Lettre n° 18

Éditorial

Pierre Corvol

Administrateur du Collège de France (2006-2012)
et titulaire de la chaire de Médecine expérimentale (1989-2012)

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Devenir administrateur du Collège de France est une lourde responsabilité, d'abord vis-à-vis de cette institution qui est la nôtre, mais aussi, plus généralement, vis-à-vis du système d'enseignement et de recherche de notre pays. On attend beaucoup du Collège. Au moment où s'élaborent de nombreuses propositions de réorganisation de l'enseignement supérieur et de la recherche, le Collège de France tire sa force de sa tradition d'exception et d'excellence, de son rayonnement national et international et de son mode de fonctionnement unique. Il a pour vocation d'enseigner la recherche « en train de se faire », ou selon les mots de Merleau-Ponty qu'on a gravés dans les murs du Collège, de défendre toujours « non pas des vérités acquises », mais « l'idée d'une recherche libre ». Telle est son histoire, sa mission, son ambition.

Pour rester fidèle à cette ambition, aujourd'hui et demain, le Collège doit se développer et il doit évoluer. Mes prédécesseurs ont ouvert la voie, et Jacques Glowinski, tout récemment, a consacré ses efforts à des transformations nécessaires. J'ai bien conscience de la difficulté de la tâche : elle suppose tout à la fois de s'inscrire dans la continuité d'une tradition riche et imposante, mais aussi de trouver pour le présent des moyens nouveaux qui soient à sa mesure et qui permettent au Collège de rayonner dans le monde d'aujourd'hui. Pour cela, trois objectifs m'apparaissent prioritaires.

La diffusion du savoir

La vie du Collège est rythmée par la création de nouvelles chaires dont les cours et les séminaires animent la vie scientifique et culturelle de notre pays. Grâce à la rénovation de ses locaux initiée par André Miquel et réalisée par Jacques Glowinski, nous disposons de salles d'enseignement et d'amphithéâtres superbes qui remplissent magnifiquement leur fonction et ont permis d'accroître et de fidéliser l'auditoire. Mais - on l'a dit souvent - le Collège ne peut pas et ne doit pas être seulement le Collège de Paris. Cela n'a jamais été aussi vrai qu'aujourd'hui : avec les nouveaux moyens de communication, les savoirs dispensés au Collège de France ne doivent plus être réservés aux happy few qui ont la chance de pouvoir assister physiquement aux cours, séminaires et colloques qui ont lieu dans le Ve arrondissement de Paris. Il nous faut donc amplifier l'effort déjà engagé de diffusion de nos enseignements et colloques par l'intermédiaire des nouveaux moyens de communication, afin de répondre au mieux à l'intérêt croissant de nos concitoyens pour la connaissance et la recherche scientifique. À cette fin, le site Internet du Collège de France sera profondément rénové. Nos partenariats seront amplifiés : avec l'École normale supérieure, pour la diffusion sur internet des conférences des professeurs étrangers, avec France Culture, pour développer la retransmission par radio ou par webradio des cours des professeurs du Collège. Un système d'abonnement gratuit pour le téléchargement des cours et conférences à partir du site du Collège de France sera mis en place prochainement (PodCast et fil RSS). Le Collège se dote ainsi des outils indispensables pour mener à bien sa mission de diffusion du savoir en direction du public le plus large.

En outre, pour accroître son rayonnement au-delà des frontières de la France et de la francophonie, nous développerons des outils en langue anglaise. Ainsi, le site Internet ouvrira prochainement une version anglaise, et la Lettre du Collège de France publiera tous les ans un numéro en anglais. Avec cet ensemble de moyens mis à la disposition des médias, des ambassades, des organismes culturels et scientifiques du monde entier, le Collège de France contribuera activement au rayonnement de la science et de la culture française.

Accroître l'ouverture du Collège de France

Ouverture sur la société et sur la vie économique, d'abord. Le Collège est une assemblée de grands savants, mais ce n'est pas une tour d'ivoire. Il n'est pas fermé sur lui-même, reclus dans une érudition hermétique et une science inaccessible, insensible aux interrogations et aux inquiétudes de notre société.

