Éditorial

Pr Pierre Corvol

Administrateur du Collège de France (2006-2012),
et titulaire de la chaire de Médecine expérimentale (1989-2012)

Qu'un homme devienne centenaire, c'est aujourd'hui presque banal, et c'est un événement privé. Quand cet homme a parcouru le siècle et le monde en transformant, de près ou de loin, certaines des représentations de ses contemporains et leur façon de se connaître eux-mêmes, c'est un événement qui appelle plus de solennité. La communauté intellectuelle, en France et dans beaucoup de pays du monde, célèbre la personne et l'œuvre de Claude Lévi-Strauss à l'occasion de ses cent ans. Il était naturel que l'institution qui s'honore et s'enorgueillit aujourd'hui de l'avoir élu parmi les siens lui rendît hommage, sous la forme d'un colloque qui se tient au Collège de France le 25 novembre prochain, de conférences qui ont lieu les jours suivants, ainsi que du présent numéro de la Lettre du Collège de France.

À personnalité exceptionnelle, numéro exceptionnel : je remercie les collègues et chercheurs qui ont préparé cette Lettre hors série. Et je prie Claude Lévi-Strauss de la recevoir comme un témoignage de la grande estime et de l'admiration unanime et chaleureuse que lui portent les professeurs du Collège, qu'ils aient ou non contribué directement à l'entreprise.

--

Marc Kirsch et Patricia Llegou

Directeurs éditoriaux 

L'anthropologie est un art de l'éloignement, dit Claude Lévi-Strauss. À bonne distance, les formes se dégagent du fouillis du réel, on peut percevoir la diversité comme variation et entendre le thème. À bonne distance, le fourmillement des étoiles peut s'ordonner en constellations. Mais tandis que les constellations ne sont guère que la projection sur le divers du ciel de motifs mnémotechniques - utiles à l'orientation et aux usages humains, mais sans pertinence quant aux astres eux-mêmes -, Les Structures élémentaires de la parenté et les Mythologiques décèlent, parmi les multiples reliefs des paysages culturels, ceux qui révèlent l'affleurement en surface de structures profondes qui organisent l'expérience humaine.

C'est le propre de l'anthropologue de parcourir les paysages ethnologiques les plus éloignés, de s'avancer jusqu'aux marches des territoires humains, pour finalement, observant le lointain, nous éclairer sur le proche et nous parler de nous. Comme d'autres grands humanistes, comme Montaigne, comme Rousseau, Claude Lévi-Strauss, parlant de ceux que l'on dit primitifs et sauvages, ne s'est pas contenté de conclure qu'ils sont comme nous, il a montré que nous étions comme eux. En se mettant à distance, en s'éloignant d'une culture qui est la sienne, en s'éloignant sans doute aussi de soi-même, c'est l'humain tout entier que l'anthropologue tente d'embrasser du regard. C'est ce qu'a fait Claude Lévi-Strauss. Peu d'hommes ont autant de titres à prononcer le vers magnifique et redoutable de Térence : Homo sum, et humani nihil a me alienum puto. Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.

Le présent numéro a tenté modestement de considérer Claude Lévi-Strauss, selon le titre de l'un de ses livres, de près et de loin, pour éclairer quelques facettes de l'homme et de l'œuvre. Outre des présentations théoriques, les articles et interviews de ses collègues du Collège de France et d'anthropologues étrangers offrent un témoignage sur l' œuvre institutionnelle et sur la place qu'occupe Lévi-Strauss dans l'anthropologie, en France et dans le monde. Deux textes inédits de Maurice Merleau-Ponty (ses rapports à l'Assemblée des professeurs du Collège de France pour la création de la chaire et la présentation du candidat), permettent de mieux comprendre la réception de la pensée de Lévi-Strauss au tournant des années 1960. Les textes de Lévi-Strauss lui-même qui sont republiés ici, deux articles de 1958 et 1996, démentent la réputation que lui ont faite certains critiques d'être abstrait et coupé du réel. Dans l'interview parue dans L'Express en 1960, il est question du travail de l'ethnologue et de la nature de l'anthropologie. D'autres extraits présents dans le volume rappellent les accents humanistes d'un anthropologue à qui l'on a tant reproché d'être structuraliste.

Nous reprenons également quelques passages de Claude Lévi-Strauss évoquant sa vie au Collège de France ; Yves Laporte, ancien administrateur du Collège, en relate un épisode significatif. Enfin, des chercheurs du Laboratoire d'anthropologie sociale retracent les conditions de la création de ce Laboratoire, présentent l'outil de travail que sont les Human Relations Area Files, certains aspects des travaux et de la personne du fondateur du Laboratoire ainsi que le volume de ses Œuvres récemment publié dans la collection de la Pléiade.