Lettre n° 17

Éditorial

Interview de Jacques Glowinski

Administrateur du Collège de France

Entretien : Marc Kirsch

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M. l'Administrateur, vous arrivez au terme de votre second mandat, au cours duquel vous avez poursuivi le projet de rénovation du Collège de France. Plus qu'une modernisation des bâtiments, vous avez voulu en faire une rénovation de l'institution tout entière. Comment est né ce projet ?

Tous les administrateurs du Collège de France ont eu à s'interroger sur la manière de développer et de faire évoluer cette institution. En ce qui concerne les évolutions récentes et la rénovation qu'il m'est revenu de mener à bien, la réflexion a commencé à l'époque où l'administrateur était M. Laporte, qui a joué un rôle déterminant notamment pour l'ouverture du site de la rue d'Ulm et l'extension du Collège aux locaux de l'école Polytechnique. Autre personnalité marquante, François Morel rêvait d'un Collège de France différent, avec des laboratoires refaits à neufs. Mais c'est sous le mandat d'André Miquel que les choses se sont vraiment concrétisées. M. Miquel m'a confié la vice-présidence de l'Assemblée, et très vite, dans l'équipe que nous formions avec lui et Marc Fumaroli, nous nous sommes préoccupés de la question des locaux. Il paraissait impossible de développer une politique scientifique ambitieuse sur la base logistique existante : tant du point de vue de l'état des bâtiments que de la répartition des fonctions dans les différents locaux, les développements successifs imposés par des contraintes conjoncturelles avaient conduit à une situation peu compatible avec un plan d'ensemble cohérent. Un réaménagement de grande envergure s'imposait.

Je remis à André Miquel une première note estimant à environ 350 millions de francs le coût de la rénovation du site Marcelin-Berthelot. Quelques jours plus tard, il rencontrait Émile Biasini, alors secrétaire d'État chargé de la mission des grands travaux créée par François Mitterrand. M. Biasini proposa d'inscrire la rénovation du Collège de France au compte des derniers chantiers de la mission des grands travaux. À l'automne 1991, la décision fut prise : à défaut d'un financement total de l'opération, le gouvernement s'engageait dans un premier temps à verser au Collège de France 100 millions de francs pour démarrer les travaux. L'aventure commençait : il fallait établir une programmation puis organiser un concours d'architecture et lancer le projet. L'Assemblée me confia la responsabilité de cette entreprise. J'ai longtemps espéré que les travaux seraient achevés avant la fin de mon mandat. Ce ne sera malheureusement pas le cas, mais j'aurais grand plaisir à poursuivre cette mission jusqu'à son terme - si mes collègues le souhaitent.

Pas de lassitude devant ce grand chantier ?

Émile Biasini m'avait prévenu que le chemin serait semé d'embûches, qu'il faudrait faire preuve de ténacité, puisque le financement total n'était pas assuré. Il m'avait dit qu'il y aurait des heures de gloire, mais aussi des crises et des moments de découragement. J'étais loin d'imaginer à quel point ses mises en garde étaient justifiées. Les obstacles ont été nombreux. Depuis le début de ce projet, j'ai rencontré deux présidents de la République, les premiers ministres qui se sont succédés et de nombreux ministres, ceux de l'Éducation nationale et de la Recherche et dans certains cas ceux de la Culture. En dépit de la différence des personnalités et des positions politiques, pratiquement tous ont manifesté un grand désir d'aider le Collège, en tenant compte de leurs contraintes et des moyens mobilisables.

J'ai constitué un petit groupe avec quelques professeurs et deux maîtres de conférences. En nous appuyant sur la collaboration précieuse de Philippe Briaucourt, sur ses compétences techniques et sa connaissance de la maison, nous avons écrit ensemble un projet - assez futuriste à l'époque, puisque nous examinions tous les bâtiments pour établir un programme qui incluait déjà les amphithéâtres installés sous la cour. C'est de ce document que sont partis les programmateurs pour déterminer les différentes fonctions. Cette réflexion séminale a permis de se projeter dans l'avenir pour se figurer ce qu'allaient devenir ces locaux et pour imaginer une cohérence fonctionnelle. Il est apparu nécessaire de regrouper la physique, la chimie et la biologie sur le site Marcelin-Berthelot pour créer une entité homogène et éviter une balkanisation des fonctions disséminées sur trois lieux.

Une fois l'opération engagée, nous avons constamment bénéficié de l'aide de nos interlocuteurs à la Mission des grands travaux puis à l'Établissement public de maîtrise d'ouvrage des travaux culturels (EMOC) qui lui a succédé. Plusieurs des architectes avec lesquels j'ai travaillé sont devenus des amis.