 Le Collège a tissé des liens avec le monde économique et social, notamment avec la création du comité Budé, qui rassemble certains des grands acteurs économiques de notre pays. Je souhaite consolider cet effort d'ouverture. Cela suppose par exemple de définir avec ce comité quelles actions pourront être réalisées pour instaurer ou renforcer le dialogue et la coopération entre le monde académique et celui de l'entreprise. L'innovation technologique découle directement de la recherche fondamentale - et elle concerne chacun de nous du fait de ses applications dans la vie courante. Elle n'avait jamais fait l'objet d'un enseignement au Collège de France. C'est pourquoi je suis particulièrement heureux que le Collège puisse, grâce au mécénat, ouvrir la toute nouvelle chaire d'Innovation technologique - Liliane Bettencourt. Cette chaire sera renouvelée chaque année. Elle permettra d'aborder successivement les grands secteurs de l'innovation.

Ouverture sur le monde universitaire, ensuite. L'Université et le Collège de France n'ont pas la même mission. À l'inverse de l'Université, le Collège a pour mandat de délivrer un enseignement libre, sans obligation de délivrer des diplômes. Je souhaite, pour ceux de nos professeurs qui le désirent, accroître les possibilités de partenariat avec les universités parisiennes en donnant à leurs étudiants post-doctorants la possibilité de suivre certains enseignements du Collège qui ne seraient pas représentés dans leur université d'origine. Les chaires du Collège pourront ainsi accueillir des étudiants provenant de différentes écoles doctorales. Ce rapprochement ne peut être que bénéfique et un accord dans ce sens avec l'ensemble des universités parisiennes devrait être finalisé prochainement.

Ouverture internationale, enfin. En ce qui concerne la reconnaissance et l'image du Collège de France à l'étranger, un effort important doit être entrepris. Notre institution, en tant que telle, n'est pas suffisamment connue ou reconnue pour ce qu'elle est par nos collègues étrangers. C'est dû sans doute en partie à son originalité même et à l'absence de modèle similaire dans le reste du monde. Nous devons donc consolider les liens existant avec nos collègues universitaires étrangers. À cette fin, une dizaine de conventions ont déjà été mises en place, en Europe et dans le monde entier. Elles permettent aux professeurs du Collège de dispenser une partie de leur enseignement à l'étranger. Parallèlement, la politique d'accueil de post-doctorants étrangers sera amplifiée. Mais le Collège de France ne peut pas être partout : nous devrons concentrer nos efforts sur des partenariats privilégiés, en assurer le suivi avec soin, et les faire vivre par la réciprocité des échanges.

Développer la recherche dans les sites du Collège

Au Collège de France, une partie de la recherche est effectuée sur les sites propres du Collège, une autre partie dans des laboratoires extérieurs. D'importants travaux de rénovation sont en cours sur le site Marcelin-Berthelot (phase 2). De nouveaux laboratoires de chimie et de biologie seront ouverts début 2008. Les travaux de la phase III seront réalisés dans la foulée et permettront l'accueil de laboratoires de physique. Leur achèvement marquera l'aboutissement du grand projet de rénovation des laboratoires du Collège. La bibliothèque générale sera installée dans les locaux rénovés du site Marcelin-Berthelot, où sera créé également un centre d'accueil pour des invités étrangers. En regroupant sur ce site des laboratoires de différentes chaires, on atteint la masse critique nécessaire pour leur permettre de bénéficier d'un plateau technique et de prestations et services mutualisés de haut niveau. Dans les espaces de recherche ainsi créés, il est prévu d'accueillir pour une durée limitée de jeunes équipes sélectionnées sur des critères rigoureux. Elles bénéficieront de ces prestations et services communs, ainsi que de l'environnement scientifique et intellectuel du Collège. Elles participeront pleinement à la vie du Collège. La multidisciplinarité est l'un des maîtres mots de la science d'aujourd'hui. Tout sera mis en œuvre pour la favoriser, au Collège de France, grâce au rassemblement dans ses murs de scientifiques de haut niveau issus de différentes disciplines, et dotés d'un outil et d'un environnement de travail exceptionnel.

