Lettre n° 22

Éditorial

Carlo Ossola

Titulaire de la chaire de Littératures modernes de l'Europe néolatine
Président du Conseil scientifique de l'IMEC (Institut mémoires de l'édition contemporaine) de 2003 à 2006

--

La collection Collège de France à l'IMEC

Toute Archive est une mémoire mais aussi un parcours. Au moment où le Collège de France a décidé de confier ses archives à l'IMEC, cet institut possédait déjà les archives personnelles de quatre professeurs éminents, qui ont marqué le XXe siècle : Michel Foucault, Roland Barthes, Jean Baruzi et Maurice Halbwachs.

Il était donc opportun, il l'est toujours, de ne pas disperser les collections et de contribuer par la réunion des archives, à fournir aux lecteurs des chemins plus variés, qui ne dépendent ni de la mode, ni de la renommée, mais de l'histoire d'une institution. Ceci est d'autant plus important pour le Collège que les chaires n'ont jamais de « continuité physiologique » dans leur enseignement - comme cela arrive dans les universités. Chaque projet est autonome et se termine avec la personne qui l'a présenté et qui l'a illustré. Il est donc très difficile de reconstituer (c'est souvent la tâche des « leçons inaugurales ») un savoir par le chemin interne d'une discipline ; il est en revanche toujours important d'étudier le « système » des liens synchroniques qui s'établissent autour d'un réseau de problèmes. Il suffit de penser - dans les années 1950 - à la lecture globale de la Renaissance (à l'idée même de Renaissance), économique, politique, spirituelle, littéraire, artistique, qui était fournie par les enseignements de Braudel, Bataillon, Chastel, Renaudet, etc. L'organicité des archives est donc une nécessité préalable à toute enquête historique sérieuse et à toute connaissance « à part entière » d'une institution.

Pour définir la nature de nos archives, j'aimerais penser à une « collection d'interrogations » sur le présent d'une époque ; j'aimerais penser qu'en étudiant les archives des professeurs du Collège de France on puisse repenser à une époque donnée (et notamment au XXe siècle) non pas comme au résultat d'un dépôt de savoirs mais comme aux « points d'attaque » qu'une société s'est donnée pour interroger son présent. Il est évident que je formule ce vœu comme une perspective de méthode et non pas comme la certitude d'une recherche qu'en réalité il faut commencer à faire.

Nous savons que chaque institution a toujours besoin - et surtout dans nos « sociétés liquides » - de disposer de sa mémoire (et le Collège d'une manière encore plus fondamentale, non seulement en raison de ce que je viens d'énoncer, mais aussi du fait que l'un de ses professeurs éminents, Maurice Halbwachs, a lui-même étudié et esquissé les « cadres sociaux de la mémoire », 1935). La collaboration qui s'est établie avec l'IMEC doit aider à reconstituer ces cadres. Je ne citerai que deux exemples récents et fructueux de cette collaboration : le colloque qui a eu lieu au Collège de France - à partir des archives déposées à l'IMEC - en décembre 2000, autour de la leçon et des cours de Roland Barthes (voir : Roland Barthes au Collège de France, textes réunis par Nathalie Léger, IMEC Éditions, 2002) et l'édition de l'importante correspondance Bataillon-Baruzi (Lettres de Marcel Bataillon à Jean Baruzi, 1921-1952 : autour de l'hispanisme, texte établi et annoté par Simona Munari ; avec une préface de Claude Bataillon, Turin, N. Aragno, 2005).

Ce n'est qu'un premier pas ; il faudra envisager des formules systématiques d'exploitation de nos archives, en favorisant l'attribution de bourses de recherche finalisées à l'étude de ces documents, en créant - également - une « Collection des Archives » du Collège de France qui puisse accompagner l'édition - qui est en train de se préparer par grands domaines thématiques - des leçons inaugurales.

Il ne s'agit pas, bien évidemment, de reconstituer a posteriori un sens et une ratio à toute présence qui reste, dans sa profondeur, irréductible à une série purement discursive. Il s'agit, au contraire, de retrouver par l'archive ce que le présent a laissé de côté dans son inaccomplissement ; il s'agit de ralentir le déterminisme de la lecture de la « continuité » par l'inattendu qui fait la richesse de l'aventure humaine, cet « or du futile », comme l'a si bien dit Yves Bonnefoy (Sous l'horizon du langage, 2002), qui remplit de gratuit les actions humaines.