À quoi correspondent les différentes phases du projet ?

Les premières réflexions remontent à 1991, le concours a eu lieu en 1992. Les locaux d'enseignement et le centre de conférences au sous-sol furent inaugurés en 1998, sous le mandat de M. Dagron. Mais pendant que se déroulaient les travaux de la première phase, nous préparions la suite. Travail de Sisyphe. À plusieurs reprises, nos interlocuteurs au gouvernement ont envisagé de planifier tout le reste de l'opération et d'en programmer intégralement le financement. Chaque fois, un changement de gouvernement inopiné nous obligeait à reprendre la négociation depuis le début.

Il y a eu des moments de tension. Nous avons rencontré une difficulté très sérieuse entre les deux premières phases, dans les années 1998 à 2000, qui marquent le début de la rénovation des laboratoires. Pour la 2e phase, on nous a contraints à lancer un nouveau concours d'architecture, avec de nouvelles estimations financières, bien que le premier concours ait porté sur l'ensemble du projet. Nous avons perdu beaucoup de temps, et c'est une seconde équipe qui a pris le relais. Puis, en 1999, le projet s'est trouvé bloqué pendant toute une année, le contrôleur financier du ministre de la recherche - qui était à l'époque, M. Claude Allègre - refusant de signer les décisions qui avaient été notifiées. 100 millions avaient été utilisés à d'autres fins. Pour ne pas ralentir les travaux, j'ai eu recours alors aux fonds propres de notre établissement. Le Collège de France a donc financé lui-même une partie importante des travaux : l'institut de biologie, l'amphithéâtre Halbwachs, la rénovation de la rue d'Ulm, qui n'était pas prévue dans le projet initial, celle des bureaux des professeurs et de l'administration, etc.

Lorsque j'ai été nommé administrateur, en 2000, mon premier souci fut de récupérer les sommes qui avaient été prélevées sur la dotation originelle, en mettant dans la balance l'éventualité de ma démission. J'ai sollicité le président de la République, M. Chirac, qui avait inauguré lui-même la première tranche des locaux rénovés, en 1998, et qui s'était engagé à ce que l'opération se poursuive jusqu'à son terme. M. Chirac a demandé au Premier ministre, M. Jospin, de clarifier la situation afin que le Collège de France puisse achever normalement sa rénovation. Je dois ajouter que nous avons été soutenus également par la mairie de Paris, de façon financièrement modeste mais très symbolique, grâce à une décision de M. Tiberi confirmée par M. Delanoë.

Où en sommes-nous aujourd'hui ?

Pendant ces 6 ans, nous avons terminé les opérations dont j'ai parlé. Nous en sommes en ce moment à la rénovation des laboratoires, c'est-à-dire à la 2e phase élargie, qui doit se terminer début 2008, bien après la fin de mon mandat. Depuis 2004, ma préoccupation principale a été d'obtenir le financement de la troisième et dernière phase. Grâce au soutien de M. Monteil, directeur de l'enseignement supérieur, puis du Premier ministre, M. de Villepin, et de ses conseillers, ainsi que de M. Goulard, ministre de la Recherche, les décisions majeures ont été prises : le projet sera réalisé intégralement, la troisième phase du projet sera réalisée dans la continuité de la deuxième, sans interruption des travaux. Cet engagement notifié par courrier en septembre dernier m'a été confirmé il y a quelques semaines, lors de la venue au Collège de France de M. de Robien. L'ensemble de cette opération pourrait s'achever en 2010 - elle aura duré près de vingt ans.

Au fil des années, le projet a bien sûr évolué et il s'est élargi, mais les idées fondamentales sont restées inchangées. Je voulais que la rénovation présente une grande homogénéité : il fallait marquer l'identité de l'institution à travers l'allure générale des locaux, caractérisés par la transparence, le recours à des matériaux nobles, le refus de céder aux modes. Pour conserver l'esprit des lieux, il fallait introduire l'architecture contemporaine en jouant harmonieusement avec les constructions existantes et les contraintes attachées à des bâtiments classés.