Sur le site Cardinal Lemoine, le Collège a entrepris un effort de réorganisation des bibliothèques qui est à la mesure de la richesse et de l'importance des fonds qu'elles abritent. Tous y ont contribué. Les partenariats noués avec d'autres grandes bibliothèques ont permis de créer un véritable centre de recherche et de documentation. Cette opération sera poursuivie car il reste des travaux à réaliser pour terminer la rénovation de ce site et faciliter l'accès de ces bibliothèques uniques aux chercheurs de toutes nationalités et à un public plus large. Jacques Glowinski a mené de bout en bout la réflexion architecturale sur la construction et la rénovation des locaux sur les différents sites du Collège de France. C'est pourquoi nous lui demandons de bien vouloir se charger du suivi de ces travaux.

Pour consolider la politique engagée par Jacques Glowinski et le bureau du Collège au cours des dernières années, trois conditions doivent être réunies. Tout d'abord, la participation de tous les professeurs du Collège. Le bureau actuel, composé de Michel Zink, vice-administrateur, et Jean-Christophe Yoccoz, secrétaire, assure la continuité de l'action du précédent bureau. Avec ses cinquante-deux chaires, le Collège de France réunit un éventail unique de compétences très variées, et bénéficie du vaste réseau que représente la somme des contacts entretenus par ses cinquante-deux professeurs. Il est essentiel que le Collège, fort de ces atouts, parvienne à établir concrètement une complémentarité active entre les disciplines de ces divers horizons. Nous sommes tous concernés. Le bureau n'hésitera donc pas à faire appel aux différents collègues afin de recueillir leurs suggestions, de faire avancer un dossier ou de consolider une action entreprise. Il faudra pour cela favoriser la plus grande fluidité et la plus grande aisance dans la communication entre le bureau du Collège et l'ensemble des professeurs. Ce fonctionnement collégial, qui est la base de notre institution est la première condition de notre réussite.

La deuxième condition sur laquelle repose notre politique est l'engagement de son administration et de ses services techniques. Des auditoires plus nombreux, la poursuite des travaux, l'installation, dans un avenir proche, de nouveaux laboratoires, la complexité des règles d'hygiène et de sécurité ont alourdi la tâche des personnels de l'administration et des services techniques, et leur demandent des efforts accrus. L'administrateur se doit de connaître et d'écouter les personnels concernés, et d'envisager avec eux la manière dont le fonctionnement de l'institution pourrait être encore amélioré. Plusieurs dossiers m'apparaissent déjà prioritaires : l'informatisation des services du Collège ; la formation du personnel, pour répondre aux exigences d'une technicité croissante des tâches et des fonctions ; le renforcement, dans la mesure du possible, des équipes administratives et techniques dans les services d'enseignement et de recherche qui le nécessitent.

Bien entendu, une politique ambitieuse exige des moyens financiers importants. Le Collège de France a bénéficié récemment d'une réévaluation du budget qui lui est alloué par le ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche. Le ministère a consenti un effort particulier en faveur de la direction des Affaires culturelles et des relations extérieures. Je me réjouis de cette marque d'estime et de reconnaissance qui honore notre institution. Toutefois, nous ne pouvons pas tout attendre des seuls crédits publics. Je m'emploierai à tenter de compléter cette dotation publique par d'autres sources de financement, par le développement de partenariats et la recherche de mécénats.

C'est un vaste programme - mais il faut être ambitieux pour le Collège de France. C'est un programme réalisable, parce qu'il s'appuie sur l'énergie et la fierté de ceux qui travaillent et qui enseignent ici, parce qu'il est porté par leur volonté d'être à la hauteur d'un héritage prestigieux, et leur désir de faire avancer cette institution vers l'avenir qu'elle mérite, sans ménager leur peine car ils savent qu'elle tient une place unique dans le paysage scientifique et culturel de notre pays et qu'elle contribue à son rayonnement dans le monde. La récente nomination de plusieurs professeurs du Collège de France au Haut Conseil de la recherche et de la technologie, installé auprès du président de la République, est une preuve supplémentaire de la reconnaissance du caractère d'excellence du Collège en matière de recherche scientifique. Elle témoigne de la confiance qui lui est faite pour continuer de faire progresser notre pays et développer sa capacité de recherche et d'innovation.