Hommage

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Joseph Bédier est mort le 29 août au Grand-Serre, où il a été inhumé le 1er septembre. Trois d'entre nous ont pu assister à ses obsèques, qui devaient être célébrées dans la plus stricte intimité, mais auxquelles le concours de la population du Grand-Serre et des environs, spontanément rassemblée pour saluer le corps d'un homme qu'elle vénérait, a donné un caractère d'émouvante grandeur.

Je ne puis, aujourd'hui encore, vous rappeler cet événement sans éprouver une profonde émotion. J'ai été l'élève de Joseph Bédier, j'ai été son collègue ; et, parce qu'il m'avait honoré de son amitié, je l'ai trop bien connu pour ne l'avoir pas admiré.

Il y a un peu plus d'une quinzaine d'années qu'invité par les circonstances et par la curiosité du public à son endroit il avait été amené à se définir lui-même devant sa propre conscience, et il avait cru découvrir qu'en somme il était un poète. Il a continué par la suite à le croire. Je ne connais pas beaucoup de vers de sa plume : tout juste une pièce latine qui lui valut un premier prix au Concours général ; un poème mallarméen qu'il s'amusa à faire courir et qu'on prit pour authentique ; une chanson qu'il composa pour la faire chanter à Isaut. Bien que son œuvre fût en prose, il avait pourtant raison de se dire poète. Il l'était par sa sensibilité à la magie du mot, par la façon dont il éprouvait, lui qui n'était point friand de la campagne, les prestiges historiques de la terre française, par le plaisir intense qu'il ressentait à revivre l'aventure des héros, à pénétrer dans l'intime intention de ceux qui les ont chantés, et même à se représenter comme un drame l'effort des critiques de race pour retrouver la vérité parmi tous les mirages du passé. Poète, il l'a été par l'amour qu'il a porté à notre maison et à chacun de vous, Messieurs, par l'enthousiasme qui le prenait et qui mettait un frémissement dans sa voix toutes les fois qu'il avait à parler du Collège et de ceux qui l'avaient servi, par la loyauté chevaleresque, par la ferveur lyrique qui l'animaient dans la défense de nos intérêts matériels et moraux. Il fut bien un poète, qui avait la sûreté du verbe et, ne vous étonnez pas, la plus belle des formes de l'éloquence : l'éloquence du cœur.

Mais ce qui donnait à son inspiration le caractère d'une poésie unique en son genre (comme sont uniques toutes les manifestations de la poésie véritable), c'est qu'elle venait chez lui comme l'efflorescence d'un travail de critique poussé à un point dont il y a peu d'exemples. Il avait un art inégalable d'entrer dans le vif des sujets, de trouver le point faible des systèmes, de jeter à bas les édifices mal construits. Il se plaisait à venir, lui dernier, dans les questions où d'autres avaient inutilement usé leur industrie et à mettre en lumière l'irréfutable vérité qui avait jusque là échappé à tous. Ses yeux pétillaient alors de malice ; mais il ne tirait nulle vanité de son succès. Seulement, comme il avait conscience de tout ce qu'il avait mis en sa recherche de probité, de soins et de scrupule, il détestait que, par légéreté, sottise ou suffisance, on essayât de lui en remontrer. Il lui est ainsi arrivé, sans un mot plus haut que l'autre, par de simples exposés de faits qui étaient des chefs-d'œuvre, de briser des contradicteurs : il ne pouvait résister à l'ordre que lui en donnait la raison ; mais son cœur en restait plein d'émoi et ne s'apaisait que lorsque, droit fait à la vérité, il rencontrait une main tendue vers la main qu'il tendait.

Je crois savoir que, devenu notre administrateur, il a vite conquis une place enviable dans l'estime de ceux d'entre nous qu'on appelle les « scientifiques » et qui jusque-là ne le connaissaient guère. Il l'a dû à beaucoup de raisons dont la principale tenait à une attitude intellectuelle et à des dons d'esprit où instictivement chacun sentait l'homme né pour la découverte du vrai. Il n'aimait pas beaucoup qu'on parlât de science à propos d'études littéraires ; il le tenait pour une faiblesse, pour une prétention déplaisante ou pour une sorte d'usurpation puérile. Il savait que l'homme intellectuel et moral, si complexe, si fuyant, ne se laisse guère atteindre que par des moyens subtils, par des méthodes indéfinissables, par une délicatesse de tact qui ne s'acquiert point et qu'on tient de naissance. Mais ce souci même d'adapter le procédé de recherche à la nature de l'objet, c'est bien, si je ne me trompe, la définition de l'esprit scientifique. Joseph Bédier, en usant de l'esprit de finesse a peut-être été celui de nos historiens littéraires qui, dans ses études, l'a le plus rapproché de l'esprit géométrique.

Notre Collège a beaucoup profité non seulement de l'éclat de son enseignement et du rayonnement de sa personne, mais aussi de tout son effort administratif. Il avait de notre mission l'idée la plus haute et il nourrissait pour nous des ambitions qu'il s'est largement employé à réaliser. Par de sages et prévoyantes initiatives, il nous a ménagé des possibilités dont peut-être les années à venir nous révéleront la richesse. Et c'est dans cette partie de son œuvre, qu'il a peut-être fait l'une de ses plus belles réussites. Car, vous le savez, dans les relations humaines, la situation est bien plus commode d'avoir tort que d'avoir raison : qui a tort n'a qu'à le reconnaître et tout rentre dans l'ordre ; mais qui a raison doit compter sur le bon vouloir d'autrui et n'est pas libre de tout arranger à lui tout seul. Or Joseph Bédier avait souvent raison ; et pourtant il a opéré ce miracle qu'il a toujours, selon l'expression d'un vieux chroniqueur, « tenu notre Collège un et ensemble », c'est-à-dire qu'il nous a maintenus en concorde pour la paix de nos esprits et la force de notre action. C'est, je crois, là l'un des plus précieux bienfaits que nous lui devions : puisse-t-il n'être jamais perdu !

20 novembre 1938

Edmond Faral