Cela a représenté un travail énorme, mobilisé des énergies considérables, une volonté et une obstination de tous les instants, qui ont pu conduire en certaines occasions - on m'en a fait quelquefois le reproche - à hâter les décisions pour ne pas ralentir le mouvement et compromettre l'action. J'ai beaucoup travaillé avec les architectes, j'ai discuté jusqu'au détail des matériaux et des volumes. J'ai côtoyé les gens du bâtiment, et j'ai été heureux de travailler avec eux, comme ils ont été heureux, je crois, de s'investir dans ce projet - peut-être ont-ils été sensibles, eux aussi, à l'esprit du Collège de France et au respect qu'inspirent toujours les grands noms qui ont marqué son histoire.

Vous en parlez avec passion.

J'ai toujours eu la passion de l'architecture et j'ai voulu réfléchir en termes de liens entre architecture et fonction. J'étais persuadé que l'architecture pouvait changer l'image de cette institution, et j'espérais que mes collègues et tous les gens qui travaillent au Collège de France s'approprieraient cette nouvelle image et que cela contribuerait à modifier les relations et l'atmosphère même de l'institution. Qu'une architecture décloisonnée favoriserait l'ouverture et l'attractivité du site, et donnerait une meilleure image de cette institution qui doit être un creuset, un centre de réflexion contribuant au rayonnement de notre pays dans le domaine de la science et de la culture.

Le résultat a dépassé mes espérances. Je pense que c'est un des éléments déterminants de la stratégie de changement et de l'évolution du Collège de France. La rénovation lui a donné un impact considérable. En rattrapant les retards accumulés, on a enclenché une dynamique qui a mis toute l'institution en mouvement. En réalité, on a fait bien plus que dépoussiérer les vieilles pierres : en redonnant au Collège de France une apparence plus digne de son prestige, en créant un outil de travail adapté à une véritable stratégie scientifique, on le tourne résolument vers l'avenir.

Avec les nouveaux projets liés aux bibliothèques, on procédera également à une rénovation - légère - du site « Cardinal Lemoine, déjà restructurés en son temps par M. Laporte. On peut donc espérer qu'en 2010-2011, toutes les personnes qui travaillent au Collège de France seront dans des conditions de travail tout à fait satisfaisantes, et que l'outil répondra pleinement aux missions de l'institution.

Il ne m'appartient pas de porter un jugement sur la réussite de cette opération. Je suis reconnaissant à tous ceux qui se sont investis dans le projet, en particulier la petite équipe du Collège qui a travaillé à effectifs et à moyens constants. Je pense à M. Briaucourt, M. Jestin et M. Rigoni, mais il serait injuste, ne mentionnant que quelques noms, d'oublier tous les autres. C'est un grand effort collectif, auquel beaucoup, au Collège de France, ont apporté leur contribution, avec leur énergie et leur compétence. Je les en remercie et je regrette que nous n'ayons pas toujours pu récompenser comme ils le mériteraient tous ceux, scientifiques et administratifs, qui ont participé à cette entreprise. Il faut noter que les chaires et les laboratoires du Collège de France ont continué à vivre et à travailler, pendant toute la durée des travaux. Il a fallu composer avec les contraintes, déplacer les équipes, trouver des solutions alternatives, etc.

J'observe que, partant d'une situation incertaine et d'un projet difficile, nous sommes parvenus peu à peu, au fur et à mesure des réalisations, à mobiliser les enthousiasmes. La confiance s'est installée progressivement, et un projet qui pouvait paraître trop ambitieux au départ s'est finalement rallié tous les suffrages et a suscité également des réactions très positives venues de l'extérieur. L'ampleur du projet a cessé de faire peur, elle a contribué à donner confiance à l'institution et à renforcer son ambition dans tous les domaines.

Je veux souligner aussi que lors de la programmation initiale, en 1992, l'ensemble des travaux avait été estimé à 600 millions de francs. Nous atteindrons probablement un montant équivalent à 800 ou 850 millions : compte tenu de l'inflation et du fait que nous avons rénové beaucoup plus de bâtiments que prévu - tout le site de la rue d'Ulm et en partie certains espaces du site Cardinal Lemoine -, la dérive est très faible. En outre, le Collège de France aura financé plus du quart de l'opération sur ses fonds propres, ce qui est la preuve de l'engagement collectif de l'institution dans ce projet.

Les questions financières ne concernent pas uniquement la rénovation. Comment s'est déroulée la négociation concernant les contrats quadriennaux et le financement global du Collège de France ?

Une autre grande source de préoccupation concernait une difficulté qu'ont rencontrée tous les administrateurs qui m'ont précédé : le processus d'évaluation de l'institution. Ce point a été souligné dans un rapport de la Cour des comptes, qui m'a demandé, au début de mon mandat, de trouver des modalités et des critères permettant d'évaluer notre institution en fonction de ses missions.

