Lettre n° 10

Éditorial

Theodor Berchem

Titulaire de la chaire européenne (2003-2004)

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Le Collège de France : tradition et progrès

Transmettre et aller de l'avant - sens premiers des mots latins traditio et progressio - sont depuis toujours la double tâche de l'université européenne. Transmettre aux générations suivantes le savoir acquis et les valeurs vivantes tout en progressant avec elles vers le nouveau et l'inconnu, telles sont ses deux fonctions essentielles.

Le Collège de France, fondation de réforme et d'avant-garde, incarne, lui-aussi, ces principes de façon exemplaire, et même sans contrôle de connaissances ou attributions de diplômes et de titres. Depuis les six premiers « lecteurs royaux » nommés par François Ier en 1530, qui donnaient des cours gratuits et ouverts à tous, jusqu'aux cinquante-deux titulaires français ou étrangers des chaires actuelles, les trois missions du Collège de France furent comme pour les universités :

- la conservation du savoir comme patrimoine de la nation et de l'humanité,
- la transmission intergénérationnelle de ces savoirs, et de plus en plus,
- l'accroissement de ces savoirs par la recherche.

La conservation du patrimoine est garantie par les personnalités prestigieuses du corps enseignant et par les fonds bibliothécaires extrêmement riches et spécifiques du Collège.

La transmission du savoir se concrétise par le devoir de chaque professeur du Collège de France d'enseigner tous les ans sa propre recherche en cours. Ce principe d'unité de la recherche et de l'enseignement, « die Einheit von Forschung und Lehre », conçu au début du XIXe siècle par Wilhelm von Humboldt, a fourni le modèle même de l'université moderne. C'est pour cela que les professeurs et maîtres de conférences en France s'appellent aujourd'hui enseignants-chercheurs.

L'unité de la recherche et de l'enseignement dans la même personne est la meilleure garantie pour la transmission la plus rapide des derniers résultats de la recherche, qu'elle soit fondamentale ou appliquée. Les principes du Collège de France sont pour ainsi dire du Humboldt avant la lettre.

Pour avoir un impact encore plus important le Collège de France a réalisé une réforme importante en s'ouvrant vers l'extérieur : d'une part en adoptant le principe des cours « hors les murs », depuis 1976 en province et depuis 1988 à l'étranger. D'autre part, en invitant des étrangers, avec la création en 1989 de la chaire européenne et en 1992 de la chaire internationale. De plus deux chaires vacantes permettent d'inviter une cinquantaine de professeurs français et étrangers pour des conférences ponctuelles.

L'accroissement du savoir est au cœur des recherches menées par les professeurs du Collège. De grands noms de la science et un nombre impressionnant de prix Nobel au cours des années en témoignent. Profitant d'une charge d'enseignement allégée (26 heures par an) ainsi que de tâches pédagogiques et administratives réduites, les membres du Collège consacrent la plus grande partie de leur temps à la recherche, qui est souvent un travail d'équipe. Les chaires du Collège sont aussi des points de cristallisation de la coopération entre centres de recherche aussi bien universitaires qu'extra-universitaires.

C'est un grand honneur pour moi d'être titulaire de la chaire européenne cette année et je me réjouis de réfléchir dans les murs de cette prestigieuse institution sur l'avenir de l'université et l'université de l'avenir, titre de mon cours - séminaire auquel j'invite tous ceux qui se passionnent pour le sort de cette vénérable institution et qui essayent de la faire progresser.