qu’elle portait la même marque que les autres créations intellectuelles et institutionnelles de cette société. Comme la religion, le mythe, les idées philosophiques et les textes étaient d’après Vernant l’expression de l’univers mental d’une société historique.

Au moment où il fut élu au Collège, il écrivait avec M. Detienne Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs (1974), qui analyse, d’Hésiode à Nonnos de Panopolis, du VIIIe s. avant au Ve s. après notre ère, certains aspects de l’intelligence pratique des Grecs, « engagée dans le mouvant, l’instable, l’incertain, faite d’astuce, d’esprit d’à-propos, de ruse, de tromperie ». Un autre volume, publié en 1979 sous la direction de J.-P. Vernant et M. Detienne sur La cuisine du sacrifice en pays grec renouvela la compréhension des rites sacrificiels, et, on peut le dire avec le recul, l’approche de la religion des Anciens. Même si les auteurs ne percevaient sans doute pas encore clairement la percée méthodologique que les études réunies dans ce volume réalisaient, il est indéniable que sous l’influence de l’anthropologie anglo-saxonne, ils ouvraient la porte vers une meilleure compréhension de ce que les Grecs considéraient comme la piété et les Romains comme la religion, c’est-à-dire l’ensemble des obligations religieuses et des rites. Dans toutes ces études se retrouvent les autres éléments que J.-P. Vernant a toujours étudiés, questionnés et fait analyser, les mythes et les images. Son enseignement au Collège fut notamment consacré aux problèmes de la figuration des dieux, des morts, aux problèmes du masque et plus généralement à la catégorie de l’image. Deux de ses ouvrages, La mort dans les yeux. Figures de l’autre en Grèce ancienne (1986) et L’individu, la Mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne (1989) rendent compte de toutes ces recherches. Mais encore une fois, l’expérience personnelle et la vie de J.-P. Vernant se profilaient derrière ses études, et le lecteur, et avant lui l’auditeur, ne pouvaient se défaire de l’impression que quand Vernant parlait de la mort, de la mort héroïque chez Homère, il avait devant les yeux ses camarades tombés pour la France. C’était poignant aussi de le voir traiter ce sujet, alors que la mort marquait la dernière décennie de sa vie, sans altérer sa générosité ni éteindre complètement son optimisme et sa générosité.

Ceux qui ont fréquenté J.-P. Vernant comme collègue, enseignant ou élève ne peuvent oublier sa capacité d’écoute, ni, on l’a souvent souligné, cette capacité socratique qui était la sienne de reformuler clairement ce que son interlocuteur avait tenté de lui exposer, tout en ouvrant de nouvelles perspectives. Personne n’oubliera non plus son style qui était d’une clarté absolue, ses talents d’orateur et de conteur, qui valurent un grand succès populaire à l’un de ses derniers livres dans lequel il raconte la mythologie grecque. Ce talent de conteur anima la dernière conférence publique qu’il fit, marqué par la maladie, à Aubervilliers, dans le cadre des conférences organisées par notre collègue Carlo Ossola.

J.-P. Vernant impressionnait par l’harmonie complète entre ses engagements dans le présent et son activité scientifique. On peut être d’accord ou non avec son œuvre, mais il est indéniable qu’elle a posé les termes du débat pour toute une génération.

24 juin 2007

John Scheid