Le Collège de France a trois missions : enseigner la recherche en train de se faire, contribuer à la recherche et à la formation à la recherche de haut niveau, et enfin, participer au rayonnement de la France dans le domaine de la science et de la culture. Il est ouvert à un public très large, mais ne délivre aucun diplôme. C'est une institution tout à fait particulière : aucune autre institution dans le monde ne fonctionne de cette façon. Elle ne peut pas être comparée à une université, et pourtant, depuis que les contrats quadriennaux existent, l'institution a constamment été évaluée selon les mêmes modalités que les universités.

Dans le dernier contrat quadriennal, pour la première fois, la mission d'enseignement et de diffusion des connaissances a été prise en considération par la Direction de l'enseignement supérieur. Jusque là, le système était fondé sur une évaluation de l'activité des laboratoires et un financement de chaque laboratoire. Or en réalité, la plupart de ces laboratoires appartiennent déjà à des organismes de recherche : par conséquent, ils étaient soumis à une double évaluation. En revanche, les missions d'enseignement et les autres missions n'étaient pas prises en compte dans l'évaluation. En outre, les professeurs littéraires qui n'ont pas de laboratoire étaient condamnés au statu quo. Au cours des deux contrats quadriennaux que j'ai négociés en tant qu'administrateur, nous avons donc décidé, d'une part, d'augmenter le financement de nos collègues littéraires par rapport aux chaires scientifiques disposant de laboratoires, parce qu'ils étaient dans la situation la plus difficile, et d'autre part, de créer des lignes budgétaires nouvelles permettant d'asseoir la politique du Collège de France et sa stratégie.

Pendant mes deux mandats, l'augmentation totale du budget de l'institution aura été voisine de 30 %. Mais, malgré tous nos efforts et en dépit des changements de stratégie et des évolutions considérables du Collège, je n'ai fait que rattraper, en euros constants, le niveau du budget de l'année 1992, qui avait ensuite connu des baisses importantes jusqu'en 2000. Une partie du chemin a été faite : mes successeurs auront la difficile tâche d'augmenter encore le budget de l'institution, que ce soit sur des fonds de l'État ou sur ses fonds propres, pour qu'elle puisse effectivement accomplir ses missions.

De ce point de vue, un élément déterminant fut la création du Comité d'orientation scientifique et stratégique : le COSS. Lancé sous le double patronage du ministère de la Recherche et du ministère des Affaires étrangères, ce comité est composé de douze personnalités étrangères. Avant le deuxième contrat quadriennal, le COSS a remis un rapport au Président de la république et aux différents ministres concernés. Dans ce rapport, il analysait toutes les missions et émettait différentes suggestions, notamment au sujet des modalités d'élection des professeurs. Le COSS est donc un élément moteur de la politique scientifique et de la stratégie internationale du Collège. Son action est très appréciée non seulement au niveau de l'Assemblée des professeurs et des autorités de tutelle, mais aussi à l'extérieur du Collège de France. C'est pourquoi l'un des points forts du contrat qui vient d'être signé est le renforcement du COSS. La moitié de ses membres doit être renouvelée prochainement.

Par ailleurs, la nouvelle loi sur la recherche a permis de discuter avec les plus hautes autorités de l'État - conseillers du Premier ministre, ministres de tutelle - du problème de la spécificité du Collège de France et de la recherche d'un statut permettant une évaluation plus juste et plus conforme à ses missions. Nous attendons les réponses officielles qui seront données à nos demandes - des demandes acceptées au cours des négociations.

Quel est le rôle de l'administrateur, dans un Collège de professeurs ?

Toutes les grandes orientations du Collège, toute stratégie ou décision importante qui engage l'institution, ne peut être prise que par l'Assemblée des Professeurs. L'administrateur n'est jamais seul : il y a le bureau, et surtout l'assemblée. Toutes les propositions qui ont été faites par moi, par le bureau ou par certains professeurs ont été acceptées par l'Assemblée, et c'est cette unanimité constante qui a permis de progresser rapidement. Pour changer les choses, il est essentiel d'avoir des perspectives claires et d'aller vite. Mais la participation est nécessaire : pas de stratégie de changement sans une participation active. C'est ce qui s'est produit. Cette rénovation est la mise en œuvre d'un projet collectif nourri d'idées proposées par beaucoup de mes collègues, que j'ai reprises et essayé de mettre en valeur.

