Hommage

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Julian de Ajuriaguerra

Notre collègue Julian de Ajuriaguerra s'est éteint à l'âge de 82 ans, le 23 mars dernier. Son œuvre fut consacrée à l'étude des fonctions mentales et de leur développement.

Pour illustrer sa pensée, voici un texte qui figure dans les conclusions des deux dernières leçons de l'enseignement qu'il professa dans le cadre de la chaire de Neuropsychologie du développement qu'il occupa de 1975 à 1981 dans notre Maison.

« Si l'on veut dépasser les contradictions entre ce qui est d'ordre biologique et ce qui relève du psychologique, ou encore entre le psychologique et le sociologique, il faut étudier l'homme dès le commencement, non seulement sur le plan de la phylogenèse, mais sur le plan de sa propre ontogenèse et prendre connaissance de ce que lui offre la nature, mais également de ce que l'homme construit dans le cadre de son environnement. Les ténèbres de l'enfance ne sont ni simple obscurité silencieuse, comme le veulent certains, ni clarté illuminante, comme le prétendent d'autres. Elles sont la confrontation de l'être avec le monde, la naissance d'une opacité constructive, l'ouverture de l'organisme envers sa propre structure et envers le réel, réel qu'il transforme et fait, de son expérience individuelle, un général transmissible et communicable. »

(Bulletin de Psychologie, 1981, 391 (42) 658 et (43) 690

Ce texte, véritable testament intellectuel, résume le projet d'une vie. Ce projet fut de tenter une synthèse des approches de la Psychiatrie qu'il apprit avec Clérambault, Guiraud et Marchand ; de la Psychanalyse dont il fit l'expérience ; de la Neurologie à laquelle l'initièrent les grands neurologues André Thomas, et Lhermitte ; de la Psychologie dont il retint surtout les efforts de synthèse de Piéron et Wallon et l'œuvre du constructiviste Piaget ; et, à la fin de sa carrière, de la Biologie et des théories qui mettent l'accent sur les facteurs génétiques dans le développement.

En ce sens, Ajuriaguerra est un authentique précurseur du mouvement actuel des Sciences cognitives. Il a résolument essayé de rompre les barrières disciplinaires et les interprétations étriquées (ou les querelles d'écoles qu'elles suscitent) pour replacer tous ces moyens au service d'une cause centrale : comprendre le fonctionnement du cerveau humain dans toutes ses dimensions, y compris sociales.

Cet immense et redoutable défi, Julian de Ajuriaguerra a choisi de le relever en se concentrant, comme le précise le texte ci-dessus, sur le développement des fonctions mentales, perceptives et motrices, chez l'adulte et surtout chez l'enfant.

Cette vocation est déjà perceptible dans ses premiers travaux : jeune interne de Psychiatrie à la Salpétrière, il fait une thèse sur la douleur. Il y soutient déjà que la douleur est avant tout une fonction. Il y recherche, derrière les bases neurales et les symptômes, le rôle actif de l'individu, « sujet de la maladie qu'il subit ». Il obtient, en 1938, le Prix Déjérine pour un travail sur les Polynévrites expérimentales. Puis, d'élève devenu collaborateur de Lhermitte, il publie avec lui un volume consacré à la « Psychopathologie de la vision » où sont rassemblées les connaissances sur la dégradation des fonctions visuelles, des plus élémentaires (comme la cécité corticale) jusqu'aux plus complexes (comme les hallucinations).

Professeur agrégé de Neurologie et Psychiatrie en 1946, il prend alors, jusqu'en 1959, la direction, du Laboratoire d'Anatomie Pathologique du Centre Neuro-Chirurgical à l'Hôpital Henri Rousselle de Paris, où il anime un groupe de recherche et de rééducation en Neuro-psychiatrie infantile.

Son travail de clinicien est accompagné de grandes synthèses dans la ligne de son projet. Il publie avec Hécaen, en 1948, un volume sur le « Cortex cérébral » dont le sous-titre « Étude neuro-psycho-pathologique » est significatif puisqu'il devait, dans son esprit, ouvrir la voie à une discipline appelée « Psycho-Neurologie », qui deviendra effectivement, par un renversement des termes, la Neuro-Psychologie.

Toujours avec Hécaen, il publie un autre ouvrage sur la méconnaissance et les hallucinations corporelles. Il y tente un rapprochement des connaissances sur un problème fondamental et aujourd'hui encore d'une grande actualité : le problème de l'intégration de la perception du corps propre, appelée, suivant les auteurs et les disciplines, « image du corps », « schéma postural », « schéma corporel », « image de soi », « somatognosie ». C'est à travers la désintégration de cette perception cohérente et unique du soi à travers les illusions multiples, les dissociations sensori-motrices, qu'il tente d'en comprendre les bases neurales. Il constate, toutefois, l'étendue du problème qui dépasse les strictes données anatomo-cliniques. « Il faudrait faire, dit Ajuriaguerra, la différence entre le corps perçu, le corps connu, le corps représenté, le corps vécu, qui ont des sens différents aux divers moments du développement ».

