Hommage

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Jerzy Grotowski est né à Rzeszow, dans une ville de l’Est de la Pologne, le 11 août 1933. Son père était fonctionnaire dans l’administration des forêts, sa mère institutrice.

Lors de l’invasion allemande de la Pologne en 1939, son père se trouvait au Paraguay. Il put revenir en Europe rallier à Londres le gouvernement polonais en exil, mais il ne regagna jamais la Pologne. Le reste de la famille, la mère et ses deux enfants se réfugièrent dans le bourg paysan de Nienadowka, au Nord de Rzeszow, où ils survécurent dans la terreur à deux occupations successives. En 1950, ils s’installèrent à Cracovie, où les deux enfants purent faire leurs études secondaires et supérieures. L’un, Kazimierz, devint professeur de physique théorique. L’autre, Jerzy, entra à l’École de Théâtre d’État. Après un séjour à Moscou où il put recueillir les leçons des derniers héritiers de Stanislawki, et après ses premiers voyages en Asie centrale, il devint en 1959 dans la petite ville d’Opole le metteur en scène du « Théâtre des 13 Rangs », fondé par l’écrivain et critique Ludwig Flazszen.

Là, avec une poignée d’acteurs rejetés par les Conservatoires de Cracovie ou de Varsovie, commence pour Grotowski l’époque de création dramatique qui l’a rendu universellement célèbre. Pendant de nombreuses années, cette création singulière resta très confidentielle, exposée aux soupçons de la bureaucratie culturelle du régime gagnant de haute lutte son droit à la survie. En 1962, le petit théâtre change de nom : il s’appellera désormais Théâtre-Laboratoire. Une poétique originale avait entre temps pris forme ; elle donna lieu en peu d’années à plusieurs chefs-d’œuvre : en 1962, Kordian, d’après un drame romantique du poète Slowacki ; en 1962-1965, Akropolis, d’après un autre drame romantique du poète Wyspianski ; en 1963, Doktor Faustus, d’après Goethe ; en 1965, Le Prince Constant, d’après Calderon ; et en 1968, Apocalypsis cum figuris, sur un scénario original tissé de textes de la Bible et de T. S. Eliot. En 1962, à la faveur d’un congrès de l’UNESCO à Varsovie, prévenus par l’assistant metteur en scène de Grotowski, l’Italien Eugenio Barba et des critiques parisiens découvrirent cette scène pauvre et splendide. Le Théâtre des Nations de Jean-Louis Barrault réussit à faire venir Grotowski et Le prince Constant à Paris. La sensation fut comparable à celle des Ballets russes de Diaghilew en 1907. En 1969, le même effet se produisit à New York. La comparaison avec les Ballets russes s’imposait d’autant plus que Grotowski avait son Nijinski, un prodigieux acteur qui ne ressemblait à aucun autre et qui lui devait tout : Ryzsard Cieslak.

Pourtant, la poétique du Théâtre-Laboratoire polonais était exactement l’antithèse de celle de Diaghilew. Les spectateurs, en très petit nombre, partageaient le même espace scénique que les acteurs. Pas de décor, pas d’effets de lumière, pas de grimage, pas de costumes. Pour Grotowski, l’acteur est le tout du théâtre et le théâtre est là pour favoriser son passage à un degré d’humanité plus vrai que le degré quotidien. Tout se jouait donc sur l’extraordinaire intensité dramatique et physique d’acteurs supérieurement entraînés, sur les qualités expressives de leur voix, et sur leur présence presque insoutenable dans l’espace. En dépit de son éclat parfois violent, l’action obéissait à la précision rigoureuse et comme nécessaire d’un rite.

À partir de 1969, et jusqu’en 1982, considérant qu’il avait atteint une perfection condamnée à se répéter, Grotowski se lance, avec l’appui de l’Unesco, dans un ambitieux projet intitulé « Théâtre des Sources ». C’est dans son esprit une opération de raccord avec la société moderne d’un patrimoine ethnologique mondial en voie de disparition. Déjà familier de l’opéra de Pékin et de diverses formes du théâtre traditionnel indien, Grotowski séjourne au cours de cette période au Bénin, en Haïti, en Amérique centrale. Il réunit et fait travailler ensemble, en ateliers, des représentants des plus diverses et anciennes traditions rituelles et théâtrales des cinq continents, pour en dégager des pratiques communes.

En 1982, nouvelle coupure. La loi martiale proclamée dans son pays décide Grotowski à rompre définitivement avec la Pologne communiste. Il sollicite et il obtient la nationalité française. Il trouve asile aux États-Unis, où à partir de 1983, il occupe une chaire à l’Université d’Irvine en Californie. Il y poursuit le projet « Théâtre des sources » sous d’autres formes, avec des témoins qu’il fait venir de Haïti, de Bali, de Colombie, de Corée, de Taiwan. Hanté par le désert intérieur auquel les technologies modernes de communication peuvent conduire les jeunes, Grotowski fait un premier bilan des pratiques prétendument « sauvages », pour reprendre le mot de Lévi-Strauss, dont il a fait l’inventaire : il propose des structures (danses et chants) qui favorisent la greffe entre d’anciens savoirs du corps et de l’âme et des jeunes gens issus de grandes villes modernes.

À partir de 1986, Grotowski s’installe définitivement à Pontedera en Toscane, où il dirige un « Workcenter », avec deux groupes de collaborateurs, qui reçoivent de très nombreux hôtes du monde entier, dont Peter Brook et ses acteurs, il se livre à ce qui est, à ses yeux, la synthèse des recherches de toute une vie. Il s’agit toujours de théâtre, mais comme l’a écrit Brook, de théâtre comme « véhicule », un véhicule qui entraîne ses passagers moins à représenter des rôles qu’à se connaître eux-mêmes, et à se reconnaître entre eux. L’inspiration du Workcenter n’est pas sans analogie avec celle des écoles philosophiques antiques telles que Pierre Hadot les a décrites. Les exercices du « Workcenter » se sont notamment concentrés sur la réminiscence de chants anciens dormant dans la mémoire, et sur l’exploration et le partage de l’expérience intérieure dont ils peuvent être le point de départ.

Cette récapitulation trop sommaire des recherches d’un grand artiste humaniste, dont nous avions fait notre collègue depuis 1997, rend très imparfaitement justice à une œuvre par excellence pluridisciplinaire. Nous avions espéré que Jerzy Grotowski pourrait, dans le cadre du Collège, composer oralement ses « mémoires ». Ce fut sa dernière joie, son dernier enthousiasme. La maladie a interrompu trop tôt le second cycle de ses conférences. Elle l’a emporté, parmi les siens, à Pontedera, le 14 janvier 1999. Il laisse un défi et un sillage qui dépassent de toutes parts les limites du théâtre au sens classique, et qui touchent au cœur l’inquiétude contemporaine.

Marc Fumaroli

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