Il faut ajouter que le bureau a joué un rôle déterminant. La cohésion entre ses membres était très grande : entre M. Zink, M. Yoccoz, Mme Terrasse-Riou et M. Rigoni, il n'y a pas eu de divergences majeures - et nous sommes toujours parvenus à des accords. J'ai pris, il y a un peu plus d'un an, la décision d'élargir le bureau. Je voulais accroître la contribution de mes collègues pour bénéficier d'une plus grande complémentarité de compétences et d'avis. Non pas que toutes les décisions doivent se prendre à l'unanimité complète : il y a toujours des clivages et je considère que c'est une bonne chose, même si pour avancer, il est nécessaire de les surmonter. La position de l'administrateur est toujours délicate de ce point de vue, et il faut trouver un mode de gouvernance qui parvienne à équilibrer la délibération et la décision collective avec les impératifs de l'action. De ce point de vue, il reste sans doute à trouver une manière plus satisfaisante d'associer le conseil d'établissement à la vie de l'institution et de lui faire une plus grande place dans la définition et la réalisation de ses objectifs. Il est certain, en tout état de cause, que ce grand projet de rénovation n'aurait pas pu être mené à bien sans une très large adhésion collective, et surtout sans la participation et l'engagement actif et souvent enthousiaste d'un grand nombre de personnes.

Quelles ont été les grandes orientations de votre action ?

Dans les actions que j'ai menées, j'ai toujours eu à cœur ne pas négliger trois domaines qui me paraissent décisifs : la communication, la convivialité et l'ouverture.

À l'occasion de leurs voyages à l'étranger, mes collègues et moi avons souvent rapporté l'impression que le Collège de France n'était pas suffisamment connu et que son rôle n'était pas assez apprécié par les politiques. Un effort d'information sur les missions et les activités du Collège de France s'imposait. La politique de communication du Collège devait changer de dimension. C'est aujourd'hui un élément stratégique de la vie d'une institution, quelle qu'elle soit. Nonobstant un certain idéal que les chercheurs continuent d'entretenir, et qui est sans doute lié de façon très étroite à l'éthique de la recherche, il faut néanmoins faire ici quelques concessions pragmatiques à un réalisme de bon aloi.

Une vraie politique de communication suppose une professionnalisation et la contribution de consultants extérieurs. Elle a plusieurs vecteurs. Le premier est la Lettre du Collège de France : elle permet aux gens de s'exprimer et de présenter leurs activités. Organe de communication interne, c'est aussi un vecteur de diffusion de l'identité du Collège qui en façonne une image publique, telle que nous souhaitons la transmettre à nos interlocuteurs - les institutions françaises ou étrangères tout comme le grand public.

J'ai été très attentif également à la communication interne : j'ai pris l'habitude, en particulier, de diffuser à mes collègues avant chaque assemblée une note d'une quinzaine de pages récapitulant et expliquant toutes les décisions et les actions du bureau, et les relations du Collège avec l'extérieur. Ces notes sont communiquées au Conseil d'établissement et à l'Assemblée. Elles constituent les archives d'un mandat.

Par ailleurs, dans le cadre nouveau dont nous disposons aujourd'hui, j'avais à cœur que le Collège devienne un lieu où l'on sache accueillir les gens et les événements d'une manière qui soit digne d'une institution d'exception. Il serait vain et déplacé de vouloir bâtir un prestige sur le faste des locaux et des réceptions. Mais il entre dans les missions et dans l'esprit du Collège de France d'être un lieu d'accueil et d'ouverture, et cette forme de convivialité en fait partie. Ainsi, grâce notamment à l'implication des personnels de l'administration, nous pouvons désormais inviter nos interlocuteurs et nos partenaires, chercheurs, mais aussi politiques, dans d'excellentes conditions ; nous pouvons héberger des colloques et des manifestations de grande ampleur dans des locaux bien équipés et leur garantir les services et les prestations qu'ils sont en droit d'attendre d'un tel établissement.