Devenu, en 1959, Directeur de la Clinique Universitaire de Psychiatrie de Genève, Julian de Ajuriaguerra y reprendra le problème de l'intégration perceptivo-motrice et de ses désorganisations en utilisant des techniques développées par Piaget pour l'étude du développement de l'enfant pour analyser les effets de la démence chez des sujets très âgés.

Avec la vivacité du basque enthousiaste qu'il était, il racontait volontiers à ses amis une expérience qui, disait-il, marqua sa pensée de façon décisive et le convainquit qu'aucune cause n'était perdue : assurant un jour la tournée du département des cas les plus graves dans la clinique Bel Air à Genève, il découvre un malade prostré qui, lui dit-on, était abandonné depuis longtemps dans une posture figée, les médecins ayant perdu tout espoir de le traiter. Ajuriaguerra se met en colère, prescrit un traitement de choc. Le lendemain, ne trouvant pas le malade, il s'enquiert et apprend que ce dernier s'est évadé. Quelques temps après, il le rencontre faisant la queue à la boulangerie. Ce patient lui dit que l'annonce d'un traitement de choc l'avait terrorisé et qu'il avait soudain retrouvé des forces pour fuir.

Ajuriaguerra avait retenu cette anecdote parce qu'il était convaincu que le développement cognitif dépend, de façon majeure, de facteurs affectifs et relationnels, opinion que Wallon avait déjà défendue, qui est loin d'être partagée par tous aujourd'hui, mais qui marqua une génération de psychologues de l'éducation en France.

Un autre problème, qui attire son attention, est celui du tonus musculaire. Cette fonction physiologique, en apparence triviale, intéresse, depuis longtemps. Psychiatres, Neurologues et Psychologues. Déjà avec André Thomas, Ajuriaguerra avait étudié le développement des relations entre tonus et mouvement chez le nouveau-né. Il avait montré les rapports entre l'apparition du répertoire des réflexes et le maintien tonique des attitudes. Ces travaux sont résumés dans l'ouvrage « L'Axe corporel » qu'ils publient ensemble. Les travaux de Wallon sur les relations émotion-tonus, et ceux de Piaget sur les relations entre le tonus et la première période dite « de l'intelligence sensori-motrice », ont donné à cette question une dimension cognitive supplémentaire qui passionne Ajuriaguerra. C'est dans leurs manifestations cliniques qu'il va étudier les relations entre tonus et émotion et montrer le rôle essentiel des facteurs émotifs tels que la surprise, la joie, le rire, etc. dans le déclenchement des troubles toniques paroxystiques comme la cataplexie, l'épilepsie, les automatoses, etc.

L'œuvre de Julian de Ajuriaguerra concernant le développement de l'enfant concerne d'abord les désordres psychomoteurs, tels que la débilité motrice ou les troubles de l'écriture : « Les désordres psychomoteurs dit-il, ne répondent pas à une lésion en foyer. Ils oscillent entre le neurologique et le psychiatrique, entre le vécu plus ou moins voulu et le vécu plus ou moins subi, entre la personnalité totale plus ou moins présente et la vie plus ou moins jouée ».

On lui doit aussi des études sur la spécialisation hémisphérique et ses conséquences sur la latéralisation de l'écriture, dont il comprend l'origine neurologique. Avec Hécaen, il publie « Les Gauchers, prévalence manuelle et dominance cérébrale ». Ses travaux lui inspirent des méthodes pédagogiques nouvelles pour aider les gauchers.

Les données anatomo-cliniques concernant la dominance hémisphérique confirment la relation entre la lésion de certaines zones du cortex cérébral et les déficits observés. Ajuriaguerra montre, par exemple, la relation entre la lésion du lobe pariétal et le syndrome asomatognosique, la lésion du lobe temporal et l'aphasie, la lésion occipitale pour l'agnosie visuelle. De même, il constate le rôle prédominant de l'hémisphère droit pour les troubles des notions topographiques.

Il travaille aussi sur les désordres du langage chez l'enfant. Avec son équipe à Henri Rousselle et à Genève, il étudie l'aphasie, les dysphasies, la dyslexie et la dysorthographie. Il montre, ici encore, la complexité de l'étiologie de la dyslexie et la combinaison probable de facteurs génétiques et épigénétiques qui en font un syndrome original non réductible à une simple combinaison de désorganisations.

Enfin, il faut mentionner des tentatives de compréhension de la dégradation de la fonction symbolique chez les enfants psychotiques ; par exemple, il montre leur réticence particulière à l'égard des phénomènes aléatoires.

Ajuriaguerra laisse derrière lui une école qui s'est consacrée aux aspects cliniques, pédagogiques, psychologiques du développement de l'enfant. À l'image du maître, ses élèves se retrouvent aux frontières des disciplines et tentent d'intégrer les dimensions de la personnalité et de ses désordres dans les contraintes sociales, ou familiales, du développement.

Ce grand démocrate, cet esprit audacieux, sachant défier les bastions des disciplines installées, ce maître généreux de sa personne et de ses idées, a honoré l'esprit et la vocation de cette Maison, qui se doit de lui rendre hommage.

1993

Alain BERTHOZ