J'en viens à la question de l'ouverture. Le Collège n'est pas le Collège du Ve arrondissement. C'est François Ier qui lui a donné son nom, et c'est l'histoire qui en a fait le Collège de France. Il a connu par le passé de grandes heures, nourri de grandes ambitions, mobilisé l'intelligence et l'énergie de personnalités hors du commun. Le Collège a besoin du soutien de l'État, mais il a des partenaires évidents, qui sont les organismes de recherche tels que le CNRS et l'INSERM, et des institutions comme l'EPHE, l'EHESS, l'Institut Curie, etc. - que beaucoup de professeurs ont fréquentés. Nous avons aussi des liens privilégiés, pour de multiples raisons, avec l'École normale supérieure. À un moment crucial de la construction européenne, où il devient nécessaire d'atteindre une masse critique, ce partenariat s'est imposé naturellement. L'ouverture se concrétise aussi dans les enseignements. Le Collège s'était déjà doté d'une chaire européenne et d'une chaire internationale dont les titulaires sont nommés pour un an. Nous avons créé deux nouvelles chaires fonctionnant selon les mêmes modalités : la chaire de Création artistique et la chaire d'Innovation technologique - Liliane Bettencourt. Par là, le Collège de France renforce son rôle en matière de créativité aussi bien dans le domaine de la culture que dans celui de l'industrie. C'est une nécessité souvent soulignée de notre époque que d'ouvrir le monde académique et de mettre la recherche en relation avec l'entreprise et la vie économique. Elle a motivé en particulier la création, en novembre 2004, du Comité Budé, qui réunit une trentaine de dirigeants de grandes entreprises et des professeurs du Collège. Nous avons commencé à tisser des relations, à créer un réseau. Il reste un long chemin à parcourir pour parvenir à mener en commun des projets concrets. C'est un enjeu très important pour l'avenir.

Il faudrait mentionner d'autres aspects de cette politique d'ouverture, notamment les antennes du Collège situées hors des sites parisiens. Nous avons des implantations importantes par exemple à Strasbourg : ces liens se renforcent et se perpétuent. D'autres se créent, comme celle de l'Europole de l'Arbois, à Aix en Provence, en partenariat avec le CEREGE, les universités associées au projet et les instances politiques de la région qui l'ont favorisé.

Quelles sont les missions du Collège de France et que doit être sa politique internationale ?

C'est une question essentielle. Remarquons d'abord que le Collège de France s'ouvre au monde : la proportion de professeurs étrangers est en nette augmentation, et nous accueillons beaucoup de jeunes chercheurs étrangers. En sens inverse, le Collège va à la rencontre du monde : conformément à l'esprit de liberté de l'institution, les professeurs ont aujourd'hui la possibilité de donner un tiers de leur cours où bon leur semble, en France ou à l'étranger. Ces dispositions, initiées par M. Nozières et M. Miquel, ont été beaucoup développées au cours des dernières années. Pour donner une forme institutionnelle à ces échanges, nous avons établi des accords avec un grand nombre d'institutions étrangères. Une dizaine de conventions ont été signées au cours des trois dernières années. Elles présentent plusieurs avantages. Tout d'abord, elles contribuent à la diffusion des connaissances et de la recherche française à l'étranger. Ensuite, elles devraient permettre à long terme de créer des relations nouvelles avec des chercheurs au niveau international. Enfin, elles participent du rayonnement de la France à l'étranger, et renforcent nos liens avec les représentations françaises dans le monde, ambassades et centres culturels et scientifiques.

Le présent numéro de la Lettre comprend un article présentant nos actions internationales. Je souligne le fait que les professeurs honoraires pourront désormais participer à ces enseignements : à cet effet, on a créé pour eux un statut juridique particulier, obtenu lors de la négociation du contrat quadriennal. Il est prévu que certaines personnalités scientifiques de l'École normale supérieure pourront à l'avenir bénéficier elles aussi de ces conventions. Ces professeurs sont des ambassadeurs de la diffusion des connaissances, et des représentants du Collège de France à l'étranger. C'est un élément important de la politique internationale et du rayonnement de l'institution.

L'image du Collège et sa diffusion bénéficient également de la série des grands colloques de rentrée dans lesquels Jean-Pierre Changeux et plusieurs autres collègues ont joué un rôle déterminant. Ces colloques ou symposiums consacrés à de grands problèmes de société marquent le début de chaque année universitaire. Dans le même ordre d'idées, à l'issue de discussions que j'ai eues avec M. Jacques Reisse, secrétaire général du COSS, nous avons décidé d'organiser tous les ans un colloque international qui aurait lieu dans une ville européenne. Le premier s'est tenu à Bruxelles en mars dernier, et a connu un très grand succès. Le second aura lieu à Berlin et sera consacré aux politiques de santé en Europe. Le troisième devrait avoir lieu à Madrid, sous l'égide de la fondation Botín. Par ailleurs, certains collègues ont par exemple ressenti la nécessité de maintenir et d'amplifier des relations particulières avec les pays du Maghreb : Philippe Kourilsky a donné des cours à Alger, John Scheid va organiser des journées du Collège de France à Tunis. Le mouvement se développe ainsi à la faveur des initiatives des uns et des autres.

L'ensemble de ces actions a pour but de renforcer la présence du Collège de France à l'étranger.

Nous avons également abordé la question de la diffusion de tous ces événements. Différents partenariats ont été mis sur pied avec France Culture qui diffuse des cours et conférences, avec le CNED pour les enregistrements vidéo des leçons inaugurales, etc. Une véritable politique éditoriale a été mise en place, orientée essentiellement vers des collaborations avec de grands éditeurs : Odile Jacob pour les colloques et certaines monographies, Fayard pour les leçons inaugurales. Cette action reste à développer notamment pour mettre davantage en valeur les contributions de nos invités étrangers en publiant leurs conférences.

Une des idées qui reste encore en grande partie à mettre en œuvre concerne l'extension et la consolidation du réseau international qui se constitue à l'occasion de ces collaborations. Il s'agit de faire en sorte que ces contacts ne restent pas ponctuels mais deviennent des échanges suivis. Pour ce faire, il faut par exemple traduire en anglais la Lettre du Collège de France, utiliser les outils de communication internationaux, comme le site Internet, qui doit lui aussi avoir une version anglaise. Le but est de garder le contact avec les professeurs et les chercheurs invités, mais aussi de les faire revenir, notamment à l'occasion de grands événements comme les colloques internationaux.

Enfin, le Collège de France développe ses relations avec l'université et a signé un protocole d'accord pour que les étudiants de 3e cycle viennent suivre des cours au Collège de France dans le cadre de conventions bilatérales avec les huit universités parisiennes. Cette action aura pour effet d'attirer un public jeune parfois peu enclin à visiter spontanément une institution peut-être intimidante.

Car le public suit. Loin que le Collège de France se désemplisse en menant une politique de délocalisation, c'est l'inverse qui se produit. Le développement des actions extérieures n'a en rien compromis l'attractivité du site parisien. Bien au contraire, entre les enseignements, les colloques du Collège de France et les colloques extérieurs accueillis dans nos locaux, l'audience a considérablement augmenté : à Paris, elle a triplé en moyenne. Les cours du Collège sur France Culture touchent 70 000 auditeurs, et en dépit des travaux et des contraintes, les salles et les amphithéâtres sont quasiment remplis en permanence. L'amphithéâtre Marguerite de Navarre (450 places) devait servir surtout pour les leçons inaugurales et les grands colloques : en réalité, il est utilisé pour au moins huit ou neuf cours qui le remplissent sans arrêt.

Qu'en est-il de la recherche ?

Il faut enfin, bien entendu, parler de la mission sans doute la plus importante du Collège de France : la recherche. Dès ma nomination au poste d'administrateur, mon premier souci a été d'alerter les autorités de l'État sur la situation inquiétante de la recherche en France. Cette situation est inséparable de l'évolution de la recherche européenne. C'est pourquoi, dès 2000, nous avons commencé à passer des accords avec diverses fondations européennes. Le colloque Science et conscience européenne a attiré l'attention sur ces questions. Le COSS joue lui aussi un rôle très utile dans ce domaine.

 Il faut souligner que le redéploiement des locaux et des fonctions est un atout très important pour la recherche. Dans certains cas, les chaires se sont regroupées en instituts, sur le modèle d'instituts déjà existants. Ces regroupements se sont amplifiés sur les trois sites. Ainsi la rénovation, qui permettra d'accueillir 250 personnes supplémentaires, a-t-elle été l'occasion de redéfinir la stratégie scientifique du Collège de France. Il était essentiel de retrouver une masse critique scientifique suffisante sur le site parisien, pour obtenir un outil correctement dimensionné, avec un plateau technique de qualité et bien exploité. Le Collège a désormais la possibilité d'accueillir sur chacun de ses sites, en fonction des projets scientifiques, des équipes indépendantes pour des contrats de quatre ans, renouvelables une fois. Cela permettra de soutenir des équipes novatrices et des projets prometteurs. Ces équipes contribueront à l'effort scientifique et à la formation par la recherche. Nous accueillons déjà une dizaine d'équipes : l'ambition est de passer à 20. Tous les éléments sont réunis pour que ces équipes soient, non pas simplement hébergées, mais véritablement accueillies, et qu'elles bénéficient d'un ensemble de prestations et de services. Notre politique est d'utiliser les postes de maîtres de conférences devenus vacants pour en faire bénéficier des post-docs - nous pouvons actuellement en accueillir 50 par an. Cette politique est confortée par le CNRS et d'autres partenaires qui nous fournissent des postes. De ce fait également, le Collège devient virtuellement une sorte d'école post-doctorale pluridisciplinaire.

Mentionnons encore le centre d'accueil international pour les invités étrangers, qui sera construit au sommet du bâtiment de physique et la nouvelle bibliothèque : ce sont des équipements de très grande qualité qui seront mis au service des chercheurs. Enfin, le site de Meudon sera transformé en centre d'accueil pour des jeunes chercheurs étrangers. On posera à la fin du mois de juin la première pierre des travaux de rénovation qui permettront de créer 58 studios.

Autre élément fondamental, la rénovation a été l'occasion d'une réorganisation des bibliothèques du Collège de France. Nous avons décrit en détail dans un numéro précédent de la Lettre la nouvelle politique intégrée des bibliothèques et leur ouverture à différents partenariats - avec La BULAC, l'INALCO, l'ENS, le CNRS, la Société asiatique et l'IRHT, notamment. En ce qui concerne la question des archives, qui a beaucoup préoccupé mes prédécesseurs, nous avons choisi une solution de délocalisation. Autant d'éléments décisifs pour la stratégie de recherche du Collège de France, et de marques de son ouverture, puisque des fonds très riches, exceptionnels dans certains domaines, seront désormais partagés et beaucoup plus accessibles à la communauté des chercheurs. Comme on le voit, du point de vue de ses conséquences pour la recherche, la deuxième phase des travaux est donc encore plus importante que la précédente.

Si l'on considère tous ces éléments, auxquels la rénovation a donné une dimension supplémentaire, on peut dire que tout a été mis en œuvre pour renforcer les moyens de la recherche, sur le site du Collège de France, mais aussi au moyen des partenariats, notamment avec l'École normale supérieure pour obtenir des masses critiques. Mon objectif et celui de mes collègues a été de réaliser un outil d'exception, qui donne envie de venir travailler au Collège de France.

Et l'avenir ? Comment le Collège de France peut-il continuer à porter la voix de la recherche française au plus haut niveau de la recherche mondiale ?

Ce n'est pas le Collège de France qui fait la recherche française. Il y a en France beaucoup de bons centres de recherche, à Paris et en dehors de Paris. Le Collège de France en fait partie. Il a, c'est vrai, des atouts spécifiques qui lui permettent de jouer un rôle particulier notamment pour mettre en valeur la recherche française. Le mode de recrutement conduit à sélectionner des personnalités singulières, et les règles de fonctionnement du Collège sont telles qu'il se produit une sorte d'alchimie entre ces personnalités et l'institution. Ce sont ces synergies que j'ai voulu favoriser. Elles amplifient dans le présent les résonances d'une tradition et d'une histoire très riche, et sont le moteur de l'évolution nécessaire du Collège de France à l'intérieur d'un monde en mutation. L'Europe est la première étape. Mais nous devons toujours avoir en perspective l'idée de ce réseau mondial de collaborations et d'échanges. Un autre enjeu, pour l'avenir, est de renforcer nos relations avec le monde industriel. Les industriels français devraient être plus actifs sur ce plan. Beaucoup en sont conscients. À nous de les solliciter davantage. C'est le rôle notamment du comité Budé.

Par ailleurs, il est possible que nous n'ayons pas la masse critique nécessaire pour figurer aux premiers rangs des classements internationaux. Les critères de Shanghai sont sans doute importants, mais ce qui compte avant tout c'est ce que nous avons envie d'être et de devenir. Ce qui a fait le Collège de France, c'est une histoire écrite par de grands esprits soucieux d'indépendance, d'autonomie, de liberté de la pensée et de la recherche. Aujourd'hui, l'assemblée des professeurs souhaite sauvegarder cette identité, éviter de la diluer dans des associations multiples. Nous développerons des partenariats, mais avec le souci de nous préserver des contraintes et des immobilismes, afin de ne pas perdre notre indépendance et notre réactivité, afin de favoriser toujours la liberté d'entreprendre et d'innover.

Pour que le Collège de France impose sa place en France et dans le monde, il doit garder son identité. Ne pas se soumettre à des critères venus de l'extérieur, mais être suffisamment actif et créatif pour imposer son action. Ne pas se laisser prendre à des effets de mode, mais rester fidèles à ce qu'il est. Je fais confiance à mes collègues - ceux d'aujourd'hui et ceux de demain - et à leur imagination, pour tracer au Collège de France un avenir qui sera, j'en suis sûr, à la mesure de son passé. Le mot d'ordre, c'est d'inventer.